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Moyen Orient et Monde

Quatre clés pour mieux comprendre ce qui se passe au Soudan

Repère

Qu’est-ce qui explique l’enclenchement et la persistance des manifestations et la répression violente, condamnée ou soutenue par des capitales étrangères ?

David NASSAR | OLJ
16/01/2019

Les forces antiémeute ont dispersé hier à coups de gaz lacrymogènes une nouvelle protestation antigouvernementale à Khartoum, près de quatre semaines après le début d’un mouvement de contestation au Soudan. Les manifestations populaires, initiées il y a un mois, se poursuivent dans les rues soudanaises. Vingt-quatre personnes sont mortes depuis le début du mouvement, selon un bilan officiel. Les ONG Human Rights Watch et Amnesty International parlent elles d’au moins 40 morts. Qu’est-ce qui explique l’enclenchement et la persistance de ces manifestations et la répression violente, condamnée ou soutenue par des capitales étrangères ?


Pourquoi maintenant ?
La répression violente d’activistes et de journalistes a continué en 2018, année fortement marquée par d’immenses difficultés économiques. Le gouvernement soudanais, amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, a dévalué par deux fois (janvier et octobre) la livre soudanaise, et l’inflation a atteint un niveau proche des 70 % : la valeur de la livre est passée de 7 livres pour un dollar américain en janvier 2018 à 47 livres pour un dollar aujourd’hui, et le prix de certaines denrées, notamment le pain, a plus que doublé en un an. Des manifestations en janvier 2018 contre une pénurie de pain et la hausse de son prix avaient été réprimées par le régime de Omar el-Béchir. Un étudiant avait été tué, et des centaines d’activistes et de journalistes avaient été emprisonnés. Dans ce contexte, et après trois semaines d’une nouvelle pénurie de pain dans plusieurs villes du Soudan, dont la capitale, la décision du gouvernement, le mercredi 19 décembre, d’augmenter le prix du pain de 1 à 3 ou même 5 livres soudanaises, selon les régions, a été la goutte qui a fait déborder le vase. Cette décision a donné le coup d’envoi à des manifestations dans plusieurs villes du pays, et la contestation s’est rapidement étendue à Khartoum, atteignant les abords du palais présidentiel.


Ce qui explique la répression
La répression de dissidents, qu’ils soient manifestants ou rebelles, a permis jusque-là au régime soudanais de se maintenir en place. Arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État en 1989, le président soudanais n’a cessé de mener guerre et répression. Contre l’Armée populaire de libération du Soudan (l’APLS, embryon de l’État du Sud-Soudan, créé en 2011 après un référendum accepté par Béchir), mais aussi contre les groupes rebelles au Darfour. En 2013, M. Béchir a fait face à des milliers de manifestants dont certains réclamaient son départ. Ces manifestations avaient été déclenchées à la suite de la levée des subventions de l’État pour le carburant et le gaz de cuisine, afin de maîtriser le budget du gouvernement. Le mouvement avait été réprimé par les forces de sécurité et, selon Amnesty International, au moins 200 manifestants avaient été tués. Les autorités avaient fait état pour leur part de moins de 100 morts. Par ailleurs, plusieurs manifestations antigouvernementales réprimées par la police ont eu lieu en 2016, après l’annonce par Khartoum d’une forte hausse du carburant dans le cadre d’une série de réformes économiques. Dans un sens, Omar el-Béchir persiste aujourd’hui dans la répression, parce que c’est une formule qui a marché jusque-là.


Les forces du mouvement
Pour le moment, le mouvement semble être fort de sa résilience et de sa diversité géographique. Et ce malgré la politique du bâton et de la carotte employée par Omar el-Béchir. Depuis bientôt un mois, des manifestants dans les quatre coins du pays continuent à répondre aux appels lancés par des mouvements tels que l’Association des professionnels soudanais, organisation informelle comprenant des enseignants, des médecins et des ingénieurs, le Réseau des journalistes soudanais, groupe informel qui défend la liberté d’expression dans le pays, classé 174e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse 2018 établi par Reporters sans frontières, ou le Parti communiste, qui a vu plusieurs de ses membres arrêtés en marge des protestations. Le manque de légitimité croissant du gouvernement de Omar el-Béchir, sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour répondre d’accusations de génocide et crimes de guerre au Darfour, et dont le parti « a décidé d’engager les démarches nécessaires pour lui permettre de se présenter à la présidentielle de 2020 » le 10 août dernier, et ce à l’encontre de la Constitution soudanaise, représente en soi une arme pour le mouvement protestataire. Ce dernier peut s’appuyer sur l’utilisation des réseaux sociaux ou des réseaux téléphoniques pour atteindre un grand nombre de personnes dans un pays où plus de la moitié de la population a un abonnement mobile. Enfin, la répression représente aussi une arme pour le mouvement, parce qu’elle peut animer le mécontentement et renforcer l’aspect illégitime du gouvernement vis-à-vis des citoyens. Mais l’aspect multigéographique et multisocial du mouvement peut s’avérer un lourd fardeau.


