Nous reviendrons

Illustration Heba Rachrach


14/12/2018

Je rentre au pays. Ses salutations au matin me manquent. Je rêve de m'endormir et de sommeiller sous ses étoiles. J’ai hâte de marcher pieds nus sur son sol et ses plages. De compenser mes années d’absence. Personne n’a idée de mon manque. Je veux embrasser les murs de ma maison. Et la voix étranglée par un sanglot, frapper à sa porte et dire : Me voici de retour, ô pays.


Je suis las de l’exode. Et de ma souffrance. Et la plus laide, celle de sentir que je suis un intrus. L'invité est, en principe, un gêneur ; combien plus quand il est sans abri, sans argent, sans nourriture, sans médicaments, sans même un livre… et sans un sourire ? Mon séjour ou plutôt notre séjour, s'est mué en cauchemar. Ils nous ont privés de nos vrais noms. J'aime bien nos noms. C'est nous, et sans eux, ce n’est pas nous qui reviendrions. Nous sommes devenus des numéros homologués : personnes déplacées. Cela m’humiliait, me privait de mon humanité. J’avais l’impression d’être devenu une chose, de ne plus être un homme. C’était une sorte d’agression.

Une minorité, pourtant, avait compris et su nous traiter ; nous les tourmentés parmi les tourmentés de cette terre livrée à la violence.

Au pays, c’était la grande famille. Où est mon père aujourd’hui ? Et ma mère ? Où sont mes frères ? Où sont-ils tous passés ? Pourquoi suis-je seul ? Je m’interroge dans le silence entendu de celui qui sait. La guerre, par vagues, les a emportés. Il ne reste plus personne pour m'appeler : Mon fils, mon frère, mon tendre appui. Ces noms et ces mots de tendresse, ne sont plus. Nous sommes désormais nus dans un désert humain. Telle est la malédiction des guerres.

Je rentre dans mon pays, d'abord parce que c'est mon pays. Et nul ne peut me le prendre ou m’en dépouiller. Il est à moi depuis ma naissance, et même depuis celle de mes ancêtres. Et il ira à mes enfants. Mon pays est ma mère, et je reviens dans son giron…

Je suis brisé de désir et de nostalgie. Mon absence forcée m’a fatigué, et les errances dans les allées des camps, à la rencontre de la misère et des miséreux. Chaque jour m’était un Golgotha et une douleur continuelle. Chez nous, je ne pensais jamais à la nourriture. Un peu nous suffisait. Voilà qu’ici, je suis à la recherche de la bouchée, des médicaments, du pain, du livre et des vêtements.

Chez nous, mes rêves compensaient la misère bien réelle. Mon pays, je le rêvais ; je rêvais d’escalader ses montagnes, de dévaler ses pentes, de me dorer au soleil et aux vagues de ses plages. Certes, notre bonheur était petit, mais nos rêves y étaient grands. Des rêves comme ceux de grandir, d’apprendre, d’exceller, d’aimer, d’étreindre et de donner la vie. Des rêves comme ceux de se spécialiser et de devenir ingénieurs, médecins, avocats, enseignants et administrateurs. Certains d'entre nous allant jusqu’à oser créer un tableau, une sculpture, une œuvre musicale, une poésie, un roman ou une pièce de théâtre. Chez nous, et malgré toutes les difficultés du monde, nous étions des êtres normaux, vivant dans des maisons modestes, ordonnées et affectueuses, aux fenêtres ouvertes au soleil et au vent.

Nous étions des créatures qui trouvaient, se lassaient, s'accrochaient et vivaient véritablement à la sueur de leurs fronts, rêvant avec ardeur de regarder vers l’avant et vers le plus haut. Certes, ce n’était pas sans plaintes parfois. Notre pays est beau, digne et fier de son histoire, mais quelque part il souffrait de paresse politique, d'injustice sociale et d'un manque de liberté. Cependant, l'horizon n'était pas bouché. Nos rêves nous emportaient loin. Ah, que nos rêves étaient beaux et quels cauchemars hors d’eux. Cauchemar de l’itinérance, cauchemar du désespoir et du manque d’horizons, cauchemar de la recherche d’une poignée de billets, d’un peu de nourriture ou d’une prescription médicale. Cauchemar enfin que de s’en remettre aux naufrageurs, pour traverser des mers qui rejetteront vos cadavres sur leurs côtes.

Probablement la pire chose à laquelle s’expose une personne déplacée, c’est de perdre confiance dans l’humanité, n’étaient certaines attentions minimales. Entre le Liban et la Syrie, il y a, en dépit des distances relativement courtes, des années-lumière. Mais le retour, auquel nous songions tous les jours, s’éloignait de nous. Je prenais les nouvelles du drame quotidien de la Syrie, et j’éclatais de rage, je fondais de tristesse et au bout du compte, me taisais. Qu'est-ce qui avaient valu à mon peuple toutes ces guerres ? Quels genres de guerres forment entre elles ces guerres liées ? Combien de pierres ont été pulvérisées? Combien de maisons se sont rendues et ont été changées en tombes ? Combien de villages ont été rasés ? Combien de terres brûlées ? Combien d'entre nous ont été tués ? Combien de peuples ont été anéantis ? Combien d’êtres humains ont été dispersés dans les tourbillons de la souffrance et de l’attente ?

