Les stéréotypes dans une société aux appartenances multiples

Photo Joseph Eid-AFP

14/12/2018

Quand je réfléchis à l’écriture d’un récit sur les stéréotypes dans la société libanaise, ma pensée me mène naturellement vers les stéréotypes dans lesquels on enferme les Syriens au Liban, étant moi-même un Syrien vivant dans ce pays depuis dix ans.

Ces dix dernières années, j’ai vécu plusieurs changements d’attitude du public envers les Syriens. Cela a commencé par un rejet presque total de la présence syrienne dans la foulée de l’assassinat de Rafic Hariri.

Jusqu’à cet assassinat, je ne comprenais pas le sens de l’appartenance à un groupe et du rejet que peut lui opposer un autre groupe. Je poursuivais des études dans une université considérée comme l’une des plus ouvertes et des plus progressistes du Liban. Et pourtant un camarade me lance un jour cette petite phrase : « Vous avez tué Rafic Hariri, pourquoi ne vous en allez-vous pas ? ». Je n’ai pas su quoi répondre ! « Nous », c’est qui ? Et pourquoi aurions-nous tué Rafic Hariri ? Pourquoi dois-je quitter le Liban que je considère comme mon second pays, non seulement parce que j’y réside, mais aussi parce que la moitié de ma famille est de nationalité libanaise et vit ici ?

Et pourtant, cette image devait bientôt se métamorphoser et donner à ma communauté un regain de popularité dû au début de la révolution syrienne. Je suis passé alors du jeune homme qui craignait de parler en public de peur de révéler son identité, à quelqu’un qui glisse volontairement des mots dévoilant ses origines syriennes. Puis ce fut le tour d’un nouveau revirement : je me trouvais une fois de plus confronté à mon appartenance à un groupe qui représente un lourd fardeau pour la société libanaise dans tous les sens du terme. Tant et si bien que je suis pris dans le cercle vicieux du rejet et de l’acceptation.

Je peux aujourd’hui affirmer que je suis un homme aux appartenances multiples. Je suis à la recherche de la sécurité dans un pays dont les citoyens ne se sentent pas en sécurité. Comment puis-je clamer une seule appartenance au sein d’un pays entouré de nations en guerre et divisé sur fond de discorde politique et confessionnelle ? Comment saurais-je porter un short à Beyrouth et éviter de le faire à Tripoli ? Comment puis-je ne pas m’inscrire à des cours de français en vue d’apprendre les rudiments de cette langue, dans une ville où je n’aurai jamais ma place si je ne salue pas le chauffeur de taxi à Achrafieh par « bonjour » ? Dans une ville où je cache ma carte d’identité syrienne aux barrages de sécurité, ne présentant que ma carte d’étudiant à l’Université Saint Joseph ? Comment ne pas réfléchir chaque matin au déroulement de ma journée et à mon comportement entre deux villes que tout oppose ? Beaucoup de questions se bousculent dans ma tête, dont la première est : qui suis-je ?

Je suis un être humain vivant sur la planète Terre, au Moyen-Orient, issu d’une famille musulmane sunnite, de sexe masculin, petit de taille aux cheveux noirs et avec un grain de beauté sur la joue gauche.

Je suis un réfugié qui a fui son pays pour priver un Libanais de son travail. Je suis celui qui épousera bientôt une Libanaise, et empêchera quelqu’un d’autre d’avoir sa chance au mariage. Je suis celui qui fragilise l’économie d’un pays auquel appartient la moitié de ma famille. Je suis le vandale qui détruit son pays, puis cherche à détruire le Liban. Je suis le sunnite adepte de Daech qui coupe des têtes et anéantit des civilisations. Je suis le monstre infernal qui viole les femmes dans ce pays avant de les abandonner sans pitié.

