Lors d'un sit-in rue Huvelin en mars 2002, les étudiants de l'USJ brandissant des pancartes avec, écrites dessus, des phrases extraites des discours du père Abou. Photo Michel Sayegh.
En 1990, le Liban parvenait à mettre fin à une longue guerre civile, mais perdait en même temps son libre-arbitre. Quelques années plus tard, la parole surprenante d’un père jésuite venait s’ajouter, non sans fracas, au petit cortège de doléances réclamant le retour de l’indépendance libanaise. Auteur d’ouvrages d’anthropologie et de sociologie politique et passionné de littérature, celui-ci dressait déjà publiquement, alors qu’il était recteur de l’Université Saint-Joseph, le sombre tableau d’un Liban attentiste et désormais tributaire de développements conjoncturels pour recouvrer sa souveraineté. Devenus événements, ses discours annuels, élégantes fresques d’un destin national fugitif, marquaient par ailleurs l’espoir d’une liberté à retrouver.
Voilà un homme, Sélim Abou, qui ne prétendait à rien si ce n’est d’être vrai envers lui-même, qui ne cherchait ni l’influence ni le pouvoir, refusant d’ailleurs à l’Église tout comme à l’Université Saint-Joseph une fonction politique, et qui s’avançait seul, avec le souci des nuances, face à des enjeux considérables. Citant dans une allocution de 1998 un passage de l’Exhortation apostolique pour le Liban du pape Jean-Paul II sur le rôle de l’Église, il transposait le texte à l’Université Saint-Joseph pour clarifier, tel qu’il le comprenait, le rapport de celle-ci à la chose publique : « Il ne lui revient pas de s’engager directement dans la vie politique, mais le devoir (lui) incombe de rappeler inlassablement les principes qui seuls peuvent assurer une vie sociale harmonieuse. » Comment alors ne pas insister sur ces garanties et droits individuels qui fondent toute société démocratique à l’heure où le contrat social était lui-même sous hypothèque et toute contradiction politique interdite ? Face à une inestimable adversité, la liberté au sens absolu se présentait à l’époque comme un but illusoire. Ce qui restait toutefois de la liberté dans son acception plurielle, c’est-à-dire les libertés publiques, offrait un moyen formidable « pour préserver (au Liban) son identité culturelle ». L’appel à une « résistance culturelle » au sommet de la pyramide ne pouvait laisser indifférente sa base. Tous les espaces qu’offraient encore la liberté académique et la liberté d’opinion étaient mis à profit pour lutter contre l’oppression, le désespoir et la perte du sens critique ; une presse universitaire de qualité, la création artistique, l’organisation de débats, de journées à thème et de conférences. Si le cheminement de l’entité libanaise depuis deux siècles (et peut-être au-delà) a connu des déceptions et parfois même des soubresauts sanglants, l’histoire est ce qu’elle est et devait être transcrite telle quelle. Il fallait l’empêcher d’être réécrite au gré des ambitions et des projets politiques. Aussi, si la société libanaise telle que voulue est vraiment ouverte et multiculturelle, celle-ci ne saurait persévérer avec les préceptes d’une pensée unique.
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Le XXe siècle s’achevait sur un tournant majeur au Liban. Le retrait aussi unilatéral qu’inespéré d’Israël du Liban-Sud en mai 2000 fit perdre d’un coup à la Syrie son argument de l’impératif stratégique de sa présence militaire dans le pays. Dès lors, les discours du père Abou, dans la continuité du communiqué brûlant des prélats maronites sous l’égide du patriarche Nasrallah Sfeir de septembre 2000, devenaient plus acerbes, plus directs. Pourtant, il n’a jamais rien demandé à personne ; pas une directive donnée ou un seul mot d’ordre. Il reconnaissait l’action politique des étudiants de l’Université Saint-Joseph, mais ne s’en mêlait pas. Cette action s’est animée uniquement du choix personnel de ceux qui l’ont rejointe. Il lui est arrivé même de s’en montrer agacé : une fois en février 2000 après que le Premier ministre Rafic Hariri a été mal accueilli par les étudiants d’Huvelin, une autre fois en mars 2002 après qu’une marche a été improvisée le lendemain de son discours annuel de la Saint-Joseph. En d’autres circonstances, il ne manquait pas d’exprimer sa fierté. La photo jalousement gardée à son bureau de la célèbre manifestation de mars 2004 pour dénoncer les causes politiques de l’émigration en était l’exemple le plus frappant.
Le père Abou aimait à réfuter la dialectique selon laquelle un retrait de la Syrie ramènerait la guerre civile au Liban. L’histoire lui a donné raison. Mais les Libanais perdent à leur tour un argument de taille. Leur incapacité aujourd’hui à bâtir un État digne de ce nom ne saurait plus trouver justification dans une cause extérieure. La Syrie ne s’était finalement engouffrée que par l’énorme brèche du désaccord libanais. Presque cent ans après la proclamation du Grand Liban, le triste bilan d’un État failli, aux sens financier et moral, les Libanais ne le doivent plus (en tout cas en grande partie) qu’à eux-mêmes.
P.-S. : Une pensée va pour Raymonde Abou, la sœur de Sélim Abou, qui l’a précédé dans l’au-delà il y a deux ans. Elle aussi était bâtisseuse de temples éducatifs et enseignante de générations entières.
*Avocat, ancien président du bureau des étudiants de la faculté de droit à l’USJ.
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''En 1990, le Liban parvenait à mettre fin à une longue guerre civile, mais perdait en même temps son libre-arbitre"" LE LIBAN, EN FAIT, AVAIT MIS SA GUERRE CIVILE EN SOURDINE, RIEN DE MIEUX, SOMMES NOUS CAPABLES DE FAIRE MIEUX ? 2005-2018 L'ONT CLAIREMENT PROUVE: NON NOUS NE LE SOMMES PAS.
12 h 31, le 29 décembre 2018