Il m’est arrivé de douter que je ne rentrerais jamais. Que nous rentrerions. Resterait-il quelque chose vers quoi revenir ? Le tonnerre des armes à feu, des roquettes, des avions, des missiles et des armes prohibées couvrait tout. Je l'ai pleurée et j’en ai souvent fait mon deuil, et j’ai dit : « La Syrie n’est plus ». La Syrie n'est plus la Syrie. Elle est revenue à l'âge de pierre. Son peuple qui était bon et normal est devenu impénétrable, incompréhensible. Criblé de haine. Il s’est dégradé en peuples, en tribus, en discordes. Désormais, la Syrie expulse les pacifiques et accueille les ennemis. Et les ennemis de ses ennemis, les guerres régionales, internationales et internes. La religion a été polluée par la politique et la politique par les armes. Les mots sont morts... Ô mon Dieu ! Quand donc cessera l’hémorragie des peuples et l’exode vers la torture, l’errance, l'humiliation, la mendicité et la mort dans les barques du naufrage collectif… et inévitable. Et outre-mer.

Je rentre chez moi. On dit que la situation est meilleure. Je me réveille désormais plus optimiste. Je guette les nouvelles. Et je trouve qu’il y a une petite lueur à l’horizon. Que je trouve considérable. Certes, et souvent, la désillusion a suivi. Les conditions d’un retour ne sont pas encore réunies. Notre charge est devenue trop lourde. On nous fait entendre des mots grossiers et insultants. Il n’y a de dignité que chez soi.

C’est durant mon séjour humiliant dans le camp des déplacés, que j’ai compris que ma maison, que toutes nos maisons s'étaient agenouillées sous leurs décombres. Sans ciel. Sans ciel par-dessus leurs toits. Sans douces soirée. Instruites uniquement par les vagissements de la négligence. Témoin de l'ère barbare.

Dites, qui a inventé les guerres ? Malheur à lui ! Les guerres sont le péché originel que l'homme a commis, et continue de commettre. Je rentre au pays, demain, après-demain ou le surlendemain. Je suis continuellement de retour. Personne ne peut me dépouiller de mon pays. Oui, les Libanais ont le droit de se plaindre, mais il est de leur devoir fraternel et humain de ménager mes sentiments.

Nous sommes un poids supplémentaire pour eux. Juste. Nous ne l’avons pas choisi. C’était le tribut de la guerre imposé aux pays voisins, et pourtant, je ne nourris aucune rancune envers le Liban. C’est le pays qui m’a accueilli et qui m’a assuré la sécurité. Je ne peux que le remercier et demander pardon pour ce qui lui en a coûté sur les plans de l’économie, de l’environnement et de la sécurité. Je ne m'attends pas à ce qu'il s'excuse parce que certains, chez lui, nous ont blessés. Le pardon mutuel est l’honneur des sages.

Demain, quand je rentrerai dans mon pays, l’un de mes premiers devoirs sera de remercier les institutions humanitaires ; d'être un homme doté de vertus humaines. C’est le moins qu’on puisse faire.

Demain, quand je serai de retour, je ne demanderai pas qui va nous accueillir ? Les gens de mon pays sont des parents et des amis, même si nous sommes différents. Nous ne sommes pas identiques, comme les dents d’un peigne. Nous ne le serons jamais. La guerre nous a appris ce que veut dire la destruction, le meurtre. La barbarie nous a appris ce qu’est la paix. La paix est notre bannière à venir. Sans la paix vécue, aucun pays ne vaut grand-chose.

La paix soit sur toi, Syrie, et sur tes habitants.

La paix soit sur toi, Liban et sur ton peuple.

Nous reviendrons.


* Écrivain et journaliste


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.



I Am Returning to My Country

I am returning to my country. I miss its good mornings. I dream of dozing off and sleeping under its stars. I yearn to walk barefoot on its soil and its beaches. I want to make up for my absence. No one knows the measure of my distress. I would like to put my arms around the walls of my house. And knock its door with my tearful voice: Behold, I have returned, my country.

I’m wearied of displacement. Oh, the afflictions! The most terrible of which is making me feel like a burdensome «guest». Guests are burdensome usually, but they are even more so when they have no shelter, money, food, medicine, book or smile. My stay, or rather our stay, turned into a nightmare. They made us lose our real names. I love our names. They make us who we are. Without them we are no longer ourselves. We have become figures referred to as the refugees. This characterization used to arouse indignation in me, stripping away my humanity. I felt as if I was an object rather than a human. An object perceived with hostility. However, few understood us and knew how to deal with us, as one of the tormented of this land forsaken to violence.

I was a big family in my country. Where is my father? Where is my mother? Where are my brothers? Where is everybody? Why is no one with me? I ask about them in knowing silence. The war killed them in succession. There is no one left to call me my son, my brother, my pillar of strength. These names and epithets are dead. We’ve been bared in this humanitarian bare land. That is the curse of wars.