Je suis un homme qui vit sur la planète Liban, porteur de la nationalité syrienne, issu d’un pays en guerre. Je me suis enfui laissant tout derrière moi pour sauver ma peau. J’ai perdu mes dix cousins dans les prisons et au combat. Je n’ai pas assisté à leurs funérailles ni pleuré sur leurs tombes. Je suis celui qui a perdu son ami d’enfance noyé, alors qu’il tentait de fuir la machine de guerre en Syrie, et qui n’a pu sortir son corps de l’eau que dix jours plus tard de peur des snipers syriens. Je rêve de lui depuis sept ans, comme si sa mort remontait à la veille. Je suis l’enfant qu’on a privé depuis dix ans de dormir dans son lit, de boire le lait provenant de la vache de sa grand-mère ou de donner à manger à l’âne de son voisin. Je suis cette photo de moi à cinq ans que m’a envoyée ma mère, assis sur les genoux d’un ami de la famille enlevé depuis sept ans sur un barrage à Homs, et dont on attend des nouvelles jusqu’à aujourd’hui. Je suis la lettre qui m’est parvenue aujourd’hui de mon père, me disant que je manque à la famille.

Je suis tout ce qui précède et je ne suis rien de ce qui me précède.

Je suis le psychothérapeute qui travaille depuis sept ans dans le domaine psycho-social au Liban, et qui tente de comprendre les causes des conflits et des guerres, abstraction faite des identités. J’essaie de comprendre les stéréotypes dans la société libanaise. Qu’est-ce qui peut pousser l’être humain à limiter les autres à un genre donné ? Ou à les classer suivant leur langue, leur couleur de peau, leur origine ethnique, leurs expériences passées ? Le stéréotypage est lié essentiellement à la volonté des individus de diviser le monde en groupes distincts. Il est rassurant pour l’être humain de voir un monde où tous les groupes humains sont classés suivant des caractéristiques qui leur sont propres, et pas seulement géographiques.

La propension des êtres humains au stéréotypage résulte d’acquis sociaux et éducatifs que les enfants héritent de leurs parents, quand ceux-ci préfèrent tels amis à tels autres. Quand une mère demande à son enfant de ne pas jouer avec untel, mais de lui préférer un autre camarade qui lui convient davantage. Même l’école divise les enfants entre doués et moins doués, plaçant le bon élève au premier banc et le paresseux à l’arrière. Jusqu’aux médias qui parlent tous les jours de l’Autre qui constitue une menace de mort. De plus, la présence au sein d’un groupe ayant sa structure particulière facilite le comportement envers d’autres individus. On ne peut se comporter avec chaque individu séparément, alors qu’on rencontre des dizaines de personnes chaque jour : il est beaucoup plus aisé de traiter, à titre d’exemple, avec celui qui a l’accent syrien tout simplement en tant que Syrien, sans s’attarder sur son vécu et sur ce qui l’a aidé à se constituer une identité propre.

Quand on parle de stéréotypes dans une société, il vaut mieux observer cette société de l’intérieur afin de mieux comprendre le mécanisme à travers lequel elle gère les stéréotypes dans lesquels les autres l’enferment, tout comme ceux qu’elle impose aux autres. En d’autres termes, quand la communauté syrienne au Liban se heurte à des violences verbales ou psychologiques, ou s’ancre au stéréotypage constant, ses membres se sentent en danger par rapport à l’Autre. L’Autre qui leur fait face, qui est l’hôte, qui ne comprend pas la souffrance, qui n’a pas connu l’exil… Tout cela les accule à s’inventer une entité qui ressemble à l’image que leur reflète cet Autre. Et cela se développe souvent dans la formation de groupes qui se dessinent des frontières spatiales et temporelles, qu’elles soient géographiques ou virtuelles.

À titre d’exemple, une simple recherche sur Facebook suffit à démontrer que les Syriens au Liban se rassemblent en groupes : on trouve ainsi des dizaines de pages comme la Ligue des étudiants syriens au Liban, ou la Ligue des ulémas islamiques au Liban, etc. Chacune de ces ligues apporte à ses adhérents une appartenance donnée et une pensée bien déterminée. Les membres se regroupent autour d’un besoin psychologique urgent de se retrouver en lieu sûr, qui leur redonne la satisfaction personnelle qu’ils auraient perdue à l’extérieur.

