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Liban

« Il faut toujours donner une chance à l’oiseau de s’échapper »

Reportage

Une tournée dans la Békaa en compagnie de deux vrais adeptes de la chasse traditionnelle, amoureux de la nature, qui passent en revue les techniques de chasse tout en critiquant les très nombreuses entorses à la loi.

01/12/2018

Deux heures du matin, le départ est donné de Beyrouth en direction du nord de la Békaa. Accompagnée de trois chasseurs, le but de cette journée est de découvrir les enjeux et perspectives de cette activité, souvent critiquée et identifiée par l’opinion publique comme une barbarie, ou encore un obscurantisme.

Sur la route principale en sortant de la capitale, nous croisons déjà plusieurs voitures de chasseurs. Nassif, un chasseur du groupe, raconte que dans les années 1990, il observait le dimanche le retour des chasseurs qui exposaient fièrement leurs butins, tels des trophées. À cette époque, il s’alarmait déjà de l’ampleur de cette mauvaise pratique. C’est son père qui l’a initié à cette activité, une transmission des savoirs qui a permis à Nassif de connaître parfaitement l’environnement naturel de son pays. Il énumère fièrement les différents types d’oiseaux migrateurs qui traversent le Liban, second couloir migratoire mondial : alouette, mésange, pinson vert ou bleu, etc.


Le plomb interdit en Europe…en vente libre au Liban

À l’approche de la vallée de la Békaa, la première chose qui surprend est le nombre de boulangeries qui côtoient les boutiques d’armes et d’accessoires de chasse. Trois heures du matin, l’heure de pointe ici, les commerces des villages aux abords des zones de chasse battent leur plein. Maher, l’un des membres du groupe, explique que la chasse aux oiseaux est une activité très lucrative pour ces zones rurales qui souffrent du chômage. Selon lui, « en un mois, les commerçants gagnent autant d’argent qu’en une année d’activité ». Certaines boutiques, ouvertes tous les jours 24h/24, proposent une panoplie d’accessoires, dont certains sont illégaux : maroquinerie aux motifs animaliers, vêtements imprimés camouflage, chaises pliantes, filets de chasse, pièges à fil, machines solaires artificielles, émetteurs de bruit d’oiseaux, etc. À côté de ces objets de mode, des rayons de fusils et de cartouches pour la chasse sont disponibles au public, sans permis. Selon un vendeur, environ 100 000 cartouches sont vendues dans sa boutique par semaine.

D’après Nassif, depuis l’interdiction du plomb dans les munitions de chasse en Europe, un grand nombre d’armes désormais inutilisables sur ce continent sont revendues au Liban à bas prix. Ce transfert de matériel est une source de pollution supplémentaire pour l’environnement du pays du Cèdre. Nous constaterons par la suite que la plaine de la Békaa est malheureusement jonchée d’une quantité astronomique de ce métal aux effets nocifs, tant pour l’environnement que pour la santé de ses habitants.


(Lire aussi : « Avec des contrôles et des sanctions, la chasse illégale pourrait diminuer progressivement au Liban »)


Un regrettable changement de mentalité

Une autre étape incontournable d’une « nuit de chasse » est le traditionnel « sahlab », une sorte de flan parfumé que l’on déguste dans le village de Taanayel. Autour de cette tradition culturelle, une petite vingtaine de chasseurs discutent et échangent autour des tables. La discussion est vive, les échanges fusent : la chasse est une activité qui se transmet traditionnellement de génération en génération, le savoir-faire et les connaissances qui l’entourent sont essentiels. Cependant, Maher déplore le changement de mentalité ces dernières décennies : pour lui « la chasse passe dorénavant par les réseaux sociaux, on publie des photos d’oiseaux comme des trophées afin de faire le buzz ». Il déplore le recul du savoir et l’irresponsabilité de certains chasseurs, qui « ne tiennent plus compte des règles et de l’environnement qui marquent cette tradition ».

Pour Nassif, la chasse doit respecter le rythme de la reproduction animale. Il déplore l’intensité de cette pratique actuellement. « Les oiseaux migrateurs n’arrivent plus à se reproduire suffisamment dans ces conditions », regrette-t-il. Le problème central est le recul des connaissances des jeunes chasseurs, qui « achètent des armes facilement et n’ont plus besoin de leurs pères pour aller à la chasse, donc pour leur transmettre le savoir ».

Plus loin, nous traversons plusieurs points de contrôle, les forces de sécurité nous laissent facilement passer après avoir montré patte blanche. Là aussi, Maher déplore le changement de comportement des agents de sécurité : « À l’époque, il fallait cacher les armes dans la voiture ou les laisser dans la Békaa pour passer les contrôles. » Les carences en termes de régulation et de contrôle de la chasse par les autorités sont régulièrement dénoncées par de nombreuses associations. Plus tard dans la journée, nous apercevrons un militaire tirer sur des oiseaux.


