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Moyen Orient et Monde

Le procès de la militante Loujain el-Hathloul débute dans l’opacité

Arabie saoudite

Les journaux et les sites prosaoudiens n’ont pas du tout évoqué hier l’ouverture du procès des activistes.

Julie KEBBI | OLJ
14/03/2019

Après dix longs mois d’attente, le procès de l’activiste saoudienne Loujain el-Hathloul s’est ouvert hier matin à Riyad. Ouvertement critique du régime saoudien et disposant d’une puissante voix sur les réseaux sociaux et dans le monde arabe, la militante de 29 ans est connue pour son engagement pour le droit de conduire des femmes et contre le système de tutelle masculine en Arabie saoudite. Le 17 mai 2018, Loujain el-Hathloul a été arrêtée avec une douzaine d’autres activistes, accusées d’avoir « tenté de porter atteinte à la sécurité et à la stabilité du royaume (...) et de saper l’unité nationale », selon les autorités saoudiennes.

Une violente campagne médiatique s’en était suivie dans la presse saoudienne progouvernementale et sur les réseaux sociaux contre Loujain el-Hathloul et les autres activistes arrêtés, présentés comme étant des « traîtres ». Un porte-parole des services de sécurité saoudiens avait également précisé que les personnes visées étaient accusées d’avoir eu « des contacts suspects avec des parties étrangères », d’avoir « recruté des travailleurs sur des sites gouvernementaux sensibles et fourni un soutien financier à des éléments hostiles à l’étranger », avait rapporté l’agence de presse saoudienne SPA. Signe de la volonté de Riyad de ne pas faire trop de bruit autour de l’affaire qui intervient seulement quelques mois après le tollé international provoqué par le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, les journaux et les sites prosaoudiens n’ont pas du tout évoqué hier l’ouverture du procès des activistes.

Au total, onze militantes de droits de la femme ont vu leurs procès s’ouvrir hier, dont Aziza el-Youssef, Hatoon el-Fassi et Iman el-Najfan auxquels seuls les membres des familles des activistes ont pu assister. « Il semble que les activistes soient sous le coup de procès et d’accusations à titre individuel », précise à L’Orient-Le Jour Adam Coogle, chercheur sur le Moyen-Orient à Human Rights Watch alors que les charges n’avaient pas encore été rendues publiques à l’heure de mettre sous presse. L’affaire, qui devait à l’origine être traitée par la Cour pénale spécialisée qui gère les dossiers liés aux terroristes et aux défenseurs des droits de l’homme, a finalement été mise sous la juridiction de la Cour pénale de Riyad, sans qu’aucune explication supplémentaire ne soit fournie par les autorités saoudiennes.

Un changement qui pourrait indiquer une possible libération des activistes alors que « les accusations (de nature) pénale pourraient ouvrir la voie à un acquittement », a indiqué à l’AFP Bessma Momani, professeure à l’Université de Waterloo au Canada. Le frère de Loujain el-Hathloul, Walid el-Hathloul, avait précisé dimanche sur son compte Twitter que sa sœur « n’a pas été autorisée à avoir un avocat et la liste des actes d’accusation ne lui a pas été fournie » avant l’audience. « Maintenant qu’elles ont reçu les chefs d’accusation, elles ont deux semaines pour préparer leur défense », indique M. Coogle avant d’ajouter que « l’on peut s’attendre à ce qu’il y ait probablement d’autres audiences avant le verdict ».


(Lire aussi : L’Arabie, ce pays où la femme n’est jamais majeure...)


Conditions difficiles

Connue sur la scène locale et internationale pour son activisme en faveur des droits des femmes, Loujain el-Hathloul a déjà eu affaire à la justice saoudienne en 2014. Elle a notamment été détenue pendant 73 jours après avoir tenté de traverser en voiture la frontière entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, quatre ans avant la levée de l’interdiction de conduire pour les Saoudiennes. Les conditions de sa détention depuis dix mois semblent toutefois être plus difficiles.

Confinée dans une cellule isolée entre mai et août, Loujain el-Hathloul a confié avoir été « battue, subi des simulations de noyade, reçu des décharges électriques, été harcelée sexuellement et avoir été menacée de viol et de meurtre » pendant cette période lors d’une visite de ses parents à la prison de Dhaban en décembre, a indiqué sa sœur, dans une tribune publiée dans The New York Times le 13 janvier dernier. Le conseiller du prince héritier saoudien, Saoud el-Qahtani, aurait été présent à plusieurs reprises lors de ses séances de tortures, a indiqué la sœur de l’activiste rapportant que « parfois M. Qahtani se moquait d’elle, parfois il menaçait de la violer, de la tuer et de jeter son corps dans les égouts ». Puissante figure de l’establishment saoudien, M. Qahtani est également soupçonné d’avoir été le cerveau derrière le meurtre sordide du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre dernier.


(Pour mémoire : La princesse Rima bint Bandar, première ambassadrice d'Arabie saoudite)


Escalade de l’oppression

Alors que les organisations de défense des droits de l’homme ne cessent d’appeler la communauté internationale à accentuer la pression sur Riyad, l’impact semble être resté limité jusqu’à maintenant. Grande première, le président français Emmanuel Macron a apporté son soutien la semaine dernière à l’activiste lors de la remise du premier prix Simone-Veil, estimant que Loujain el-Hathloul a été « emprisonnée simplement parce qu’elle avait critiqué le système qui place les femmes sous la tutelle des hommes », avant d’exprimer « l’espoir de sa libération prochaine ».

L’ouverture de ce procès met à nouveau les contradictions de la monarchie saoudienne sous les feux des projecteurs. Le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, cherche notamment à mettre en avant son projet Vision 2030 visant à moderniser le pays et que des réformes en faveur des droits des femmes ont été réalisées l’année dernière. L’affaire entache un peu plus l’image du royaume sur la question des droits humains alors que les activistes ont été arrêtées un peu plus d’un mois avant l’entrée en vigueur du droit de conduire pour les femmes en Arabie saoudite. « C’est un signe clair de l’escalade de l’oppression » depuis l’arrivée de MBS, estime M. Coogle. L’objectif est « d’avertir les Saoudiens que la critique publique n’est pas autorisée et que la liberté d’expression restera à un niveau très bas », souligne-t-il.


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