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Culture

La vie rêvée des « Maidames »

Photographie

Chaza Charafeddine a fait poser dix employées de maison étrangères dans les attributs des icônes glamour ou historiques qu’elles auraient rêvé d’être.

23/10/2018

À la galerie Agial*, une vingtaine de tableaux photographiques, de moyen format, à la composition évoquant, pour certains, des peintures célèbres, déroulent les portraits non conventionnels de 10 employées de maison étrangères. Ces Sri-Lankaises, Éthiopiennes ou encore Philippines, « qui forment une communauté très présente dans le pays tout en étant totalement invisible dans le cadre social », Chaza Charafeddine a voulu les mettre à l’honneur. En leur tirant le portrait.

Si l’artiste a voulu extirper de l’ombre « ces femmes qui ont élevé et servi des générations entières de Libanais et qui, malgré leur dévouement, voient souvent leur dignité bafouée », ce n’est pas pour leur faire (re)jouer les clichés misérabilistes sur leur condition de travailleuses immigrées, soumises aux diktats de leurs employeurs/euses. Mais, au contraire, pour valoriser leur ego. En leur offrant la possibilité d’exprimer leur individualité d’êtres humains, leurs caractères, leurs rêves et leurs désirs… Elle les a ainsi fait poser totalement en dehors de leur contexte de travail. Et leur a demandé de choisir sur catalogue, pour l’incarner devant son objectif, la personnalité, iconique ou historique, que chacune aurait aimé être. Dans une vie rêvée…


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Et puis il y a cette jeune fille à la perle…
Ainsi, Nadine, une jolie Sri-Lankaise, s’est imaginée en Schéhérazade, tandis que sa compatriote Ku Maria a pris la pose d’une madone raphaëlite. Et que leur aînée Melanie s’est projetée en aristocrate peinte par Vigée Le Brun. Véra, l’Éthiopienne, s’est pour sa part fondue dans le tailleur rose et l’attitude classy d’une Jackie Kennedy, tandis que sa concitoyenne Bruktayt a reproduit à la perfection les codes de séduction de Marlene Dietrich… Judith, l’unique Philippine de la série, s’est reconnue en Beyoncé… Et puis il y a Hanna, une jeune Éthiopienne qui a réinterprété, avec un regard d’une captivante force mêlée de tristesse, le chef-d’œuvre de Vermeer La Jeune Fille à la perle. Une pièce magistrale qui transcende le thème traité et sort complètement du lot des autres portraits aux décors et scénographies assez baroques. Et dont même l’encadrement et la disposition au sein de l’accrochage soulignent la singularité.

À travers cet ensemble photographique, regroupé sous l’intitulé « Maidames », mot-valise contraction de maids et madame, cette artiste plasticienne poursuit une œuvre visuelle tissée au fil de son observation des ambivalences de la société libanaise. S’il s’agit d’une mise en lumière d’un groupe social à la présence à la fois forte et totalement effacée au Liban, les photos qu’elle a réalisées mettent aussi l’accent sur l’impact des liens de pouvoir et d’assujettissement jusque dans la sphère la plus intime de l’être humain. Celle du rêve et de la projection. Car, en sélectionnant leurs idoles parmi les figures iconiques de la culture dominante, celle de leurs employeuses et non pas la leur, ces domestiques étrangères calquent, inconsciemment, leurs fantasmes sur ceux de leurs patronnes.

« Tout le monde n’aime pas lire mais tout le monde a les yeux ouverts », affirme Chaza Charafeddine pour expliquer pourquoi elle a choisi de traiter ce sujet qui lui tient à cœur au moyen des images plutôt que par la plume. Car l’artiste est aussi auteure. Et dans une autre vie, elle a même été éducatrice spécialisée et danseuse eurythmique. Après vingt années passées à pratiquer et enseigner la danse en Allemagne, des problèmes de santé l’obligent à s’éloigner de ce domaine au début des années 2000. Elle se lance alors dans l’organisation d’expositions à Berlin et à Beyrouth, où elle collabore notamment avec Ashkal Alwan de 2003 à 2007. Cette année-là, elle décide de se réinstaller au Liban après 25 ans passés à l’étranger. Pour réapprivoiser le pays, cette observatrice se met à la photographie. Plus précisément le photomontage dont elle se sert pour aborder, avec subtilité et une esthétique inspirée de l’art islamique, le phénomène transgenre, dans une toute première exposition intitulée « La divine comédie », présentée à Beyrouth, en 2007, à la galerie Agial. Elle s’attelle ensuite à la performance photographique. Quand, en 2010, bouleversée par les images de la violence en Syrie, elle entreprend de refléter cette « insupportable légèreté de celui qui en est témoin » à travers un travail en miroir où elle incarne façon Francis Bacon le visage de cette barbarie. Charafeddine se tournera également vers l’écriture. Elle publiera un premier roman, Flashback, aux éditions al-Saqi en 2012. Et un second opus, un recueil de nouvelles, Haqibatun Bilkad Tura, chez le même éditeur en 2015.

« D’aucuns voient dans mon travail un engagement social. Alors que je ne fais que m’exprimer sur des sujets qui m’interpellent et m’émeuvent », assure Charafeddine. Une femme d’empathie, tout simplement.

Agial Art Gallery

Hamra, rue Abdel Aziz. Jusqu’au 10 novembre.

Tél. 01/345213.


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Stephane W.

Bravo Chaza pour ce travail. Une touche d'humanité , de rêve et de beauté dans le monde de brut où vivent ces pauvres femmes.

Marionet

Si je salue tout effort visant à encadrer légalement le métier d'employé(e) de maison, et notamment son statut social pour mettre un terme à des abus, j'ai du mal en revanche à comprendre cet élan subversif de certains Libanais à magnifier la fonction, voire à lui donner la place du chef comme ici. Encore un syndrome de la haine de soi? Mon commentaire n'enlève rien à la qualité de l'œuvre et du papier, qui est super bien écrit.

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