L'éditorial de Issa GORAIEB

Justice, côté cour

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
07/11/2018

Une première européenne vraiment, ces poursuites judiciaires françaises engagées nommément contre trois hauts responsables du renseignement syrien, comme s’en félicite la Fédération internationale des droits de l’homme ? Oui certes, mais encore faut-il que l’intendance suive.


Il y a des années déjà que l’État syrien n’est guère en odeur de sainteté dans le Vieux Continent. L’Europe est présente en force dans le mécanisme international mis en place en 2016 par l’ONU, et qui a déjà rassemblé des masses d’indices et de témoignages ayant trait à des crimes contre l’humanité commis par le régime de Damas; toutefois, la Cour pénale internationale demeure impuissante aussi longtemps qu’elle n’a pas été saisie par le Conseil de sécurité, lui-même ligoté à coups de veto par la Russie et la Chine.


Sur place, diverses enquêtes sont en cours en Allemagne, suite à une vingtaine de plaintes déposées auprès du parquet par des victimes de tortures. Des processus similaires peuvent être observés au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. En France même, une enquête préliminaire était ouverte dès 2015, au vu d’un énorme et effroyable lot de photographies rapportées des geôles syriennes par un déserteur de la police militaire. L’année suivante, la justice française se saisissait de l’affaire de la disparition de deux Franco-Syriens, l’éducateur Mazen Dabbagh et son fils étudiant, Patrick, arrêtés en 2013 à Damas. Et c’est en début de semaine qu’étaient enfin lancés, pour la première fois effectivement en Europe, des mandats d’arrêt internationaux contre le général Ali Mamlouk, chef de la sécurité nationale syrienne, considéré comme le bras droit du président Assad, et deux autres maîtres barbouzes.


Mais pourquoi donc tant de lenteur, d’engourdissement, dans cette quête internationale de justice visant à pointer du doigt, puis à châtier, les auteurs de ces crimes ? Parce que Bachar el-Assad n’a pas fini d’exploiter à fond, jusqu’à la lie, ce trait de maléfique génie qui consistait à lâcher dans la nature, dès le début de la rébellion de Syrie, des centaines d’islamistes croupissant dans ses geôles. Parce que la prolifération de ces enragés et leur barbarie a épouvanté le monde, faisant progressivement faire apparaître la dictature baassiste comme un moindre mal. Parce que pour se prémunir contre la vague terroriste, c’est en premier lieu sur la vigilance de leurs services de renseignements que comptent généralement les États. Parce qu’à leur tour, ces services collaborent volontiers avec qui veut collaborer, y compris le diable lui-même. Or c’est précisément sur ce créneau que passe pour s’activer ce général Mamlouk actuellement poursuivi par la France mais qui, à en croire un journal libanais proche de Damas, visitait récemment une capitale européenne où il aurait eu des entretiens avec les responsables sécuritaires locaux...


Pour la petite histoire, on rappellera enfin que malgré ses débuts judiciaires européens, ce même personnage n’en est pas, en réalité, à son premier mandat d’arrêt. Mieux encore, c’est le Liban qui lui en réservait la primeur en 2013, pour avoir remis en personne à un ancien ministre libanais des engins explosifs devant servir à des attentats à connotation sectaire. Pour digne de respect qu’elle fut, cette inhabituelle et audacieuse fermeté de l’appareil judiciaire libanais s’explique par le fait que l’instruction de l’affaire ne pouvait humainement faire autrement, si accablantes étaient en effet les preuves, étayées par les aveux de l’ancienne excellence.


Audace introuvable hélas pour tout le reste : le reste étant seulement une longue série d’assassinats politiques venant s’ajouter à cet hallucinant voyage vers l’oubli imposé, durant l’occupation syrienne, aux centaines de citoyens emmenés en captivité, et dont le sort demeure inconnu à ce jour.


Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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