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Moyen Orient et Monde

« Certains enfants ne se rappellent même plus qu’ils sont yazidis »

Reportage

Enfants soldats, femmes esclaves... Le calvaire d’une communauté entre les mains de l’EI.

11/03/2019

Jolyne s’est ornée de parures brillantes de la tête aux pieds. Comme si cette enfant yazidie de 11 ans voulait oublier les quatre années durant lesquelles elle a vécu drapée du voile sombre de la terreur. Elle s’en est dégagée, il y a quelques jours, sous une tente du désert dantesque de Baghouz.

Avec une autre sœur de sévices, Souad, 15 ans, elles ont fui inespérément, lors de violents combats, le dernier bastion des tortionnaires qui les avaient réduites à l’esclavage. Tout a commencé un soir d’août 2014 quand leur communauté a été massacrée, jugée « infidèle » par le groupe État islamique. Près de 3 000 morts et plus de 6 000 disparus.

Aujourd’hui, elles ont trouvé refuge chez des habitants yazidis à Amouda dans la région syrienne de Hassaké, en attendant un rapatriement attendu vers le Sinjar irakien. Mais elles ne se sont pas encore débarrassées du fantôme de leurs bourreaux, comme le trahit leur attitude. Jolyne, muette, les yeux baissés, se touche frénétiquement les pieds ; Souad, au regard défensif, est incisive. « Il ne me reste que ma sœur. Je ne me rappelle même plus à quoi ressemble ma maison », affirme-t-elle. Kurdophones, l’EI leur a fait perdre leur langue maternelle.

« Certains enfants ne se rappellent même plus qu’ils sont yazidis », déplore Ilyasse Ibrahim Seydo, qui accueille régulièrement les yazidis identifiés dans le corridor de civils de Baghouz. Et il est difficile de connaître les parcours et les tortures subies. « J’ai été amenée à Tall Afar, Mossoul, Raqqa, Hagine... Baghouz », énumère Souad laconiquement, le regard fixe. Et elle ajoute en écaillant son vernis : « Un homme étranger m’a le plus marquée, à Raqqa, c’était Abou Fayzah al-Kazakstani. » Elles sont les témoins contraintes du califat.

Identifiées par les Forces démocratiques syriennes, elles sont escortées de Baghouz à une maison des yazidies du Rojava. « À leur arrivée, on les loge chez des habitants de la communauté pour leur permettre de se réadapter et leur apporter un soutien psychologique avant de regagner Sinjar », explique Ilyasse. Avec sa famille, le membre de la direction du comité de la maison des yazidis met tout en œuvre pour les rassurer. Jolyne et Souad recouvrent le sourire en présence de ses enfants. « Je laisserai le soin au comité des yazidis du Sinjar d’aider à délivrer la parole des filles. Aujourd’hui, il est trop tôt. Je m’entretiens avec les garçons qui sont des cas particuliers. Ils ont souvent combattu ou ont appris à combattre », révèle Ilyasse.


(Lire aussi : Dans l'Est syrien, des Yazidies rescapées de l'enfer de l'EI)


Les lionceaux yazidis
Comme deux adolescents accueillis par une autre famille, dans un hameau perdu de la région de Hassaké. Récemment libérés, ils se livrent : « On voulait faire de nous des lionceaux du califat. On nous a appris à manier les armes, et on nous a donné une kounya. Moi, c’était Anès Abou Khatab », déclare Jélil, 15 ans. Il affirme : « 80 % des jeunes hommes yazidis sont morts aux combats. »

Traité comme un serviteur armé, il vient de s’échapper des bombardements et du joug de son maître, un Syrien. « Le mien, d’Arabie saoudite, Abou Bassir al-Jaziri, a chez lui des ceintures explosives, de l’artillerie, il ira jusqu’au bout. Il avait choisi ma kounya en raison de ma provenance, Abou Younès al-Sinjari », renchérit Ayémen, 16 ans, blessé à la jambe gauche, tout en fumant une cigarette, prohibée sous Daech.

Les jeunes filles ont aussi été victimes d’un lavage de cerveau. Emprisonnée dans un discours formaté, Souad est trop jeune pour comprendre l’inhumanité dont elle a été victime: « J’avais peur des bombardements, des avions, mais j’avais l’habitude. Maintenant, je veux rester à la maison, et ne pas aller à l’école, comme sous Daech. » Pour Ilyasse, nul doute, « elle est endoctrinée. À ces âges, l’idéologie de Daech s’imprègne aisément ».


