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Moyen Orient et Monde

La société algérienne infantilisée par un État-patron

Contestation

Pour la première fois depuis vingt ans, les jeunes manifestent contre une nouvelle candidature de Bouteflika.

26/02/2019

La jeunesse algérienne a battu le pavé ce vendredi 22 février. Entre 5 000 et 10 000 manifestants à Alger, 20 000 sur la totalité du territoire, de Sétif à Béjaïa. « Le peuple ne veut plus de Bouteflika et Saïd », « Non au 5e mandat » : la foule est unanime, Abdelaziz Bouteflika n’a plus sa place au pouvoir. Pour la première fois depuis vingt ans, la jeunesse algéroise manifeste, malgré l’interdiction imposée en 2001, aux suites de la guerre civile. Le président octogénaire, visage malade d’une caste gérontocratique, est aux rênes d’une population qui dans sa majorité n’a pas encore trente ans. L’Algérie, deuxième pays le plus jeune du Maghreb, est tenue par une élite immobiliste ne jurant que par la « stabilité », perpétuant un régime rentier en fin de vie.

Cette « stabilité » paralysante a un coût, et ce sont les jeunes qui paient. On estime à 20 % les chiffres réels du chômage, pour bien 30 % des citadins de moins de trente ans. L’exode massif des jeunes Algériens diplômés l’illustre âprement, avec 268 000 cerveaux ayant quitté le territoire pour les pays de l’OCDE. À elle seule, la France accueille 15 000 médecins formés en Algérie. L’horizon est obstrué, mais les patriarches du régime se refusent à ouvrir les vannes de l’économie nationale. « Le système économique algérien est basé sur un contrôle de la rente à des fins politiques. Avec le processus de diversification de l’économie, il y aurait évidemment des dangers d’émergence de pouvoirs économiques autonomes, pouvant créer des contre-pouvoirs politiques », explique Frédéric Volpi, sollicité par L’Orient-Le Jour. « Chômage et emploi précaire, pénurie de logements obligeant les jeunes à rester chez leurs parents, manque d’équipements culturels et d’espaces publics accueillants, délabrement du système d’éducation », tels sont les obstacles auxquels la jeunesse algérienne doit faire face, dénombre pour L’OLJ le chercheur Thomas Serres, auteur d'un livre à paraître prochainement intitulé L'Algérie face à la catastrophe suspendue. Gérer la crise et blâmer le peuple sous Bouteflika (1999-2014) (aux éditions Karthala).

La violence n’est pas seulement économique et politique, elle est aussi sociale. Si l’Algérie est jeune et ultraconnectée, les mœurs restent dictées par un « patriarcat toujours bien ancré socialement, qui fait qu’il est difficile de s’aimer en public comme de disposer d’une intimité protégée », ajoute Thomas Serres. Les ruines romaines nationales, seul repère où l’on peut se retrouver à l’abri des regards, deviennent des lieux de rencontre où les jeunes rusent pour quelques secondes volées. « Le chômage, la cherté de la vie, cet ordre moral hypocrite et suffocant » expliquent que certains courageux traverseront « la Méditerranée au prix de leurs vies pour aller en Europe ; “Je préfère être mangé par les poissons que par les vers de terre”, disent-ils », dénonce le sociologue Lahouari Addi, contacté par L’OLJ.


(Lire aussi : Qui gouverne l’Algérie ?)


Une population qui s’est déjà révoltée

Cette caste autoritaire a instauré une dictature pédagogique dans laquelle la jeunesse est infantilisée par un État-patron. Plus qu’une infantilisation, le régime bâillonne une population qui, dans le passé, s’est déjà révoltée. En octobre 1988, la jeunesse algérienne sortait dans les rues d’Alger, protestant contre la hausse des prix des denrées alimentaires de base. La nation assiste à une escalade de violence, les manifestations se muant en insurrection. L’espace public est ravagé par une foule en colère, et c’est au FLN (Front de libération nationale, parti au pouvoir) de pointer du doigt « des vandales », « des irresponsables manipulés par des commanditaires occultes ». L’armée décrète alors l’état de siège : les uns dressent des barricades de feu, les autres tirent. Une semaine plus tard, on comptera 500 morts, pour 300 morts à Alger seulement, ainsi que des milliers d’arrestations. Le quotidien officiel el-Moudjahid titrera « Halte au vandalisme ». Ces revendications seront accompagnées d’une descente aux enfers qu’on appellera la décennie noire. Le peuple algérien souffrira 10 ans de guerre civile, pour 150 000 morts. Là encore, le régime verra dans la fougue de ces vandales d’octobre 1988 la cause de ces terreurs.

En 2011 de nouveau, la hausse du prix des produits de base mène la jeunesse algérienne dans la rue. Là aussi, le pays assistera à une répression violente de l’État, faisant plusieurs morts. Le leitmotiv du FLN est clair : le peuple n’est pas encore mûr pour une démocratie. Pourtant, si, dans le passé, le régime tirait sa légitimité au pouvoir dans son rôle durant la guerre d’indépendance, pour la jeunesse algérienne d’aujourd’hui, cette légitimité ne porte plus, « comme on l’avait déjà vu au début des années 80, lorsque le FLN a perdu contre les islamistes les seules élections législatives relativement honnêtes », analyse Frédéric Volpi. Aujourd’hui, « le FLN tire sa légitimité du fait que c’est un parti au pouvoir qui redistribue la rente pétrolière nationale », ajoute-t-il. Le FLN est légitime au pouvoir car… il est le pouvoir. Lorsque la rente s’étiole et que les subventions diminuent, cette jeunesse qui ne voit plus qu’une caste archaïque de profiteurs se lève et sort à nouveau.

Le politologue Frédéric Volpi conclut : « La seule chose qui pourrait dérailler cette machine serait un mouvement protestataire au-delà des partis, un modèle que nous avons vu durant les printemps arabes, une dynamique sociale contestataire qui refuse ces élections, mobilisant les gens de façon spontanée. » Ce vendredi 22, cette dynamique contestataire a bien pris, et cette fois, elle est pacifique. « Si la hogra, l’injustice, le mépris systémique, le déni du droit à vivre une vie décente », dit Thomas Serres, furent longtemps le moteur d’une jeunesse aliénée, « au mépris de la tradition égalitaire héritée de la guerre d’indépendance », vendredi, c’est au nom de la dignité, la karama, que la jeune Algérie est sortie exprimer ses espoirs pour une société meilleure.



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