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Culture

Bob Colacello : Donald Trump est un personnage d’Andy Warhol !

Entrevue

Journaliste emblématique de l’âge d’or de la presse américaine, à la tête du magazine « Interview » entre 1971 et 1983, mais aussi confident, conseiller et ami d’Andy Warhol dont il a rédigé la biographie « Holy Terror : Andy Warhol Close Up » en 1990, Bob Colacello – ou Bob Cola, le nom pop que lui a choisi Warhol – était invité par la Happy Childhood Foundation à participer à une série d’évènements à Beyrouth : une discussion avec Vito Schnabel et Martin Klosterfelde à l’amphithéâtre Samir J. Abillama de l’Académie libanaise des beaux-arts ainsi qu’une vente aux enchères au musée MiM. L’occasion de lever, pour « L’Orient-Le Jour », une partie du voile de mystère qui enveloppe l’époque libre et indolente d’Andy Warhol, de la « Factory » et de « Studio 54 »...

19/03/2019

Vous avez été rédacteur en chef de la revue « Interview » (fondée par Andy Warhol) entre 1971 et 1983, vous avez réalisé des portraits légendaires pour « Vanity Fair » puis vous avez, entre autres, rédigé en 1990 une biographie du roi du pop art intitulée « Holy Terror : Andy Warhol Close Up ». Qu’est-ce qui vous a incité à l’écriture ?

L’écriture m’est venue par accident, je n’avais jamais envisagé d’en faire mon métier. Je crois d’ailleurs que les plus belles carrières proviennent d’une série de hasards. Ayant grandi dans une famille issue de la classe moyenne, entre les années 50 et 60, où les carrières artistiques étaient d’une certaine manière regardées de haut, je voulais d’abord devenir diplomate. Ce n’est qu’en m’éloignant de mon carcan familial, au moment où j’intégrais la School of Foreign Service au sein de l’université de Georgetown, que j’ai décidé de m’accomplir, c’est-à-dire au départ en temps que réalisateur. C’est ainsi que j’ai rejoint la Film School de l’Université de Columbia à New York. Dans le cadre de ces études-là, je rédigeais des critiques hebdomadaires. Mon professeur, qui trouvait que celles-ci était bonnes, les a publiées dans le Village Voice, jusqu’à ma critique du film Trash d’Andy Warhol qui a retenu l’attention de l’artiste.

C’est ainsi qu’il demande à vous rencontrer en 1970. Quel souvenir marquant gardez-vous de ce moment ?

Je me souviens que nous nous étions retrouvés à l’heure du déjeuner et qu’Andy avait partagé son repas avec moi. Il mangeait, je ne peux l’oublier, des épinards et une purée de carottes… Je n’en croyais pas mes yeux.

Vous rendiez-vous compte, alors, de l’ampleur de cette rencontre et du virage que celle-ci allait opérer dans votre vie ?

Le garçon que j’étais, qui n’avait que 22 ans à l’époque, était totalement déboussolé et dépassé par les évènements. Certes, je connaissais l’œuvre d’Andy qui était très médiatisé à l’époque avec sa perruque légendaire, j’avais regardé Chelsea Girls et Lonesome Cowboys, effeuillé les albums de Velvet Underground, mais, en même temps, comme je le disais, j’appartenais à la classe moyenne qui n’avait qu’un accès limité, par la presse uniquement, à tout ce monde de l’art.

C’était donc un passage dans un tout autre monde qui se produisait lors de votre entrée à la revue «Interview »…

Exactement. Tout d’un coup, en devenant rédacteur en chef d’Interview, 6 mois plus tard, je me trouve propulsé dans un univers que je ne connaissais jusqu’alors qu’en images, sur papier glacé. Du jour au lendemain, littéralement, j’accompagne Andy Warhol alors qu’il réalise ses iconiques polaroïds, je prends le thé avec Salvador Dalí et sa femme Gala, et je deviens en quelque sorte le deuxième acteur principal de la presse américaine, face à Alexander Liberman qui tenait alors les rênes de Condé Nast Publications. Chaque jour me réservait son lot de surprises, c’était extraordinaire.

Comment expliquez-vous la crise actuelle de la presse écrite ?

À l’époque, les publications majeures, que ce soit Vogue, Esquire ou Interview, étaient considérées comme des maisons nobles. Idem pour les journalistes, qui étaient souvent des écrivains, Truman Capote, Joan Didion ou Tom Wolfe du New York Magazine, qui étaient perçus comme de véritables stars et animaient le mouvement du New Journalism, lequel rompait avec les techniques journalistiques conventionnelles. La télévision, encore très limitée à ce moment, laissait toute la place à la presse écrite. Sauf que celle-ci faisait planer, avec l’imaginaire de Hollywood et de ses icônes, le mystère autour des personnalités (politiciens, acteurs etc.) dont on ne divulguait qu’une facette. Aux yeux des lecteurs, ce monde avait ainsi des allures de contes de fées. Aujourd’hui, tout est écrit, publié, montré, dit, sur tout et tout le monde. Les gens connaissent tout en une fraction de seconde. Je pense que c’est de ce manque de mystère, justement, que découle le problème aujourd’hui.

En parlant de mystère, il y a tout un halo qui enveloppe The Factory et le Studio 54, vos QG de l’époque avec Andy Warhol. Ces lieux étaient-ils aussi intenses et magiques que le veut la légende ?

