Aux yeux du public, la construction de l’Autre dans l’accueil et la perception

Photo Michel Sayegh

14/12/2018

À l’été de 1860, des milliers de civils ont fui le Mont-Liban pour se rendre à Damas à la suite de l’éclatement à l’époque de la guerre civile. Ces réfugiés ont été protégés et hébergés dans la maison de l’érudit soufi l’émir Abdelkader el-Jazaïri. Hiver 2017 : Cédric Herrou, oléiculteur français originaire de Roya (dans le sud de la France), est jugé pour avoir aidé des migrants et transformé sa ferme en camp de réfugiés.

Dans la mémoire collective et les études historiques sur les migrations, ces deux incidents n’ont rien à voir. Cependant, dans la mémoire culturelle de l'humanité, ces deux hommes ont beaucoup en commun : une empathie personnelle et une solidarité inchangées du 19ème au 21ème siècle, des sommets des Alpes françaises jusqu’aux banlieues de Damas.

Les cas susmentionnés, parmi de nombreux autres récits similaires, sont profondément enracinés dans de nombreuses représentations médiatiques, qui constituent les « premiers brouillons de l’histoire ». Au point de se demander ce qui pousse l’opinion publique aujourd’hui à s’indigner contre les réfugiés. Pourquoi sont-ils décrits comme une menace contre la sécurité nationale, un fardeau pour l'économie et une raison de craindre la pauvreté, le crime et la maladie ?

Dans le passé, la représentation par les médias des problèmes de réfugiés dans les pays fondés sur la primauté du droit et jouissant d’un degré de liberté d’expression relativement élevé avait suscité une sympathie exceptionnelle pour ces déplacés. Cela reposait sur une prise de conscience de la nécessité manifeste de leur porter assistance, alors qu'ils « fuyaient des régimes oppressifs » ou « une violence ethnique, religieuse ou raciste ». Cette attitude se fondait alors sur des traités et accords internationaux. De nos jours, et partout dans le monde, les gens semblent considérer la migration et les réfugiés différemment.

Au Liban, nous sous-estimons assez souvent les assises historiques d'événements tragiques qui se sont déroulés du 19ème siècle à nos jours. Toute analyse des représentations médiatiques doit prendre en compte les nombreux épisodes de migrations et leur impact sur la formation de l'identité de la société libanaise, et des médias en particulier. Il est encore plus important de prendre en compte l’accueil, la perception et l’impact historiques des nombreuses vagues de réfugiés résidant actuellement au Liban. De plus, le déplacement de population à l'intérieur du pays pendant la guerre civile (1975-1990) n'a pas été complètement résolu, presque 30 ans après la fin des combats. Tout cela a contribué, dans le discours des médias, à la construction d'un « Autre » mal représenté, qui ne « nous ressemble pas ». Ce même discours était assez souvent chargé de langage subjectif plein d'images et de significations latentes, ce qui nous amène à nous demander si les médias façonnent ce discours ou s'il est simplement le résultat d'une réflexion de la société.

L'histoire d’Albert Kouyoumjian, un Arméno-Syrien, en est un exemple remarquable. Pendant la guerre civile libanaise, le père de Kouyoumjian a accueilli ses proches arméno-libanais chez lui à Alep. Aujourd'hui, Albert Kouyoumjian est réfugié au Liban et vit dans un appartement avec ses proches, comme indiqué dans un article publié en 2015 sur un site web arménien intitulé « Entre anticipation et misère : les réfugiés syro-arméniens du Liban ». Selon les mots de Kouyoumjian, le lecteur est clairement en mesure de découvrir les difficultés et les différences entre les Arméniens venant de Syrie et se rendant au Liban. Il dit notamment : « Peut-être qu’ils n’ont pas d’argent maintenant, mais nous ne demandons pas grand-chose. Nous sommes traités comme des étrangers ».