Enfin, le besoin que ressent l’être humain d’appartenir à un groupe est un besoin naturel, du fait que l’homme est un animal social ayant des désirs et des besoins qu’il veut partager avec des individus qui lui ressemblent. Toutefois, poussée à l’extrême, cette tendance peut devenir destructrice, poussant au rejet de l’autre perçu comme persécuteur, avec lequel il est impossible de partager un même espace. Je ne sais si l’on peut modifier cette réalité facilement. Mais il ne fait pas de doute que la compassion humaine, la miséricorde et la compréhension constituent une formule magique qui pourrait bien changer le monde.


* Psychothérapeute


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.



Stereotypes in a Society of Multiple Belongings

When I think of writing a story about stereotyping in Lebanese society, the first thing that comes to my mind is the stereotypes that Syrians are subjected to in Lebanon, given that I am a Syrian who has lived in this country for 10 years. Over that period, I have experienced many generalizations regarding Syrians, which come in all forms and shapes, starting with the almost absolute rejection of the presence of Syrians in Lebanon after the assassination of Rafik Hariri and up to this day.

I did not understand the meaning of belonging to a group or being rejected by another group until the assassination of Rafik Hariri. I was sitting in class at a university that is an exemplar of an open and progressive university in Lebanon. «You are the ones who killed the martyr Rafik Hariri, why don’t you get out of Lebanon?» A short sentence uttered by one of my classmates. I did not understand at first what he was saying! We who? Why did we kill Rafik Hariri? And why should I get out of Lebanon when I consider Lebanon to be my second home, not just because I live here, but also because half of my family are Lebanese nationals and lives here? But this view soon changed and the group I belong to became a popular and welcome group in Lebanon following the outbreak of the Syrian revolution. Hence, after being a young man afraid of speaking on the street lest someone detects my accent, I became a young man overemphasizing his speech for a more prominent Syrian accent. This was followed by a return to the community that constitutes a burden on Lebanese society in every sense of the word. Today, I find myself stuck in a spiral of rejection and acceptance.

After all these years, I can confidently say that I am a man of multiple belongings. Someone seeking security in a country whose citizens do not feel secure. In a country encircled from every direction by two countries with raging wars and divided by political and sectarian polarization, how do I lead a life of a singular belonging to a unique group? How can I but wear shorts in Beirut and put on trousers in Tripoli? How can I but try to find a French tutor for a course on French language basics? In a city that has no place for me if I do not say bonjour to the taxi driver in Achrafieh? In a city where I hide my Syrian identity card at the security checkpoint and pull out my Saint Joseph University student card? How can I but think in the mornings of the many questions that shape my day and behavior in the two opposing cities I travel between? There are many questions, but, first and foremost, who am I?

I am a human being. I live on the planet Earth, in the Middle East. I have Syrian nationality. I was born and raised in a small village on the periphery of Syria. I come from a Muslim family. Sunni, Hanafi, male, short, black hair with a mole on the left cheek.

I am a refugee who has fled his country to grab someone else’s job in Lebanon. I am someone who will marry a Lebanese woman and deprive someone else of the chance of getting married. I am someone who causes the economy to stumble in a country whose citizenship half of my family holds. I am the saboteur who destroyed his country and has now come to Lebanon to destroy it too. I am the Sunni ISIS fighter who will rape the women of this country and cast them aside ruthlessly.

