Le Conseil des ministres a tenu hier sa première réunion de travail après le vote de confiance. Plus de quatre heures consacrées à l’adoption d’un ordre du jour fourni et une petite demi-heure, vite expédiée, dédiée aux deux questions litigieuses et brûlantes de la distanciation et des rapports avec Damas.
On le savait : les ministres des Forces libanaises et du PSP envisageaient de soulever ces deux points compte tenu de l’empressement du nouveau ministre d’État pour les Affaires des réfugiés, Saleh Gharib, à rétablir les ponts avec Damas, n’ayant pas attendu que le gouvernement obtienne la confiance du Parlement pour prendre le chemin de la capitale syrienne et engager des discussions officielles avec le régime de Bachar el-Assad. Dans le même temps, son collègue de la Défense, Élias Bou Saab, prenait à Munich la défense de la souveraineté syrienne.
Ce qu’on ignorait en revanche, c’est que le débat en Conseil des ministres autour de ces deux questions ne sera pas toléré. Soucieux de maintenir la cohésion ministérielle, surtout pour la première réunion du gouvernement, le président Michel Aoun, qui présidait la séance, a donc vite fait de la lever, alors que les ministres du PSP s’apprêtaient à donner leur point de vue. Selon des sources ministérielles, l’atmosphère était électrique.
Quoi qu’il en soit, l’image ainsi renvoyée est celle d’un gouvernement qui, plutôt que de confronter les sujets qui fâchent, choisit de les esquiver, favorisant de la sorte les querelles politiques par médias et réseaux sociaux interposés. C’est aussi celle d’une équipe ministérielle divisée, qui n’a pas la même définition du concept de la distanciation par rapport aux crises régionales – approuvé par l’ancienne équipe ministérielle, lorsque Saad Hariri était revenu sur sa démission, fin 2017 – et qui est incapable d’établir une feuille de route pour aborder des dossiers qui engagent en définitive le destin du Liban.
Il faut quand même souligner qu’à la décharge du gouvernement, le débat au sujet de la distanciation et des rapports avec la Syrie a été lancé quatre heures après l’ouverture de la réunion et aurait pu s’étaler tout autant. Il est aussi intervenu alors que la nouvelle de l’invalidation de la députation de Dima Jamali, à Tripoli, venait de tomber. Selon les mêmes sources ministérielles, le Premier ministre, Saad Hariri, avait du mal à cacher sa contrariété face à cette décision du Conseil constitutionnel qu’il a interprétée comme un message politique dès son entrée en fonctions. Au moment où la discussion au sujet de la Syrie a commencé, il s’est levé pour arpenter la pièce. Certains ministres disent qu’il en serait même sorti.
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Des échanges acerbes
Il n’en demeure pas moins que ses ministres partagent les réserves de leurs collègues des Forces libanaises. Le ministre de l’Information, Jamal Jarrah, a littéralement pris leur parti pendant qu’ils expliquaient que la visite de Saleh Gharib à Damas et les propos d’Élias Bou Saab à Munich étaient aux antipodes de la solidarité ministérielle à laquelle le président et le Premier ministre sont attachés. À L’Orient-Le Jour, le ministre d’État pour les Affaires sociales, Richard Kouyoumjian, a ainsi confié qu’au nom des FL, il a expliqué que non seulement ces deux actes contreviennent à l’esprit et au texte de la déclaration ministérielle, mais sont aussi jugés provocateurs. « C’est quand même un ministre qui a décidé de son propre chef de discuter des relations bilatérales avec un régime qui a placé notre chef du gouvernement et d’autres personnalités du pays (notamment les chefs du PSP, Walid Joumblatt, et des FL, Samir Geagea, et les députés Marwan Hamadé et Khaled Daher) sur leur liste noire des individus qui soutiennent le terrorisme », s’est indigné M. Kouyoumjian, précisant qu’il a plaidé vigoureusement pour le respect de la politique de distanciation en rappelant que celle-ci engage tous les membres du gouvernement. Il a été encore plus véhément au sujet de la résurgence simultanée du secrétaire général du Conseil supérieur libano-syrien, Nasri Khoury, sur les chaînes de télévision, désignant la réapparition de ce dernier comme « un acte diabolique ». Selon lui, il est évident que des contacts devraient être établis avec la Syrie pour le retour des réfugiés, mais il est nécessaire que ces contacts se limitent aux services de sécurité et aux organisations concernées.
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Le chef de l’État devait intervenir pour souligner qu’il est primordial d’établir une distinction entre la distanciation et la présence d’un demi-million de réfugiés syriens au Liban, pendant que des ministres d’Amal et du Hezbollah notamment défendaient le rétablissement des relations avec la Syrie « dans l’intérêt du Liban ». Les échanges acerbes se sont poursuivis jusqu’à ce que M. Kouyoumjian fasse remarquer en s’adressant au président : « Avez-vous oublié ce que les Syriens vous ont fait il y a trente ans ? » Ce à quoi Michel Aoun a répondu : « Je n’ai pas oublié non plus que c’est vous qui m’aviez poursuivi avec vos bombardements jusqu’à l’ambassade de France le 13 octobre (1990). Je ne veux pas rouvrir les pages du passé. »
Poursuivant sur sa lancée, le président a défendu le rétablissement des relations avec la Syrie « en raison des liens de voisinage », avant de critiquer les pays étrangers « qui ne veulent pas accueillir les réfugiés syriens et qui ne nous permettent pas de les rapatrier ». « De quel droit ? » s’est-il exclamé en affirmant « refuser tout ce qui est de nature à porter atteinte au Liban » et en rappelant qu’il avait prêté serment pour défendre le pays. « Je n’accepte pas d’avoir sur le territoire national ce nombre énorme de réfugiés. L’asile politique est accordé à ceux qui sont victimes de persécutions politiques, et non pas à ceux qui fuient les ravages d’une guerre et qui peuvent rentrer chez eux une fois le calme rétabli », a-t-il encore dit. Il a insisté sur le fait qu’il refuse que la cause des réfugiés traîne en longueur, en rappelant que « les deux dossiers palestinien et chypriote sont toujours sans solution, respectivement 70 ans et 45 ans plus tard ».
M. Aoun a rejeté les propos selon lesquels le régime syrien ne veut pas du retour des réfugiés, précisant que le Liban « a obtenu des garanties syriennes selon lesquelles tous les réfugiés seront accueillis à leur retour ». Après avoir indiqué que « de nombreux États, notamment les grandes puissances, sont en contact avec l’État et le président syriens, il s’est interrogé sur le point de savoir pourquoi le Liban ne ferait pas de même afin de régler la question des réfugiés ».
Le chef de l’État a en outre jugé étonnant que les organisations de l’ONU « se contentent d’apporter de l’aide aux réfugiés syriens au Liban et non pas chez eux », en soutenant que ces derniers resteront dans le pays tant qu’ils y obtiennent de l’assistance.
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Savais pas non plus, lol.
10 h 50, le 22 février 2019