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Liban

Déchets : les odeurs suffocantes marquent le quotidien du Metn et du Grand Beyrouth

environnement

Le nouveau ministre de l’Environnement s’est montré rassurant, mais l’exposition prolongée à une telle pollution pourrait ne pas être aussi anodine, estime un expert.

07/02/2019

« C’est insupportable ! On ne peut pas faire deux pas sans suffoquer littéralement. » Mona est révoltée par les relents de déchets qui ont atteint son quartier de Sin el-Fil, pourtant pas le plus proche de la décharge de Bourj Hammoud-Jdeidé. Par un mardi d’hiver particulièrement chaud, l’atmosphère est rendue irrespirable par les odeurs pestilentielles, dans cette élégante banlieue de Beyrouth. Si tel est le cas à Sin el-Fil, que dire des régions encore plus proches de cette décharge gérée pour le compte de l’État par une société privée ?

À Dora, la situation n’est plus tenable. C’est un quotidien cauchemardesque que décrit Hala, une habitante du quartier. « Nous ne pouvons pas ouvrir les fenêtres, ni dans la voiture ni à la maison, dit-elle. Pour couvrir la courte distance qui sépare ma voiture de la maison, je dois me coller un mouchoir mouillé sur le nez. La plupart des habitants portent désormais des masques. Et cette odeur pestilentielle nous suit tout le long du littoral du Metn, où que nous aillions. » Des autorités, Hala n’espère plus rien. « Ils disent que cette situation va durer un mois, mais comment les croire ? » lance-t-elle.

La décharge de Bourj Hammoud-Jdeidé n’est certes pas nouvelle, mais cela fait plusieurs jours que ces odeurs empoisonnent littéralement la vie des riverains. Le Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), qui gère les contrats de gestion des déchets avec les compagnies, a fourni une explication il y a quelques jours, reprise par le nouveau ministre de l’Environnement Fady Jreissati, mardi : les odeurs particulièrement fortes émanant de la décharge proviennent du transport d’une grande quantité de vieux déchets, entreposés dans le secteur du port en 2016, avant la fin de la construction des cellules d’enfouissement de la décharge côtière. Ces monticules de déchets étaient restés à cet endroit durant toutes ces années par manque de place, ont expliqué les responsables. Ils sont en cours de transport aujourd’hui parce qu’un espace leur a enfin été attribué. Mais le déplacement de ces déchets anciens, ajouté aux caprices de la météo, affecte tout le littoral du Metn et même au-delà.


(Lire aussi : Déchets ménagers : au Liban, la crise en sursis)


Disséminés à dos de particules…

Les odeurs pestilentielles causent des désagréments, il est vrai, mais elles alimentent surtout des craintes concernant un éventuel impact sur la santé, provoquant une véritable psychose en ville. Le ministre Jreissati a bien déclaré hier, au cours d’une tournée sur le site de Bourj Hammoud, que les explications de l’entrepreneur l’avaient rassuré et que les odeurs, quoique très fortes, sont inoffensives. Mais est-ce vraiment le cas ?

Charbel Afif, expert en pollution de l’air, enseignant chercheur à la faculté des sciences de l’Université Saint-Joseph, affirme que les craintes ne sont pas tout à fait injustifiées. « Les émanations provenant des déchets contiennent entre autres du sulfure d’hydrogène (H2S), qui leur donne cette odeur d’œuf pourri qu’on détecte parfois dans les classes au cours des expériences, explique-t-il. Dans les décharges, où de nombreux types de déchets se trouvent mélangés, plusieurs composés soufrés se dégagent au cours de la fermentation. Les odeurs indiquent aussi la présence d’ammoniaque et de plusieurs composés organiques volatils (COV, nom générique donné à des molécules se caractérisant par une grande volatilité). Enfin, de petites particules sont émises dans l’air, en d’autres termes de la poussière, favorisées par l’érosion, le vent… Or sur ces particules se greffent des polluants comme les métaux lourds et d’autres composés, ainsi que des bactéries (dont la prolifération est favorisée par la putréfaction), et c’est ce qui leur assure une dissémination plus large dans l’atmosphère. »

Un autre facteur aggravant, selon le spécialiste, est lié à la saison. « En raison de facteurs météorologiques, il y a moins de dispersion verticale des gaz, d’où le fait que les odeurs se propagent surtout horizontalement, affectant de plein fouet les zones résidentielles », dit-il. En cas de pluie, il n’y a plus de poussière, mais les polluants sont alors absorbés par le sol et l’eau, devenant une source supplémentaire de pollution.

Concernant les conséquences sanitaires de cette pollution, Charbel Afif explique que les risques sont plus importants « pour les zones très proches, à 500 mètres ou moins de la décharge, là où il y a de grandes concentrations d’émanation ». « Dans les zones plus éloignées, les concentrations de gaz émis sont plus faibles, ajoute-t-il. Les odeurs ne sont pas plaisantes, mais l’atmosphère est moins toxique. Ceci dit, même dans les régions plus éloignées, une exposition longue à des odeurs chroniques peut affecter la santé. » Les risques sanitaires sont surtout liés aux maladies respiratoires et aux allergies, ainsi qu’à la propagation de bactéries, selon l’expert.

