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Idées

Valorisation énergétique des déchets : optons pour l’efficacité

Point de vue
19/01/2019

Depuis le déclenchement de la crise des ordures ménagères au Liban en 2015, les opinions divergent sur la meilleure solution à adopter pour résoudre durablement ce problème particulièrement complexe, que la confusion dans les mots et dans les chiffres rend plus compliqué à déchiffrer.

C’est notamment le cas s’agissant de l’incinération des déchets dans un but de valorisation énergétique, grâce aux technologies dites « Waste to Energy » (WtE). Très critiquée par une partie de l’opinion pour ses conséquences environnementales, cette option a les faveurs des différents gouvernements successifs – comme en témoignent certaines dispositions de la loi sur la gestion des déchets votée en septembre dernier, ou le dépôt d’un projet de loi visant à permettre au secteur privé de construire des usines de traitement des déchets solides et de les transformer en énergie électrique. Sans entrer directement dans cette polémique et ces considérations écologiques, il semble utile de revenir à certains principes fondamentaux pour comprendre dans quelle mesure l’incinération constitue l’option la plus appropriée parmi les solutions disponibles de valorisation des déchets.


(Lire aussi : Déchets ménagers : au Liban, la crise en sursis)


Faux remède à la pénurie électrique
En effet, si tout le monde est d’accord pour considérer que les ordures contiennent de l’énergie utile et qu’il est pertinent de l’utiliser, la question qui se pose est : comment l’utiliser au mieux ? Or tout dépend d’abord du type d’énergie produite à partir des déchets : s’agit-il d’énergie primaire – comme le soleil, le vent, le gaz, mais aussi tout combustible utilisé directement pour se chauffer ou fabriquer un produit – ou secondaire – obtenue par transformation de l’énergie primaire, par exemple : l’électricité ? Car dans la filière « Waste to Energy », et pour faire d’une longue histoire une courte, on a en effet le choix : soit incinérer les ordures et produire de l’électricité ; soit les transformer en combustible. Certes, pour les utilisateurs finaux, il n’y a pas de différence : énergie primaire ou secondaire, c’est de l’énergie… Mais le diable est dans les détails. Et le diable ici s’appelle rendement énergétique. Autrement dit, le pourcentage de l’énergie réellement utilisée rapportée à l’énergie consommée pour la produire. Ainsi, une centrale thermique qui brûle du fioul lourd pour produire de l’électricité a un rendement énergétique d’environ 35 % – par conséquent, 65 % de cette énergie est perdue ailleurs –, tandis qu’un four à ciment qui brûle le même combustible pour produire du ciment aura un rendement énergétique d’environ 65 % (et donc un taux de déperdition d’environ 35 %). Il en résulte donc que brûler du fioul lourd dans un four à ciment est environ deux fois plus utile que de le brûler pour produire de l’électricité.

Au-delà du rendement énergétique, et pour convaincre sur l’utilisation utile de l’énergie, raisonnons par l’absurde. Jusqu’à quel niveau l’incinération « Waste to Energy » des ordures ménagères peut contribuer à la résolution de la crise de l’électricité au Liban ?

À Beyrouth, l’on estime la production d’ordures ménagères à 250 000 tonnes par an. Une usine d’incinération WtE produirait environ 0,5 mégawatt-heure (MWh) par tonne d’ordures, soit 125 000 MWh par an – soit l’équivalent d’une petite centrale thermique de 15 MW. Considérant que le manque d’électricité au Liban est estimé à 1 400 MW, cette petite centrale de 15 MW permettrait ainsi de couvrir à peine plus de 1 % des besoins !


(Lire aussi : Des idées innovantes en faveur d’une tendance de plus en plus verte)


Utilisation rationnelle
Dans une optique d’utilisation rationnelle de l’énergie, il conviendrait donc de privilégier la transformation des ordures ménagères en combustible directement utilisable dans l’industrie, et dans le ciment en particulier, car c’est là que les références fiables existent de par le monde. Prenons un exemple : en 2017, une usine de traitement mécanique et biologique de 100 000 tonnes par an d’ordures ménagères a été démarrée en France avec comme objectif de produire 32 000 tonnes par an de combustible solide de récupération (généralement désigné sous l’appellation anglo-saxonne « Refuse Derived Fuel », RDF) pour les cimenteries. L’usine produira aussi du biogaz pour le chauffage urbain. La production WtE est d’environ 1,4 MWh/tonne d’ordures – dont 90 % en combustible RDF –, tandis que l’usine a coûté environ 60 millions de dollars. En comparaison, une usine d’incinération WtE de 100 000 tonnes d’ordures par an coûterait environ 90 millions de dollars et produirait environ 0,6 MWh/t d’électricité : soit une production deux fois moindre pour un coût plus élevé de 50 %...

Autre exemple, parmi tant d’autres : en 2016, un pays voisin du Liban a démarré une usine de traitement mécanique d’ordures ménagères pour produire du RDF destiné à un seul cimentier. Cette usine va traiter 1 500 tonnes d’ordures par jour pour produire 150 000 tonnes de RDF par an. L’usine a coûté 100 millions de dollars – un investissement de taille, certes, mais une usine d’incinération WtE de 1 500 tonnes par jour coûterait environ 3 fois plus.

Pour résumer : l’incinération WtE coûte au moins deux fois plus cher que la transformation en combustible pour l’industrie ; l’énergie ainsi produite est deux fois moins utile et le recours à cette filière ne résoudra pas – fût-ce à la marge – la crise de l’électricité au Liban… Si l’on ajoute à cela la problématique de l’impact sur l’environnement et sur la santé publique, spécialement dans le contexte libanais, alors cette filière devient difficilement recommandable !

De son côté, la filière RDF n’est certainement pas simple à mettre en place car elle nécessite la mise en place d’un partenariat public-privé économiquement transparent et durable. Mais cette filière est bien plus économique que l’incinération totale et directe des ordures ménagères, et sa valeur sociétale est bien plus importante, dans la mesure où elle permet de créer des emplois locaux et de réduire les risques sur l’environnement et sur la santé publique. Il conviendrait donc de privilégier cette solution « gagnant-gagnant ».

Par Ziad Gabriel HABIB

Expert en procédés hautes températures et réduction des polluants associés, et un des représentants du secteur industriel auprès de la Commission européenne à Bruxelles.

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Gros Gnon

Et les commissions alors?
Il ne faut pas oublier ceux qui doivent se sucrer au passage.
Le raisonnement technique vient ensuite.
C’est comme ça.
Il faut bien qu’ils vivent quand même.
Les pauvres.
Sinon à quoi ça sert de se faire "élire", je vous le demande...

Le point

Excellent article riche en informations. Pourquoi personne ne met sur le tapis un projet concret et palpable bien détaillé pour ramasser les ordures et les valoriser (transformation en énergie)?

Je pense que le peuple peut lever l'argent nécessaire via une société privée. N'importe quelle solution est la bienvenue.

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