(Lire aussi : Au Liban, massacre et protection des oiseaux)


Oisiveté « à la mode » contre tradition sportive

Quelques heures plus tard, nous voilà arrivés, entre Hermel et Qaa, au bord de l’Oronte. Les moments avant l’aube offrent une atmosphère particulièrement silencieuse et l’obscurité nous empêche de voir les montagnes qui nous entourent. Réfugiés dans la voiture pour nous protéger du vent, nous entendons déjà plusieurs tirs de fusil. Bien que la chasse soit interdite avant le lever du soleil, les rafales se succèdent en peu de temps. Samir nous explique la gravité de cette pratique illégale puisque les oiseaux migrateurs voyagent en se guidant par l’itinéraire des étoiles, essentiellement la nuit, afin d’éviter les prédateurs. « La nuit, tu peux attraper cent oiseaux en un moment, tandis que tu en auras dix la journée », nous explique-il.

Vers six heures du matin, les trois passionnés s’engagent dans la plaine. Au lever du soleil la chaleur commence à pénétrer le sol, et la couleur de la Békaa passe du gris au rouge puis à l’orange. Les chasseurs viennent ici pour se retrouver avec la nature, entourés d’un paysage authentique. « Il s’agit en quelque sorte d’un retour aux sources quelque part », confie Maher. Concentrés, ils font preuve de beaucoup de patience et guettent leurs proies dans le silence. Repérer un oiseau nécessite une bonne condition physique et une connaissance approfondie de la nature : bruit, façon de voler et apparence de l’animal sont des indices pour détecter un volatile chassable. Pour Nassif, « il faut toujours donner la chance à l’oiseau de s’échapper ». Il nous explique que la chasse de certains oiseaux, comme la bécasse, reine du camouflage, requiert une poursuite parfois épuisante pour le chasseur.

Parallèlement à cette ambiance calme et concentrée, d’autres chasseurs tirent sans s’arrêter, bien installés au fond de leurs chaises tout en fumant le narguilé et dégustant un repas. Un espace de verdure les entoure, « l’espace VIP » selon Maher, où de nombreux pièges illégaux ont été disposés par ces braconniers : imitation du bruit d’oiseaux, éclairage artificiel et filet. Maher condamne fortement ces pratiques, nous explique que les oiseaux utilisent la communication vocale pour signaler un danger ou un appel au rassemblement par exemple. Imiter leur signalisation perturbe fortement les volatiles et rend la chasse plus facile, mais très injuste. Ainsi, ces « chasseurs de l’oisiveté », comme il les appelle, ne prennent pas le temps de la réflexion et semblent occulter toutes les règles et coutumes de cette activité. Pour Nassif, « ils ne se contrôlent pas, ce n’est pas un challenge pour eux ».

Plus loin, nous découvrons des dessins d’animaux sur la monumentale pyramide Kamouh el-Hermel. Construite entre le premier et le second siècle avant Jésus-Christ, c’est un lieu stratégique qui domine la vallée. Pour Maher, ces dessins illustrent la tradition de la chasse dans l’histoire, « nos ancêtres chassaient eux aussi, mais ils se contrôlaient pour préserver la nature et les futures générations ».


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Sarkis Serge Tateossian

Le rêve d'un adolescent libanais est d'être armé !
Être fort et épater son entourage pour sa force physique.


Et si on investissait massivement dans l'enseignement et l'éducation nationale, pour apprendre à nos enfants d'être fier pour leur savoir et les inventions, la force intellectuelle, sportive, pour les valeurs humaines... ?

Le point

Je comprends que l'auteure qui a accompagné les chasseurs ne puisse pas leur "tirer dans le dos" avec sa plume. Mais quand même !!! Vous décrivez un massacre en règle, couvert par l'Etat, et vous justifiez l'injustifiable. Un des 2 principaux couloirs pour des oiseaux innocents livrés à des horribles "liquidateurs de la nature".

CEDRE a manqué l'occasion de subordonner les emprunts à la condition d'arrêter cette pratique barbare.

Qu'il tire sur des assiettes en argile loin de la zone de passage des oiseaux.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON EN FAIT TOUTE UNE HISTOIRE EPIQUE TANDIS QUE CE N,EST QUE DU BORDEL TOUTE CETTE PRETENDUE CHASSE QUI TOURNE AU CARNAGE PUR ET SIMPLE DE TOUT CE QUI VOLE. UNE ANECDOTE SUR LES CHINOIS DIT QU,ILS MANGENT TOUT CE QUI VOLE EXCEPTE L,AVION... JE DIRAIS QU,ELLE DEVRAIT DIRE LES LIBANAIS AU LIEU DES CHINOIS !

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