(Lire aussi : Bachir assure que son pouvoir ne cédera pas à la contestation)


« Je voudrais que les gens sachent que dans notre pays, il y a maintenant une nouvelle génération qui croit en de nouvelles valeurs, en la démocratie et les droits de l’homme ; c’est elle qui est à la tête de ce mouvement dont nous sommes partie prenante », a déclaré le 11 janvier dernier à l’AFP Abdel Wahid Nur, chef du groupe rebelle de l’Armée de libération du Soudan (SLA-AW) au Darfour. Des divisions pourraient naître au sein du mouvement qui se forme, alors que Omar el-Béchir est présenté comme le « garant de la sécurité » par ses partisans lors de contre-manifestations. « La différence entre un soulèvement populaire et une guerre civile réside dans le degré d’isolement du régime », estime Abdelwahab el-Affendi, professeur de politique et doyen de la faculté des sciences sociales et humaines du Doha Institute for Graduate Studies, dans un article intitulé « Sudan protests : How did we get here ? », publié sur le site d’al-Jazeera le 28 décembre dernier.


Les réactions internationales
Avant le début des manifestations, les États-Unis, qui ont levé leur embargo commercial sur le Soudan en 2017, saluaient le 7 novembre dernier « l’engagement du Soudan à faire des progrès sur des sujets-clés », comme « la coopération antiterroriste », le respect des droits de l’homme et des libertés de religion et de la presse, ou encore « l’accès humanitaire », et annonçaient qu’ils pourraient « lancer le processus » pour retirer le Soudan de la liste des pays qui soutiennent le terrorisme. Le 16 décembre, le président soudanais effectuait une visite à Damas, la première d’un dirigeant arabe en Syrie depuis le début de la guerre en 2011. Après le début des manifestations et de la répression, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a demandé aux autorités soudanaises « de mener une enquête approfondie sur les morts et la violence », et souligné la « nécessité de garantir la liberté d’expression et de rassemblement pacifique », le 28 décembre dernier. Les États-Unis, pour leur part, se sont dit « consternés par les informations faisant état de morts et de blessés graves » et par « l’usage de balles réelles contre les manifestants ». Ils ont exhorté Khartoum, le 8 janvier courant, dans un communiqué commun avec la Grande-Bretagne, la Norvège et le Canada, à faire en sorte qu’une « enquête indépendante et transparente sur la mort de manifestants soit menée le plus tôt possible, et que les responsables rendent des comptes ». Ce à quoi le ministère soudanais des Affaires étrangères a répondu un jour plus tard en « rejetant » et « condamnant » ce « communiqué partial qui est loin de la réalité ». Selon Khartoum, les préoccupations de ces pays sont « biaisées (...) et éloignées de la réalité, et le Soudan est attaché à la liberté d’expression et aux manifestations pacifiques ».

Pour sa part, le président égyptien a assuré du soutien « total » de son pays « à la sécurité et à la stabilité du Soudan », en recevant le 5 janvier courant un proche conseiller du président soudanais, Mohammad Hassan al-Mirghani, selon un communiqué officiel égyptien. Le journal Sudan Tribune, basé à Paris et « géré par une équipe de journalistes et de rédacteurs indépendants soudanais et internationaux » selon son site web, a rapporté le 27 décembre dernier que le vice-président du parti AKP au pouvoir en Turquie a déclaré, lors d’une réunion avec l’ambassadeur du Soudan à Ankara, que son parti est « au courant des récents stratagèmes contre le Soudan ». Khartoum est l'un des théâtres de la guerre d’influence dans le monde sunnite entre les axes Ankara-Doha et Riyad-Abou Dhabi.


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UN AUTRE BORDEL !

gaby sioufi

LA QUESTION QUI SE POSE :
POURQUOI CETTE SORTE D'ENGOUEMENT DES PAYS ARABES SURTOUT,
POUR CE CRIMINEL DE GUERRE ?
ps. bien entendu ils furent devances par les democraties occidentales qui ainsi, ont confirme la faiblesse de la justice internationale ET leurs fourberies.

NAUFAL SORAYA

Cherchez les ressources naturelles cachées ou non au Soudan et tout sera bien clair...

Si on croit encore que les luttes pour les droits de l'homme soutenues par les "capitales étrangères" et les ONGI visent le bien-être d'un peuple et pas uniquement les intérêts économiques des grandes puissances, il y a quelque chose qui ne va pas...

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