Bien que les Arméniens du Liban représentent l'un des cas d'intégration les plus réussis, peu de gens se rendent compte que les Arméniens sont arrivés au Liban par quatre vagues uniques : à partir de 1915, après le génocide de la Première Guerre mondiale ; le transfèrement des Arméniens d'Alexandrette (Hatay) à Anjar en 1939 ; l'afflux d'Arméniens de Palestine lors de la Nakba en 1948 ; enfin l'arrivée des Syro-Arméniens principalement d'Alep pendant la crise syrienne. L’expérience des Palestiniens, arrivés pour la première fois au Liban en 1948, est similaire. Ils sont restés marginalisés et ont affecté la perception qu’ont les Libanais de la migration et de l'accueil, créant une distinction dominante entre le « bon Arménien » et le « mauvais Palestinien ».

Depuis 2011, avec l'afflux des réfugiés syriens au Liban, ces expériences passées ainsi que la rhétorique des médias ont eu des conséquences néfastes. Les migrations répétées et les guerres civiles ont toujours un impact sur la couverture médiatique. Les histoires négatives abondent, souvent basées sur des sources non-fondées, décrivant les réfugiés syriens comme un fardeau pour l'économie. Selon les chiffres des Nations Unies, les réfugiés syriens dépensent 1,5 milliard de dollars par an en logement, nourriture, vêtements et autres nécessités de base. La plupart des problèmes auxquels le Liban a été confronté au cours de la dernière décennie résultent soit de l'incompétence officielle et d'une absence prolongée de politique de développement de la part du gouvernement, soit de la crise générale dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), et non du résultat direct de la présence des réfugiés dans un pays spécifique. Plus récemment, des récits liés à des menaces criminelles et terroristes sur la sécurité émanant des camps et des collectivités informelles dispersées dans tout le pays tentent d’aborder la question des réfugiés avec un a priori négatif.

Quelles images a donc laissé la couverture médiatique ? Le discours des médias aliène-t-il symboliquement les réfugiés ? Quel est l'impact des années d'expérience en vagues successives de migrations ? Là encore, nous posons la question récurrente : les médias façonnent-ils la réalité ou en sont-ils le résultat ? La représentation des réfugiés constitue-t-elle un mensonge aux yeux du public libanais ?

Ces réponses auront besoin de davantage de temps pour être développées. Un bon début serait de réfléchir à la manière dont l’exclusion se manifeste dans notre société et dans nos médias, dans les images surreprésentées et sous-représentées qui sont incrustées dans notre psyché, ce qui mène à un « anéantissement symbolique » de tout ce qui ne nous convient pas ou n’est pas « comme nous ». C'est un processus médiatique prolongé. S’il est négligé, il empêchera l'accès à la justice, à la jouissance des droits de l'homme et à la liberté d'expression. Cela créera d'autres strates d'inégalités et l'exclusion sociale de « l'Autre ».


* Doctorante à l'Université d'Erfurt et maître de conférences à l'Université Notre Dame


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.



In the Eye of the Beholder:

The Reception and Perception of a Constructed Other


Summer of 1860, thousands of civilians fled Mount Lebanon to Damascus following the eruption of a civil war. Those refugees were given protection and shelter in the house of the Sufi scholar Emir Abdelkader El Jazairi. Winter of 2017, the French olive Farmer from Roya (southern France) Cédric Herrou is on trial for helping migrants and turning his farm into a refugee camp.

In the collective memory and historical studies on displacement, these two incidents have nothing to do with each other. However, in the cultural memory of humanity those two men have a lot in common: personal empathy and solidarity that is unchangeable from the 19th until 21st century, from the peaks of the French Alps to the Damascene suburbs.

The aforementioned cases, among many other related stories, are deeply rooted in numerous media representations, which are the proverbial ‘first rough drafts of history’. One wonders what enrages public opinion against refugees today? Why are they portrayed as a threat to national security, a burden to the economy and a reason to fear poverty, crime and disease?

In the past, media portrayals of refugee issues in countries based on rule of law and enjoying a relatively high level of freedom of expression had led to exceptional levels of sympathy for refugees. This was rooted in an appreciation of their clear need for assistance while «fleeing oppressive regimes» or «ethnic and religious or racist violence» and based on international treaties and agreements.

Today, however, and around the world, people seem to look at migration and refugees differently.

