L’édito de Michel TOUMA

Au-delà de l’attitude morale

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
23/10/2018

Les auteurs de romans policiers ou de thrillers les plus fous n’auraient pas imaginé un scénario aussi sauvage et sanguinaire. Et les amateurs de politique fiction ne manquent certainement pas de suivre heure par heure les macabres péripéties de ce crime dont les circonstances dépassent tout entendement. L’affaire Khachoggi continuera, à l’évidence, de faire couler beaucoup d’encre, offrant une matière dense à tous ceux qui cherchent à façonner le Moyen-Orient à leur propre mesure.

Il est des principes dans la vie publique qui ne sauraient faire l’objet de positions en demi-teinte ou d’attitude conciliante. Les agressions, et a fortiori les assassinats, visant des opposants pacifiques ou des journalistes constituent – doivent constituer – une ligne rouge à ne jamais franchir dans la vie de toute nation qui se respecte et qui cherche à s’engager sur la voie du progrès continu. Il ne s’agit là nullement d’une simple et unique question de morale, perçue dans le sens de l’angélisme à l’eau de rose… Mais lorsque politique et attitude morale deviennent antinomiques, il y a alors nécessairement perte de valeurs (universelles), et donc dérive autocratique.

Certes, la société saoudienne est foncièrement traditionnelle, pour ne pas dire à l’apogée du conservatisme théocratique. Nous avons assisté pourtant ces dernières années à une volonté affichée d’engager le royaume wahhabite sur la voie du changement et du progrès, malgré les multiples inhibitions sociétales.

Cette fougue mue par la jeunesse a suscité beaucoup d’espoirs, surtout au sein de la génération montante, largement majoritaire en Arabie saoudite. Vouloir engager son pays, figé dans le temps, sur la voie du changement social et du développement économique, sur base d’un plan 2030 aux ambitions débordantes, est sans conteste une initiative non seulement louable, mais surtout impérative. Vouloir le faire, par contre, en se permettant d’avoir recours à des pratiques d’un autre âge, revient à saper malencontreusement les fondements d’un tel projet de société. L’affaire Khachoggi en est la preuve la plus cruelle.

Il serait illusoire de vouloir initier un changement d’ordre sociétal sans que cette marche vers le vingt et unième siècle s’accompagne d’une libéralisation, fût-elle progressive, de la pensée et des pratiques politiques, sans qu’un minimum de liberté d’expression soit octroyée à ceux qui auraient des critiques ou des observations à formuler sur le processus en cours. Or les dirigeants saoudiens sont sur ce plan très loin du compte en matière de respect des droits de l’homme. Nombre de militantes et de militants continuent de croupir en prison. Encore une fois, il ne s’agit pas d’angélisme primaire, mais de pragmatisme et d’efficience politiques. Car tout faux pas et toute dérive constituent une brèche dans laquelle ne manqueraient pas de s’engouffrer les adversaires, surtout lorsqu’ils sont nombreux. Et c’est précisément ce à quoi nous assistons depuis quelques jours.

Ce n’est certainement pas un hasard si toutes les informations macabres les plus farfelues et parfois à caractère sadique se rapportant à l’assassinat de Khachoggi ont été systématiquement distillées à la presse internationale par des sources de sécurité turques. Une cynique et diabolique campagne à grande échelle a été ainsi visiblement orchestrée en exploitant tous azimuts, et par tous les moyens disponibles, le drame vécu par le journaliste saoudien frondeur.

On ne saurait occulter dans ce cadre le contexte macropolitique qui dicte les rapports entre le régime turc et le royaume wahhabite. Nul n’ignore en effet que l’Arabie saoudite adopte depuis longtemps une posture résolument hostile au courant des Frères musulmans – dont Khachoggi était d’ailleurs proche. Or le parti au pouvoir en Turquie appartient clairement à la mouvance des Frères musulmans. Et il n’est de plus un secret pour personne que Riyad a joué un rôle de premier plan dans l’éviction de l’ancien régime égyptien de Mohammad Morsi, qui se réclamait lui aussi de la mouvance des Frères musulmans et qui était de ce fait fortement soutenu par la Turquie. Rien d’étonnant par voie de conséquence que les services turcs se soient rapidement employés à exploiter sans retenue le meurtre de Khachoggi en noyant quotidiennement les médias internationaux des détails les plus scabreux, difficilement vérifiables.

L’affaire a ainsi pris ouvertement les allures d’un inattendu règlement de comptes entre le parti islamiste turc et les dirigeants saoudiens hostiles à la mouvance des Frères musulmans. Sauf qu’un tel règlement de comptes turco-saoudien tombe on ne peut plus mal, à un moment où les efforts internationaux visant à contrer l’expansionnisme iranien dans la région doivent atteindre leur apogée au début du mois de novembre prochain… L’affaire Khachoggi serait-elle ainsi le grain de sable salvateur dont tirent parfois profit certains dictateurs à qui le destin sourit aux heures les plus sombres ?

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET QU,EN EST-IL DE NOS DEUX VOISINS IMMEDIATS OU CHEZ L,UN ON EXPEDIE UN DEMI MILLION DE PERSONNES A COUPS DE BARILS D,EXPLOSIFS OU DE GAZ ET CHEZ L,AUTRE ON ASSASSINE LES SCIENTIFIQUES DES PAYS VOISINS A COUPS DE VOITURES EXPLOSIVES OU D,ASSASSINS A GAGE ? EST-CE PLUS ACCEPTABLE QUE LA SCIE A OS ?
SI L,AFFAIRE KHASHOGGI A PRIS UNE TELLE DIMENSION AVANT MEME LA REVELATIONS DES FAITS... POURQUOI SE TAIT-ON JUSQU,AUJOURD,HUI SUR LES CRIMES AUSSI SALES ET BARBARES DES DEUX AUTRES ?

Marionet

Excellent édito qui va à l'encontre des écrits mainstream lus ça et là et qui remet l'affaire dans un contexte régional (et par ricochet local) indispensable pour en comprendre la portée et les retombées. La Turquie est clairement à la manœuvre, elle qui ne brille pas, sous Erdogan, par son respect des libertés publiques et de la liberté d'opinion en particulier. Une blague en passant: dans une prison turque, un homme va à la bibliothèque et demande un livre. Le bibliothécaire lui répond: "nous n'avons pas ce livre mais nous avons son auteur".

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