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Culture

Humour noir dans le roman arabe, ou comment briser les tabous

Littérature

Du 8 au 10 février, l’hôtel de ville de Paris a ouvert ses portes pour recevoir l’événement Maghreb-Orient des livres. Rencontres d’auteurs, dédicaces, conférences et débats étaient au programme pour se plonger dans la littérature, l’histoire et l’actualité du monde arabe et de sa diaspora.

12/02/2019

Fortes de leur succès, en février 2018, qui avait attiré plus de 7 200 visiteurs, les deux associations Coup de Soleil et IReMMO se sont à nouveau associées pour ce deuxième Maghreb-Orient des livres. Visiteurs de tous les âges, chercheurs, touristes ou étudiants, ils étaient nombreux à assister aux tables rondes proposées : Portraits de femmes au Levant, Écrire en exil, Iran : 40 ans après la révolution... Dans le lustre des salons majestueux de la mairie de Paris, se tenaient des cafés littéraires autour de thématiques multiples : Jihad et Occident, avec notamment Yasmina Khadra (Khalil, éd. Julliard), Résister par l’écriture, ou encore La BD raconte le Moyen-Orient, avec Bernard Boulad (La Guerre des autres, éd. La Boîte à bulles).

Au fil des galeries lambrissées, les lecteurs ont pu découvrir les dernières parutions d’auteurs plus ou moins familiers, et s’entretenir directement avec eux. Parmi les écrivains que l’on pouvait croiser, Hoda Barakat (Courrier de nuit, Sindibad-Actes Sud), Diane Mazloum (L’Âge d’or, J.C Lattès ), Ziad Majed et Farouk Mardam-Bey (Dans la tête de Bachar el-Assad, Solin-Actes-Sud), Darina al-Joundi (Prisonnière du Levant, Grasset), René Otayek (Les abricots de Baalbeck, Noir blanc et caetera) ou Sabyl Ghoussoub (Le Nez juif), l’un des 12 talents du prix L’OLJ-SGBL Génération Orient saison 3. Tracy Chahwan (Beirut bloody Beirut, Marabulles), Rachid el-Daïf (La Minette de Sikirida, Sindbad-Actes Sud) et Ahmad Beydoun sont venus spécialement du Liban pour le salon, grâce au soutien de l’Institut français du Liban et PEN Liban.


(Lire aussi : Europe-Méditerranée : une communauté de destin ?)


L’humour au défi des tabous

L’une des tables rondes réunissait trois écrivains, Rachid el-Daïf, Sabyl Ghoussoub et Naël el-Toukhy, auteur égyptien du roman Les Femmes de Karantina (Sindbad-Actes Sud). Tous trois ont en commun la dimension subversive de leur écriture face à des tabous protéiformes. Le modérateur, Yves Chemla, a commencé par souligner la construction impeccable de La Minette de Sikirida, confessant une certaine fascination par ce roman « qui est toujours en avance sur ce qu’on voudrait en dire ». D’une voix posée, l’auteur Rachid el-Daïf a évoqué le rôle majeur de la spontanéité dans son écriture, « le sens lyrique, le rythme, ça se sent ». Avant de concéder avec humilité : « Je suis en perpétuel apprentissage, c’est un savoir-faire qui s’acquiert en travaillant et en lisant. Face à un roman, je ne cherche pas à terminer l’histoire mais à deviner son secret, à comprendre comment il est construit. » Quand il est interrogé sur le destin du personnage principal, la bonne, qui va peu à peu disparaître au fil de la narration, l’écrivain répond que cette question lui est souvent posée en France mais pas dans les pays arabes. « C’est une question de culture, ici les droits de l’homme concernent tous les individus, chez nous les bonnes n’ont pas de droits. Dans l’histoire, l’employée de maison a tout légué à sa patronne, puis elle se volatilise. »

Le romancier égyptien, Naël el-Toukhy, a quant à lui évoqué avec amusement les personnages fantasques de son nouveau roman. « Je voulais des personnages bizarres. Ils sont à moitié fous, très croyants et très drôles. C’est l’histoire d’un couple d’islamistes qui fonde une école comprenant un bordel et une salle de prières. Peu à peu, ils basculent dans l’engagement politique. . Avec une certaine jubilation, l’écrivain a précisé son projet. « J’ai voulu montrer l’importance de l’islamisme en Égypte et les multiples formes qu’il peut prendre, donnant lieu à des situations parfois cocasses, comme ce Karantina Center où sont associés enseignement et prostitution. J’essaye de comprendre comment on se construit une identité singulière dans l’islamisme, et comment on arrive à tout justifier par l’islam. » Yves Chemla a mentionné le comique d’une scène où l’héroïne, Hindi, se roule un joint avec une hajjé qui rentre du pèlerinage. « Je cherche à montrer que les islamistes vivent comme tout le monde, ils fument du haschich, se masturbent, avec le sentiment qu’ils sont supérieurs car plus proches de Dieu que les autres », a conclu l’auteur des Femmes de Karantina.

Le modérateur a ensuite lu les premières lignes du Nez juif (L’Antilope), de Sabyl Ghoussoub, où le narrateur (Aleph) évoque les railleries dont il est l’objet à cause de son nez un peu trop volumineux. « Le personnage ne se rend pas compte de sa chance quand il se fait insulter. Le mal-être va lui permettre de franchir des frontières qu’il n’aurait jamais traversées. Grâce à son nez, qui est le fil conducteur de la narration, Aleph découvre son identité passe-partout », a commenté l’écrivain, dans la ligne tonale de son texte. Il a ensuite mentionné les personnages hauts en couleur du roman, le père du héros par exemple, qui encourage son fils à « jeter des pierres sur le Hezbollah » lorsqu’il est à la frontière libano-israélienne. L’humour invraisemblable qui traverse la narration dérive vers le pamphlet ou le discours blasphématoire, avec légèreté. Autre personnage improbable, le soi-disant spécialiste des juifs au Liban, « une sorte de rock star des années 70, avec des bagues à tous les doigts, plein de pellicules, un imposteur qui listait tout ce qu’il trouvait ou entendait sur le juifs du Liban de manière obsessionnelle », a ajouté l’artiste.

Lorsqu’Aleph rêve de séduire une chanteuse israélienne, il se prend à rêver d’un monde apaisé par les mariages mixtes, de manière assez crue : « Nous devrions nous marier entre nous et baiser dans tous les sens. » Ce passage, qui se termine par un plaidoyer burlesque pour l’exogamie, est révélateur du bouleversement des frontières mentales par l’humour. La provocation n’est pas gratuite ; selon Yves Chemla, elle permet « un sens plus distancié de cette réalité tragique qui continuer à plomber les imaginaires ».

Maghreb-Orient des livres s’est terminé en musique avec le groupe Idbalen, de Saïd Akhelfi.

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