Oui, il n’y a aucune exagération par rapport à ce que c’était. Lorsque le local de Studio 54 est converti en boîte de nuit en 1977, les Européens et Sud-Américains affluaient à New York avec une idée en tête : y passer leurs nuits après avoir déjeuné à la Factory. Les repas y étaient glamour, spontanés et surtout très mélangés. Je pense que c’est cet attrait du métissage qui a fait de la Factory et de Studio 54 des lieux si particuliers, comme on n’en a plus vu après. Les choses n’étaient pas divisées par cases, par classes sociales telles qu’elles le sont aujourd’hui. Les gens voulaient absolument que Park Avenue aille à la rencontre de Soho. Autour d’une même table, on pouvait trouver Mick Jagger, à côté d’un ambassadeur iranien, d’un couple d’artistes rencontrés la veille, du drag queen Candy Darling ou des Agnelli et des Rothschild qui collectionnaient de l’art de l’avant-garde. Toutes les frontières tombaient, de ce mélange fascinant naissait l’ambiance magique de cette époque.

Une grande nostalgie entoure, justement, cette époque. Pourquoi à votre avis ?

Trois mots : la nouveauté, la liberté et l’insouciance. Pour nous, baby boomers, être jeunes représentait une belle aventure en soi. Tout ce qui s’offrait à nos yeux était inconnu, nouveau et donc excitant. Que ce soit la drogue, les tabous de l’homosexualité qui se brisaient ou l’expérience de la musique disco, on croquait à belles dents l’époque du Sex, Drugs & Rock n’ Roll qui balayait définitivement le pesant nuage de la guerre du Vietnam. Il ne faut pas oublier que nous n’étions pas confrontés encore à l’épidémie du sida et que les femmes se sentaient libérées grâce à la pilule, ce qui rendait la sexualité de l’époque d’autant plus libre et débridée. D’ailleurs, cela rejoint d’une certaine manière le succès d’Andy Warhol qui n’a jamais analysé les choses. Dans l’absolu, on ne réfléchissait pas à outrance comme les activistes nous invitent à le faire aujourd’hui, créant ainsi, à mon avis, des barrières entre les gens.

Vous baigniez dans ces espaces de liberté et d’excès et, en même temps, vous étiez très proche du couple présidentiel républicain et conservateur Ronald et Nancy Reagan dont vous avez rédigé une biographie jointe «Ronnie and Nancy : Their Path to the White House 1911 to 1980 ». N’était-ce pas contradictoire ?

Je crois que je suis un peu schizophrène ! J’ai toujours affectionné l’idée de me rendre, en cravate noire, à un dîner de gala chez William F. Buckley puis de poursuivre la soirée à Studio 54 ou de mettre Nancy Reagan en couverture d’Interview en décembre 81. Aujourd’hui, être républicain est aussi mal perçu que d’être transsexuel, mais à l’époque, la plupart des républicains se mêlaient eux-mêmes au monde de l’art qu’ils collectionnaient, et beaucoup d’amis à Reagan étaient proches d’Andy Warhol. Ensuite, Ronald Reagan avait beau être conservateur, on lui doit le mérite d’avoir toujours été ouvert aux compromis et d’avoir mis fin à la guerre froide.

Pour revenir à Andy Warhol dont vous étiez l’un des plus proches, comment décriveriez-vous la relation qui vous liait ?

Si notre rencontre m’a conduit à décrocher un emploi, je suis vite devenu un assistant, un confident, un conseiller, un organisateur de fêtes, un compagnon de voyage et un ami à Andy. Il aimait bien les gens qui parlent beaucoup, chose que je faisais sans entraves. Sauf qu’au moment où j’ai commencé à avoir l’attention du monde autour, cela lui a déplu, sans qu’il ne s’aperçoive que je faisais tout cela dans son propre intérêt.

Racontez-nous quelque chose qui n’a pas déjà été dit, écrit ou lu à propos d’Andy Warhol…

Il était doux mais manipulateur, extrêmement intelligent mais ne le soupçonnant pas, il avait la candeur des enfants, il n’était pas du tout dans le jugement, très curieux de tout ce qui l’entoure, surtout des gens et de la manière dont ils sont parvenus là où ils sont. Il fallait être très proche d’Andy pour savoir à quel point il était triste et seul, il avait besoin d’être protégé et rassuré. D’ailleurs, il refusait de donner des interviews sans que je ne sois présent, jusqu’à frustrer le journaliste quand il se retournait vers moi pour que je réponde à sa place. Souvent, il me disait : « Si je m’autorise à avoir des sentiments, je m’effondrerai », alors il se terrait dans son personnage froid, taquin et détaché de tout qu’il projetait au monde.

S’il se trouvait à la même table que nous aujourd’hui, qu’aurait-il dit ?

Je crois qu’il aurait apprécié les nouveaux médias, il se serait certainement servi d’Instagram pour son art, car Andy était très intelligent, intuitif mais pas intellectuel. Comme il croyait profondément qu’une mauvaise publicité est une bonne publicité, il se serait beaucoup penché sur le personnage de Donald Trump qui, à mon avis, est un personnage de Warhol ! Je pense aussi, qu’à ce moment précis, il m’aurait dit : « Oh, gee, Bob, Lebanon is so nice, why are people fighting here ? » (« Oh ! Mon Dieu, Bob, le Liban est si beau, pourquoi les gens se battent-ils ici ? »)

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