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Après la bataille, une médecin yazidie combat les fantômes de l'EI

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Sur la première page de l'exemplaire de son autobiographie qu'elle a offert à la gynécologue, la lauréate du prix Nobel de la paix Nadia Murad a inscrit : "chacune de nous a combattu l'EI avec ce qu'elle pouvait. Mais c'est toi qui a pris l'arme la plus solide : nous soigner".


OLJ/AFP/Maya GEBEILY
14/03/2019

La bataille militaire contre le groupe Etat islamique (EI) touche à sa fin, mais le combat que livre la gynécologue irakienne Nagham Hasan, lui, dure encore. Car "la tristesse est toujours là chez les survivantes" de sa communauté martyrisée, les Yazidis.

"Où qu'elles aillent, elles souffrent et ne pourront jamais oublier", affirme à l'AFP cette praticienne de 41 ans qui a elle-même dû fuir avec sa famille sa ville de Bachiqa, près de Mossoul, pour Dohouk, au Kurdistan irakien.

Plus de quatre ans après l'irruption de l'EI, aujourd'hui défait en Irak, les cicatrices invisibles laissées par les marchés aux esclaves, les viols, les mariages forcés et l'enlèvement de milliers de femmes sont toujours là. Et elles continuent de hanter cette minorité des confins montagneux du nord irakien. Alors parfois, Nagham Hasan doit décrocher son téléphone en pleine nuit. Ou même accueillir des patientes dans l'appartement qu'elle partage avec ses parents et ses frères et sœurs depuis la destruction de leur maison pendant la guerre.


(Lire aussi : « Certains enfants ne se rappellent même plus qu’ils sont yazidis »)



1.000 récits de l'horreur 
"Ma vie familiale, sociale, mon travail, tout a été touché par ce que je fais maintenant", résume cette Irakienne, célibataire et sans enfant, en repoussant ses cheveux mi-longs derrière son oreille.

Au début, elle effectuait des visites ponctuelles dans des camps de déplacés ou chez des familles. Mais rapidement, elle a décidé de fermer son cabinet pour se consacrer à ce qui est devenu de moins en moins de la gynécologie et de plus en plus de la psychothérapie. Avec son lot d'idées noires.
"Ces sentiments négatifs déteignent sur moi", confie-t-elle. "Ma sœur fait des études de médecine et je lui ai déjà dit de ne surtout pas faire comme moi".

Elle, en revanche, ne renoncera pas. Maintenant que tout le monde a son numéro, son téléphone n'en finit plus de sonner. A chaque fois, la docteure Hasan répond, écoute et se déplace pour panser les plaies béantes laissées par la percée fulgurante des jihadistes, qui ont enlevé femmes et enfants yazidis à l'été 2014, transformant les premières en esclaves sexuelles et les seconds en enfants-soldats.

Après ce que l'ONU décrit comme un potentiel génocide, chaque jour des familles appellent, désemparées face à une sœur, une épouse ou une fille, blessée, insomniaque, prise de crises de panique ou même suicidaire. Grâce à la présence d'une médecin issue de leur communauté, assure-t-elle, "elles se sentent en confiance et on peut briser le mur de la peur". Derrière ce mur, le récit de l'horreur : celle qu'ont vécu les 1.000 survivantes yazidies que la médecin a déjà aidées, et toutes les autres qu'elle doit encore rencontrer.
Il y a eu cette jeune fille, violée à 22 reprises par des jihadistes, cette fillette, qui n'avait que huit ans quand les hommes du "califat" auto-proclamé l'ont enlevée et maltraitée.


(Lire aussi : Dans l'Est syrien, des Yazidies rescapées de l'enfer de l'EI)


"Dédié ma vie" 
Il y a aussi eu Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de l'EI, aujourd'hui prix Nobel de la paix, à 25 ans. Avant de mener, avec l'avocate libano-britannique Amal Clooney, le combat pour que les crimes jihadistes soient jugés, elle s'est confiée à Nagham Hasan.
Sur la première page de l'exemplaire de son autobiographie qu'elle a offert à la gynécologue, elle a inscrit : "chacune de nous a combattu l'EI avec ce qu'elle pouvait. Mais c'est toi qui a pris l'arme la plus solide : nous soigner".

Nadia Murad a rejoint sa famille en Allemagne, comme beaucoup d'autres survivantes exilées. Mais pour les milliers d'autres qui s'entassent dans les camps, c'est "un nouveau choc". La pauvreté, la promiscuité, le froid mordant l'hiver et la chaleur suffocante l'été n'aident pas à se rétablir, ni à retrouver un équilibre. Entre les tentes, dans les allées du camp Kabarto où la docteure Hasan, pull et veste verts foncés, fait aujourd'hui sa tournée, des sourires apparaissent toutefois à sa vue.

Parmi eux, celui de Laïla, enlevée par l'EI avec sa fille de 12 ans. Quand elles ont été libérées, la petite, aujourd'hui âgée de 15 ans, "n'arrivait plus à parler, seulement à pleurer tout le temps". Après avoir été suivie par la médecin, elle a pu sécher ses larmes et même regagner les bancs de l'école, se félicite sa mère.

Nagham Hasan repart déjà vers une nouvelle tente. "Je ne pensais pas que cela durerait aussi longtemps", confie-t-elle. Mais, rien n'y fait. "J'y ai dédié ma vie".

 

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C.K

Magnifique portrait, merci pour l'humanité, Mme Nagham Hassa.

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