Le plus grave, dénonce-t-il, c’est qu’on n’ait pas calculé l’impact de ces activités sur le voisinage de la décharge. Il rappelle qu’une loi sur la qualité de l’air a été adoptée en mai 2018, et qu’elle comporte la notion de « pollution olfactive », même si ses décrets d’application n’ont toujours pas été publiés. Or ni la qualité de vie ni la santé des riverains n’ont été pris en considération, comme c’est le cas dans d’autres pays où des normes strictes sont appliquées.


De Naamé à l’Anti-Liban

Le nouveau ministre de l’Environnement a donc effectué hier une tournée à la décharge de Bourj Hammoud pour s’enquérir auprès de l’entrepreneur de la situation dont se plaignent des régions entières. Il a « présenté ses excuses pour ces erreurs qui entachent ce dossier depuis quarante ans », mais a tenu « à rassurer le public par rapport aux explications qu’a fournies l’entrepreneur », soulignant que « les travaux se poursuivent de manière satisfaisante ».

Le ministre Jreissati n’a pas occulté la question qui fâche, celle de savoir comment éviter une nouvelle crise quand la décharge de Bourj Hammoud-Jdeidé, qui dessert une bonne partie du Mont-Liban et de Beyrouth, sera saturée, c’est-à-dire pas plus tard qu’en avril. « Après le vote de confiance, je demanderai que le dossier des déchets soit placé à l’ordre du jour de la première réunion du Conseil des ministres », a-t-il assuré. Plaidant pour des solutions fondées sur la planification, le ministre a estimé qu’en réponse à l’urgence, « la réouverture de la décharge de Naamé (NDLR : qui a desservi le Grand Beyrouth et le Mont-Liban de 1997 à 2015) est l’une des solutions envisagées, parmi lesquelles, aussi, l’agrandissement de la décharge de Bourj Hammoud entre autres. Mais je ne veux pas parler de solution à l’avance, nous étudions toujours le dossier ».

Les odeurs suffocantes ont provoqué la colère hier du chef du parti Kataëb, le député Samy Gemayel. Dans un tweet, il a martelé que « l’histoire n’épargnera pas les criminels qui ont planifié, exécuté et défendu les décharges de la mort sur le littoral du Metn ». Le député Élias Hankache, également du groupe parlementaire Kataëb, a déploré l’inaction gouvernementale des années précédentes, estimant que « l’enfouissement dans la chaîne de montagnes de l’Anti-Liban est désormais envisageable, puisqu’il n’y a plus de situation sécuritaire urgente ».

Beaucoup d’incertitude continue de planer sur ce dossier à quelques semaines seulement de la saturation d’une décharge essentielle pour le pays. Dans cette atmosphère, il n’y a pas d’autre choix que… de retenir son souffle.


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IMB a SPO

Au lieu de perdre son temps a vouloir acheter des armes, il faudrait mieux essayer de regler les problemes sanitaires et sociaux! Mais pour ce faire faut arreter de de repeter qu'on va liberer la Palestine.
De fait croyez vous vraiment qu'un quelconque donneur de CEDRE va vouloir investir au Liban sachant que a n'importe quel moment le Hezb va ptovoquer une guerre avec Israel et tout l'investissement partira en fumee??

gaby sioufi

la pire des solutions,provisoires ou pas serait d'enfouir les dechets dans les hauteurs de nos montagnes.
les poisons en emanant seraient alors charies sous terre pour couvrir quasiment tout le territoire sous terre libanais,puits artesiens, fleuves, etc...

Georges MELKI

Avez-vous vu le film "Morgan Ahmad Morgan" de Adel Imam? Ya gama3a, di mana3a lich-cha3b ellubnani! N'ayez crainte, nos saints nous protègent...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TOUT CHANGE... MAIS VERS LE PIRE !

Irene Said

Alors, Mesdames et Messieurs les opposants aux incinérateurs...
cette superbe et odorante verrue en bord de mer, c'est moins polluant et donc mieux pour la santé des citoyens ???
Parions tout ce que vous voulez que dans peu de temps on construira sur ce nouveau terrain !
Irène Saïd


NAUFAL SORAYA

Retenir son souffle... et le reprendre quand?

Sarkis Serge Tateossian

Nos dirigeants ont joué avec le feux ...durant deux décennies au moins. En négligeant les infrastructures, en laissant pourrir la situation ils n'ont fait que de couper la branche sur laquelle le pays se tenait.

L'électricité, les déchets et l'eau sont les trois scandales (à l'échelle olympique) de notre pays, que nous devons les résoudre au plus vite dans les deux prochaines années au risque de plonger définitivement notre pays dans l'abîme.

Notre pays a deux visages, l'un de la modernité l'autre de la décadence. L'un des deux doit l'emporter...
Les conséquences ne seront pas les mêmes ...
Soyons vigilants ...

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