I am a human being. I live on planet Lebanon. I have Syrian nationality. I come from a country with a raging war. I fled, leaving everything behind to save my life. I have lost my ten cousins to imprisonment and death. I did not attend their funerals nor weep at their graves. I am someone who has lost his childhood friend to drowning as he fled the death machine in Syria. I was only able to pull out his body on the Syrian-Lebanese border after ten days for fear of snipers from the Syrian army. I am someone who has been dreaming of him for seven years as if he had just died yesterday. I am the child who has not slept in his bed on the upper floor, who has not had milk from his grandmother’s cow and who has not fed his neighbor’s donkey for ten years. I am the photo that my mother sent me months ago. A picture of me at the age of five sitting on the lap of a family friend who was kidnapped seven years ago at a security checkpoint in Homs and whose return we still await to this day. I am a message from my father in the morning that the house misses you.

I am all of the above. I am none of the above.

I am the Psychotherapist who has been working for seven years in the psychological and social field in Lebanon, trying to understand the causes of conflicts and wars, ignoring all my identities and belongings. I try to understand stereotyping in Lebanese society. To understand stereotyping, one must first go back to the origin of the word (namatiyya) in Arabic, with the root being the verb namata. The verb means to arrange or make in a particular type or manner. When used with vocabulary, it means to arrange them by their denotations. What makes a person tend to box in others in a specific type and manner? Or arrange them according to their denotations of language, color, race, historical experience? Stereotyping is fundamentally linked to the propensity of individuals to divide the world into discrete groups and units. People feel more comfortable viewing the world classified into different human groups with specific characteristics and attributes, not just classified geographically.

People’s proclivity to stereotype results from their social and educational baggage acquired during childhood from one’s parents who may prefer certain friends to others. From the mother who tells her child not to play with this kid but rather play with that kid who’s better. From school where the child learns that there are bright and dumb pupils and that straight-A students sit in the front of the class while the lazy ones are in the back. From the media talking day in and day out about the other as a life-threatening scourge. In addition, the position of people within a group with a specific structure and characteristics facilitates interaction with others. We cannot interact with each individual at a time when we have to deal with dozens every day. It is easier for us to deal with the person with a Syrian accent as a Syrian without thinking about everything that might have happened to them or helped shape them as an individual.

Interacting with people on an individual level and viewing each one as a discrete entity with all the human experiences – which may be harsh and violent in many cases – is considerable pressure on us and requires great energy to generate a high level of human compassion, kindness and understanding. Generating this compassion, kindness and understanding is travail for a society that is rife with divisions, ravaged by war and severed by political and sectarian interests. This mechanism also spares us the trouble of analyzing the information we receive from individuals discretely and makes it easier and simpler to apply to different groups saving us time and energy.

When discussing stereotyping in society, we cannot disregard the societies that are internally stereotyped and we should try to understand their mechanism of action in terms of dealing with the stereotyping of others and stereotyping other people in return. In other words, when the Syrian community in Lebanon is subjected to verbal and psychological abuse and repeated stereotyping on various issues, its members feel the danger of the other. The other is everyone who represents the other side. It is the opposite of the Syrian society in Lebanon. The other is the host. The other is someone who does not understand the pain, who did not experience seeking asylum, displacement. All this eventually leads to the formation of an entity very similar to the images imposed by the other. This may often lead to the formation of groups that draw their own temporal and spatial boundaries, whether defined geographically or virtually.

For example, if we go to Facebook and do a little search for Syrian groups in Lebanon, we will find dozens of pages, such as the Association of Syrian Students in Lebanon, the Association of Muslim Scholars in Lebanon, etc. Each of these associations represents specific belonging and thought to their members. Their members have come together because of a desperate psychological need to have a place that provides them with psychological and personal satisfaction for what they may have lost abroad.

Finally, people’s desire to belong to a community is an innate and natural need that stems from the fact that man is a social animal who has desires and needs that he shares with individuals who resemble him. But this need may sometimes become destructive when a person rejects the other and views them as a scourge, thus there is no place that can fit both. I do not know if it would be easy to change this reality. But human compassion, kindness and understanding are no doubt the magical potion that can easily change the world.


* Psychotherapist

The articles, interviews and other information mentioned in this supplement do not necessarily reflect the views of the United Nations Development Programme nor of L'Orient-Le Jour. The content of the articles is the sole responsibility of the authors.

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