I am returning to my country, firstly because it’s my country. And no one can snatch it away from me or take it away from me. It has been mine since the day I was born, since my ancestors. It’s mine and my children’s. My mother comes after my country and I’m returning to my mother’s bosom…

I’m tired of longing and yearning. I am wearied by the enforced banishment and silent wandering through the alleys of the camps, seeing the misery and the miserable. Every day was as tall as a rattle and as big as gut-wrenching pains. I did not think about the food we had. A little would make us full. I was looking here for a living, for medicine, for a hunk of bread, for a book, for clothes. My dreams compensated for the misery of my waking hours. I always dreamed of my country, of mountains I was climbing, valleys I was descending and beaches in whose sunshine and waves I was bathing. There, our happiness was small, but it was as big as our biggest dreams. Dreams of growing up, learning, excelling, falling in love and having children. Dreams of specializing to become engineers, doctors, lawyers, teachers and managers. Some of us dared to be creative through paintings, sculptures, music, poetry, novels and theater. In our country, despite all the difficulties, we were normal beings, living in modest, neat, loving homes with their windows wide open to the sun and the wind. We were beings working diligently and getting tired, toiling and living truly by the sweat of our brow, and dreaming delectably of looking forward and upward. It is true that we often grumbled. Our country is beautiful, noble and imbued with history. It was plagued by political lethargy, social inertia and a lack of freedoms. Yet, the horizon was not overcast–we would dream of the wingspan of birds. How beautiful our dreams there! How terrible our nightmares beyond it! The nightmare of displacement, the nightmare of despair and hopelessness, the nightmare bumming for a fistful of money or food or a scrap of medicine. The nightmare of risking death, going through migration pirates to cross seas that washed you ashore a corpse.

Arguably, the worst thing a refugee experiences is the loss of faith in humanity. If not for the bare minimum consideration. Lebanon and Syria are light years away despite the short distance separating them. The return that was daily on our minds was moving further and further from us. I listen to Syria’s daily tragedy, and I burst out in anger, twist in sorrow, and overflow with silence and taciturnity. What brought on all these wars on my people? What kind of war are these related wars? How much stone has been ground? How many houses have collapsed and turned into graves? How many villages have been wiped out? How much land has been burned? How many of our peoples have been killed? How many persons have been displaced in the steppes of alienation, torment and waiting?

Sometimes, I doubted my return, or rather our return. What was left for us to return to? Why would we return and when? There is no sound more powerful than that of guns, rockets, planes, missiles and prohibited weapons. I frequently lamented Syria and wept over it; I would say, Syria is gone. Syria is no longer itself. It has slipped back into the Stone Age. The people who were kind and normal have become incomprehensible. They splintered in rancor. They have become many peoples, tribes and rebellions. Syria now banishes its peaceful people and welcomes enemies, the enemy of enemies, and regional, international and internal wars. Religion blended with politics and politics blended with weapons. Words died... Oh God, when will the bleeding of peoples and the fleeing from our country across seas end, the country of torment, displacement, humiliation, mendicity and death in boats of nonoptional mass suicide?

I am returning to my country. They say things have got better. Nowadays I wake up in the morning feeling optimistic. I check the news and I find a small glimmer; it looks large to me. We often have setbacks. Conditions for return are not present yet. We have become very burdensome. They have said foul and insulting words to us. Man can find no dignity except in his own country.

During my humiliating stay in the refugee camp, I knew that my house, that all our houses, had been reduced to rubble. No skies for them. No skies above them. No evenings to reassure them. Nothing to guide them but the crowing of negligence. They are a witness to the age of barbarism. I wonder who invented wars? Damn him! Wars are the original sin that man committed and continues to commit. I will return tomorrow or after tomorrow or the day after. I am always returning. No one can take my country away from me. The Lebanese have the right to grumble, but it is their brotherly and human duty to show consideration to my feelings.

We are an additional burden of problems. True. This was not our choice. This is the tax levied by wars on neighboring countries. However, I don’t hold a grudge against Lebanon. It is the country that took me in, sheltered me and offered me safety. I cannot but thank it and apologize for what it had to endure with its economy, environment and security. I do not await an apology from it because a part of it has hurt our feelings. Mutual forgiveness is a virtue of the honorable.

Tomorrow, as I return to my country, I believe that one of my primary duties would be expressing gratitude to humanitarian organizations. To be a human being only with human virtues and nothing else would be good enough.

I will not ask who will receive us in our homes. Those who reside there, in our country, are family and friends, even if we are different. We are not like peas in a pod. We are not peas at all. The war has taught us a lesson, the extent of devastation, murder, destruction, savagery... peace is our next banner. There is no value in any country if it does not live in peace.

Peace be upon you, Syria and its people.

Peace be upon you, Lebanon and its people.

We shall return.


* Writer and journalist


The articles, interviews and other information mentioned in this supplement do not necessarily reflect the views of the United Nations Development Programme nor of L'Orient-Le Jour. The content of the articles is the sole responsibility of the authors.

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