(Lire aussi : Pour les enfants yazidis rescapés de l'EI, la liberté, la peur et la méfiance)


Femmes sous influence
Les jihadistes ont même convaincu leurs prisonnières de dissimuler leur origine. À al-Hawl, elles n’osent pas déclarer qu’elles sont yazidies. Dans ce camp à l’est de Hassaké qui accueille des civils et des femmes jihadistes rescapés de Baghouz, l’essence même de ces êtres est anéantie. « Daech nous a répété que les Kurdes allaient nous tuer si on dévoilait notre origine. Et qu’après avoir gagné, ils viendraient nous rechercher. J’y ai cru », explique Jane, amaigrie, le visage griffé. La dissimulation a pris fin grâce à son fils Ferdi, 7 ans, qui joue avec l’un des anciens lionceaux dans le salon. Souffrant, il avouera son origine aux soignants de l’hôpital de Shaddadé. « Si mon fils n’avait pas été malade, je serais encore sous une tente du camp, sans avenir. Je suis enfin délivrée », soupire Jane. À al-Hawl, les conditions hivernales sont difficiles pour les femmes yazidies et leurs enfants parfois nés de « l’horreur ». Or certaines préfèrent se taire que de connaître une nouvelle peine : le rejet de l’enfant par les familles.

Parler de son parcours d’asservissement est éprouvant : « J’ai mal psychologiquement, ce qu’on nous a fait est trop dur à expliquer », dit Jane. Tall Afar, Mossoul, Tabqa, Raqqa... toutes ces villes renferment l’ignominie des violations perpétrées. Sa fille de 5 ans se cache en entendant l’aviation, puis se met à sangloter, voyant sa mère monter dans un véhicule, accompagnée d’agents de renseignements kurdes. La crainte d’une nouvelle déchirure marque le visage encore égratigné de Farida. Jane la calme et raconte : « J’ai été vendue tous les trois mois pendant 4 ans, enfermée dans des pièces, menottée, séquestrée dans des coffres de voiture, violée, et mes enfants m’ont été retirés une fois durant deux mois. » Le plus avilissant ? Les tortures infligées par des femmes étrangères de l’EI, comme les Françaises. Jane se rend à al-Hawl, « en cachette ». Là où cohabitent encore les femmes jihadistes et une dizaine de ses sœurs dissimulées par peur. Elle va remettre le linceul noir de l’enfer, pour passer inaperçue et aider les FDS à identifier les autres yazidies. « Elles n’en ont pas conscience, mais c’est pour les sauver. »


(Lire aussi : Les Yazidis, persécutés par l'EI, enterrent leur prince en Irak)


Des retours entravés
Plus de 3 000 yazidis ont été libérés depuis le début du califat, dont une soixantaine de femmes et d’enfants dans la dernière zone de Baghouz, à feu et à sang. Pour les familles au Sinjar ou toujours réfugiées dans des camps du Kurdistan irakien, l’espoir s’amincissait au fur et à mesure de la perte territoriale de l’EI. Combien sont encore là-bas ? La maison des yazidis les estime à 250. Or une nouvelle information laisse présager le pire : « 50 femmes viennent d’être décapitées. Les yazidies vont être le dernier bouclier humain », affirme Ilyasse.

Pour les survivantes, la spirale kafkaïenne continue. Depuis près de deux mois, les retours doivent s’organiser en sous-main : « Le gouvernement irakien nous a fermé l’accès au Sinjar », dénonce Ilyasse. Aujourd’hui, la situation est au statu quo. Les accompagnateurs du dernier convoi sont coincés en Irak. Après avoir parcouru le chemin inverse de l’exode forcé, Souad et Jolyne se retrouvent bloquées dans le Nord syrien. Ce qui devait servir de sas de transition risque de durer.


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Wlek Sanferlou

Quel malheur qu'isis et quel courage chez ces Yazidi. Une autre page noire dans l'histoire des humains.

Antoine Sabbagha

Un vrai film d'horreur . Super triste .

BOSS QUI BOSSE

Victimes collatérales du big complot occidentalo wahabo sioniste.

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