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Culture - Exposition

Jean Boghossian : Le feu commande et j’exécute

Au cœur du centre-ville et de l’ancien bâtiment de « L’Orient », transformé en un gigantesque morceau de gruyère avec ses traces de balles, d’obus et de destruction, siègent les soixante-dix œuvres picturales de Jean Boghossian. Ou lorsque l’art interroge le feu et les ruines.


Sur une superficie de trois à quatre mille mètres carrés dans l’ancien immeuble de « L’Orient », triomphent soixante-dix œuvres de Jean Boghossian. Photos Michel Sayegh

Tout d’abord le scoop et la nouvelle inédite : Jean Boghossian vient d’être sélectionné par les Nations unies pour commémorer les 100 ans de la Première Guerre mondiale avec une sculpture en bois, matériau offert par les Ardennes. Il sera aux côtés, entre autres, d’Anish Kapoor, de Christian Boltanski, Tony Gragg, Sean Scully… Œuvres qui seront exposées au Reichstag à Berlin et seront en juin prochain aux Nations unies à New York.

Taille élancée, lunettes à monture colorée, cheveux dégarnis, sacoche en bandoulière, rythme speedé et flot verbal saccadé et ininterrompu, Jean Boghossian, à soixante-neuf ans, est un artiste qui n’a pas de temps à perdre. Et déclare tout de go, avec un sourire mystérieux : « Le feu m’a envoûté et m’a choisi. Je l’ai choisi pour l’expérimenter, et lui pour me garder. Il commande, j’exécute, quitte à le contrôler… » Car nul ne joue impunément avec le feu, même un diamantaire averti !

Dans l’ancien immeuble de L’Orient au centre-ville (Souks de Beyrouth), les quatre étages avec leur cage d’ascenseur poussiéreuse, les salles vides aux portes et fenêtres éventrées d’où s’engouffrent le vent et la lumière et qui sont encombrées d’incroyables débris disloqués, sur une superficie de trois à quatre mille mètres carrés, luisent et triomphent cette dizaine de séries de toiles (soixante-dix œuvres) aux couleurs vibrantes ou estompées. Des toiles expérimentales au plastic déchiré, des circonvolutions entre géométries variables, tracés précis comme une mécanique horlogère, une carte urbaine aux détails concis ou les flammèches filandreuses d’un météorite filant à vive allure comme du mercure….

Une exposition placée sous le tire de « Building With Fire » (Construire avec le feu), gardant à l’esprit que les outils de travail du peintre ne sont pas seulement les mixed media ou autres pigments élaborés ou naturels, mais aussi le chalumeau, la cendre, les reliquats de ce qui a été brûlé, les langues des flammes maîtrisées, domptées, langues incandescentes qui pourtant saccagent et dévorent tout voracement…

Une scénarisation qui interpelle, qui met en contraste les œuvres et leur emplacement, vaisseau presque fantôme.

Aux cimaises de ces antichambres des milices, des tortures, des francs-tireurs, de l’emprisonnement et de la mort, ces séries d’inspiration diverses, désignées par des noms évocateurs, attestant culture et connaissance de l’art. Un chapelet de créations qui se nomment « Giverny » (Bonjour Claude Monet et ses nymphéas), rythmes, cercles, labyrinthes, lignes, et cetera…L’artiste donne ainsi à voir un éventail où se déploient des images en abstractions et suggestions martelées, scandées, alternées, se brouillant, s’embrouillant, se télescopant, se chevauchant en rondes solaires ou pupilles dilatées, se perdant en méandres de rue, de constellations, de galaxies stellaires, d’éclipses ou de colliers de lumière se fondant dans le blanc des toiles....

Images qui renvoient à l’inconscient, à l’imaginaire, à la fiction pourfendant la réalité ou l’inverse. Images qui renvoient aussi, avec panache et émotion, à l’anatomie humaine (les colonnes vertébrales), au cosmos, au chaos, à la confusion, à l’ordre d’une architecture sans faille. Un monde où tout s’interpénètre, s’imbrique, se sépare, éclate, se disloque et se reconstruit.

Et la technique de la peinture moderne, avec tout son attelage de procédés et pratiques (superpositions de couches, raclage, coulage, « dripping », éclaboussure de brosse, effets de contraste, de perspective, matériaux inédits sur une toile) est là pour faire surgir un univers éruptif, volcanique, embrasé, abrasif, aux confins d’une traversée sans repos.


(Lire aussi : Baptême du feu pour Jean Boghossian


Construire en détruisant

Construire à travers cette vision de destruction et de déconstruction : telle est la devise de l’artiste. Car, dit-il, « à travers le feu, j’aimerais créer l’art plutôt que la guerre ». Et en illustration qui n’en finit pas de dérouler son fil, en un prolongement des œuvres exposées, la crypte de l’église Saint-Joseph accueille quinze sculptures de livres saisis par le feu. Ce sont des rouleaux écornés, ravagés, rongés, transformés aujourd’hui en sculptures, à la brillance et au lustre singuliers avec leurs sourdes tonalités cendrées, grises ou argentées. Ce sont des « exsultets », dit l’artiste, faisant allusion aux gros livres sur un lutrin pour ce chant récitatif à la gloire à Dieu.

Marchand de pierres rapportées de l’Inde, ensuite diamantaire haut de gamme, Jean Boghossian a toujours gardé en parallèle de sa profession, depuis plus de trente ans, un espace de méditation devenu passion. Et c’est de peinture et d’art qu’il s’agit.

Pour une action plus tangible et palpable, l’artiste aujourd’hui partout fêté (de la Biennale de Venise à Séoul), l’humanitaire et l’infatigable voyageur, a ces propos : « Ma fondation réunit les peuples à travers l’art. Et tente de rapprocher Orient et Occident. Et l’Orient et l’Orient à travers l’Occident car les Orients sont désorientés et ils ont besoin d’être réorientés, et les Occidents sont accidentés… Mon rêve ? Continuer à peindre. L’art ne dépend que de moi seul. Peindre, c’est vivre ma passion, et c’est une bénédiction du ciel que de se retrouver face à soi-même et réaliser quelque chose pour une contribution au monde. J’aimerais mourir le pinceau ou le chalumeau à la main. Je veux que les gens rêvent avec moi : l’abstraction permet la discussion et le dialogue. L’art, c’est la suggestion et non la compréhension… »



Pour mémoire 

Jean Boghossian entre deux feux

Jean Boghossian : « Je suis un boulimique de la vie ! »

Jean Boghossian peint à petits feux


Tout d’abord le scoop et la nouvelle inédite : Jean Boghossian vient d’être sélectionné par les Nations unies pour commémorer les 100 ans de la Première Guerre mondiale avec une sculpture en bois, matériau offert par les Ardennes. Il sera aux côtés, entre autres, d’Anish Kapoor, de Christian Boltanski, Tony Gragg, Sean Scully… Œuvres qui seront exposées au Reichstag à...

commentaires (1)

Quand l'art et la philosophie se mélangent ça devient un bonheur et malgré le sujet chargé d'émotions et de tristesse. Car parler de guerre n'est jamais facile. Une thérapie par l'art ... ? C'est très efficace.

Sarkis Serge Tateossian

11 h 02, le 09 octobre 2018

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Commentaires (1)

  • Quand l'art et la philosophie se mélangent ça devient un bonheur et malgré le sujet chargé d'émotions et de tristesse. Car parler de guerre n'est jamais facile. Une thérapie par l'art ... ? C'est très efficace.

    Sarkis Serge Tateossian

    11 h 02, le 09 octobre 2018

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