Des activistes chiites anti-Hezbollah réunis à Paris à l'invitation de l'Assemblée nationale, le vendredi 5 juin 2026. Photo D.R.
À l'invitation de Bruno Fuchs, président de la commission des affaires étrangères à l'Assemblée nationale française, et en présence de la députée Catherine Ibled, représentante du parti Ensemble pour la République, s'est tenu vendredi à Paris un colloque intitulé « Le Liban entre paix et guerre : légitimité de l'État et rôle de la société civile ». Il a réuni des activistes libanais qui ont en commun leur appartenance à la confession chiite et qui sont originaires des régions frappées par les bombardements qui ont suivi la décision du Hezbollah de rejoindre la guerre de soutien au Hamas, puis à l'Iran. Au menu des discussions : l'avenir du Liban, les moyens de mettre fin à la guerre et à l'influence militaire iranienne, et les conditions d'une reconstruction de l'État, tout en faisant face à l'emprise du Hezbollah sur la décision de la guerre et de la paix.
Les participants à ce colloque ont d'abord refusé d'être simplement étiquetés comme « opposants chiites », affirmant porter des visions et des projets politiques qui demeureraient même si le Hezbollah venait à s'affaiblir. Ils ont également estimé que c'est le Hezbollah lui-même qui constitue aujourd'hui un obstacle à la construction et à la réhabilitation de l'État, ainsi qu'au choix des Libanais de trouver une issue à la guerre « absurde » en cours. Ils se sont unanimement prononcés pour l'arrêt du soutien régional au Hezbollah, estimant que la « complaisance » de la communauté internationale à ce sujet est également responsable de la montée en puissance de la milice.
« Le destin de la communauté chiite »
Dans son allocution d'ouverture, le journaliste et activiste Mohammad Barakat a insisté sur la nécessité du retrait israélien du Liban-Sud et sur l'urgence d'un cessez-le-feu, soulignant l'importance d'une gestion transparente de la reconstruction. Il a estimé que « celui qui tiendra les rênes de la reconstruction tiendra le destin de la communauté chiite pour les vingt années à venir ». Il a affirmé le droit des habitants des villages du Sud à y rentrer et à y vivre en paix, loin des guerres, ajoutant qu'il n'existe pas d'alternative à une paix juste avec Israël et que l'intérêt des chiites y est étroitement lié.
De son côté, Ali Khalifé, coordinateur du mouvement Taharror, a évoqué l'importance de la paix et de la construction de l'État au Liban. Il a soutenu qu'« un récit politique alternatif pour la communauté chiite peut émerger, tourné vers l'avenir à travers le prisme du développement, de la citoyenneté et de l'édification des institutions ». Il a par ailleurs estimé que « la paix se construit dans les esprits, c'est pourquoi l'école où étudient les enfants chiites est une priorité ». Il a appelé à abolir l'enseignement du velayet e-faqih, « qui contrevient à l'ordre public au Liban en arrachant les enfants chiites à leur appartenance nationale et en les éduquant dans les écoles du Hezbollah comme on éduque les enfants de la révolution islamique en Iran », tout en précisant que « cela ne signifie pas l'abolition des particularités culturelles ou religieuses ».
Le colloque s'est tenu au lendemain de la condamnation de l'activiste Ahmad Yassine à 15 ans de prison par le tribunal militaire. M. Yassine a raconté avoir appris la décision à son encontre via un article de presse, citant cette histoire comme un exemple du recours aux appareils sécuritaires et judiciaires pour réprimer les critiques du Hezbollah. Il a souligné l'impunité dont jouissent « les criminels, fût-ce pour des crimes de l'ampleur de l'explosion du port de Beyrouth ou du meurtre d'un soldat de la Finul », tandis que lui-même a été jugé sans même avoir été informé des poursuites engagées contre lui. La militante politique et ancienne candidate aux législatives, Lina Hamdane, a, elle, insisté sur la nécessité que la décision souveraine soit entre les mains des autorités consacrées par la Constitution, « ce qui vaut notamment pour les négociations, qui doivent relever du président de la République et du Conseil des ministres ». Elle a appelé la communauté internationale à soutenir le Liban dans sa reconstruction selon un processus qui contourne les circuits traditionnels afin d'éviter la corruption et le gaspillage.
« Les chiites de l'État »
Dans son intervention, l'activiste Bilal Mahdi s'est concentré sur la question de la reconstruction, évoquant l'expérience des habitants du Sud face à cette problématique depuis des décennies et la manière dont elle a été instrumentalisée pour acheter des allégeances politiques. Originaire du village de Naqoura, au sud du Liban, il a décrit comment les dommages étaient évalués et les indemnisations versées, tandis que sa propre famille n'avait reçu, depuis les années 1970, aucune compensation à laquelle elle avait droit, faute d'appartenir au mouvement Amal.
Quant au militant Hadi Mrad, il a souligné que « les chiites de l'État ont besoin d'un projet national, bénéficiant d'un soutien arabe et international ». Il a aussi assuré qu'il existe un véritable changement dans les mentalités chiites, après « l'effondrement du récit du Hezbollah et la perte de territoires et de vies à un moment où la seule obsession de la formation était d'exécuter les ordres des gardiens de la révolution iraniens ». Et d'ajouter: « Nous, réunis à Paris, sommes presque un infime échantillon d'une société vaste et considérable qui souhaite voir émerger un projet alternatif à l'hégémonie iranienne. »
Enfin, la journaliste Mariam Seifeddine a évoqué, dans son intervention, les raisons de sa présence en France, pays vers lequel elle a été contrainte de s'exiler après les menaces et agressions du Hezbollah qui l'ont visée, elle et sa famille. Elle a raconté s'être tournée vers l'État pour obtenir protection et justice, avant que les appareils étatiques ne « prennent fait et cause pour ses agresseurs ». Elle a estimé que son histoire illustre la manière dont les citoyens chiites sont empêchés de recourir à l'État.
« Une composante essentielle »
Le colloque a également inclus les interventions en visioconférence. Parmi eux, le général à la retraite, Mohammad Sbaïti, a appelé à transférer les centres de renseignement actuellement tenus par des chiites affiliés au Hezbollah au sein de l'armée vers des soldats n'appartenant pas au tandem. Il a également plaidé en faveur d'un soutien accru à l'armée afin qu'elle soit en mesure d'accomplir les missions qui lui sont assignées. L'activiste Mahmoud Chouaïb a, lui, exprimé son soutien au président de la République, Joseph Aoun, et à la délégation chargée des négociations directes avec Israël, formulant l'espoir que les deux pays parviennent à un accord de paix durable mettant fin aux guerres. Il a pointé la corruption endémique au Liban, affirmant que « les armes ont protégé la corruption, qui, à son tour, a protégé les armes ».
Le cheikh Mohammad Ali al-Fouani a souligné que « la communauté chiite au Liban est une composante essentielle du pays, et sa présence ne saurait être réduite à une seule partie politique ou partisane ». Il a placé la dignité de l'être humain et son droit à la vie, à la sécurité et à la liberté « au-dessus de toute considération politique, militaire ou partisane », estimant que « la protection du citoyen doit primer sur les intérêts confessionnels et partisans ». Il a appelé à orienter les énergies des membres de la communauté vers la science, le développement, l'économie et la culture, « plutôt que de les dilapider dans les conflits et les guerres ». Il a enfin insisté sur le fait que la question de la paix et de la normalisation doit demeurer subordonnée aux conditions légitimes et nationales qui préservent la souveraineté, la dignité et l'intérêt général.