In Lebanon, we quite often underestimate the historical layers of tragic events which occurred from the 19th century until the present. Therefore any analysis of media representations should consider the numerous layers of displacement and its effect on the identity formation of Lebanese society, and the media in particular. Even more important is to consider the historical reception, perception and impact of the numerous waves of refugees, who are now residing in Lebanon. Additionally, the internal displacement within the country during the civil war (1975-1990) has not been resolved completely, almost 30 years after it ended. All of this contributed in the construction of a misrepresented «Other» – who does not «look like us» – in media discourse. This same discourse was quite often loaded with biased language and full of latent imagery and meanings, which make us wonder if media shapes this discourse or whether it is merely the result of societal reflection?

The story of the Syrian-Armenian Alber Kuyumjian is a remarkable example of this. During the Lebanese civil war, Kuyumjian’s father hosted his Lebanese-Armenian relatives in his house in Aleppo. Today Alber Kuyumjian is a refugee in Lebanon, living in an apartment with his relatives, as mentioned in an article published in 2015 on the Armenite website with the title Between Anticipation and Misery: The Syrian-Armenian Refugees of Lebanon(1). In the words of Kuyumjian, the reader is clearly able to discover the difficulties and the othering of Armenians coming from Syria to Lebanon. He says: «Maybe they don’t have money now, but we are not asking much. We are being treated as foreigners.»

Though Armenians in Lebanon represent one of the most successful cases of integration, few people realize that Armenians arrived to Lebanon in four unique waves: as of 1915 following the WWI Genocide; the transfer of the Alexandretta (Hatay) Armenians to Anjar in 1939; the influx of Armenians from Palestine during the Nakba in 1948; finally the arrival of Syrian-Armenians primarily from Aleppo during the Syrian crisis. The Palestinians experience, first coming to Lebanon in 1948, is similarly layered. They have remained marginalized and impacted the Lebanese perception of displacement and reception, creating a dominant juxtaposition of the «Good Armenian vs. Bad Palestinian”.

Since 2011, with the influx of the Syrian refugees to Lebanon, these past experiences and loaded media discourse have taken their toll. The many layers of reoccurring displacement and civil war, still impact media coverage. Negative stories, often based on unsubstantiated sources, portraying Syrian refugees as a burden on the economy, abound. According to UN figures, Syrians refugees spend 1.5 billion dollars annually on housing, food, clothing, and other necessities(2). Most of the problems that Lebanon has been facing during the last decade are either the result of official incompetence and a protracted lack of developmental policies on the part of the central government or are caused by the overall crisis in the MENA region and not the direct result of the refugees presence in any specific country. More recently, stories related to criminal and terrorist threats to security, emanating from the informal camps and settlements scattered throughout the country, attempt to paint refugees with a negative brush.

Which images have media coverage left behind? Is media discourse symbolically alienating refugees? What impact do years of layered experience with displacement have? Again we ask the recurrent question: do media shape realities or are they their results? Do the portrayals of refugees lie in the eye of a Lebanese beholder?

These answers will need more time to be developed. A good start would be by reflecting on how exclusion is manifested in our society and in our media, in overrepresented and/or underrepresented images which are embedded in our psyche, which lead to a «symbolic annihilation» of whatever doesn’t suit us or look «like us». It is a protracted mediated textual process. If neglected it will thwart access to justice, to the enjoyment of human rights and to freedom of expression; it will create other layers of inequalities and the social exclusion of the «Other».

(1) Keshishian Vahakn (13 January 2015). Between Anticipation and Misery: The Syrian-Armenian Refugees of Lebanon, The Armenite. URL: http://thearmenite.com/2015/01/anticipation-misery-syrian-armenian-refugees-lebanon/ {Accessed on November 21, 2018}

(2) For more information please see El Khoury, Bachir (16 August 2017). The Economic Benefits of the Massive Presence of Syrian Refugees, The Peace Building in Lebanon, News Supplement.


* PhD Candidate at the University of Erfurt and Lecturer at Notre Dame University


The articles, interviews and other information mentioned in this supplement do not necessarily reflect the views of the United Nations Development Programme nor of L'Orient-Le Jour. The content of the articles is the sole responsibility of the authors.

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