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Liban

Cancer au Liban : les chiffres de l’OMS, une arithmétique morbide à examiner avec précaution

rapport

Le Liban a une situation particulière par rapport aux pays de la région. Il a été le premier à avoir mis en place des programmes de détection précoce. De plus, il a un meilleur système d’enregistrement des cas.

Nada MERHI | OLJ
28/09/2018

Un article citant le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui relève de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a semé la panique au Liban. Selon ce texte, la prévalence de la maladie dans le pays du Cèdre serait la plus élevée parmi les pays de la Méditerranée orientale, avec 242,8 par an pour 100 000 habitants, suivi de la Palestine (233,5 pour 100 000), la Turquie (225,1 pour 100 000) et l’Arménie (194,8 pour 100 000). Selon ces chiffres également, quelque 17 000 nouveaux cas ont été enregistrés en 2018, dont 9 000 décès.Que le Liban ait l’incidence la plus élevée de cancer dans la région est un secret de polichinelle. Le ministre sortant de la Santé, Ghassan Hasbani, a fait état, à maintes reprises, du nombre croissant des cas de cancer. Il n’en reste pas moins que les chiffres publiés par le CIRC doivent être interprétés avec prudence, de l’avis de nombreux spécialistes.

Et pour cause. « Ces chiffres ne sont pas réalistes », affirme à L’Orient-Le Jour le directeur général du ministère de la Santé, Walid Ammar. « Ils sont obtenus selon un modèle mathématique qui donne des projections, poursuit-il. Pas un seul pays au monde n’a encore les statistiques de 2018. »

En effet, la formule appliquée pour obtenir ces chiffres « prend en considération plusieurs facteurs, comme les épidémies les plus fréquentes, les tendances épidémiologiques, l’âge, etc. », explique Elissar Radi, responsable au bureau de l’OMS à Beyrouth. « À cela s’ajoutent les informations fournies par les différents pays membres de l’OMS, note-t-elle. Par conséquent, ces chiffres sont estimatifs. Ils sont proches de la réalité, mais ils ne sont pas exacts. Par ailleurs, il n’y a pas des informations précises sur les causes des décès. Tout est basé sur les estimations. »


(Lire aussi : Hasbani : Les personnes souffrant de cancer pourraient ne plus avoir accès au traitement)


Situation particulière
À cela s’ajoute le fait que le Liban a « une situation particulière, dans le sens où c’est le premier pays de la région à avoir mis en place des programmes de détection précoce du cancer », poursuit le Dr Radi. « De ce fait, un plus grand nombre de cas pourraient être détectés sur une période plus courte », indique-t-elle. De plus, « nous avons un meilleur système d’enregistrement des cas », précise de son côté le Dr Ammar. « Dans les autres pays de la région, tous les cas ne sont pas rapportés », constate-t-il.

Même son de cloche chez le Dr Ali Chamseddine, oncologue avec à son actif plusieurs publications sur le cancer au Liban. « Cette étude n’a pas de références, insiste-t-il. Comme le Registre national du cancer n’est pas encore enregistré au CIRC parce que le Liban n’a pas rempli les critères requis pour cela, les chiffres avancés ne sont pas précis. Il n’existe pas de chiffres exacts sur la mortalité due au cancer au Liban, encore moins sur les causes des décès. Les données exactes sur l’incidence du cancer sont celles du Registre national du ministère de la Santé. »

Selon ce registre, disponible en ligne sur le site du ministère de la Santé à l’adresse moph.gov.lb (dans le chapitre Epidemiological Surveillance / Specific Surveillance System), près de 13 000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués en 2015.

« Jusqu’en 2015, les cas de cancer rapportés dans le Registre national englobaient les Libanais et les non-Libanais, fait remarquer le Dr Ammar. On a commencé à les séparer dès 2016. » La présence massive des réfugiés syriens a-t-elle un impact sur ces chiffres? « Non, affirme-t-il. Entre 2005 et 2015, nous constatons chaque année une augmentation de près de 4 % des nouveaux cas de cancer. La crise des réfugiés syriens remonte à 2011 et son impact a été très minime. »


(Lire aussi : La psycho-oncologie, une discipline qui gagne du terrain)


Augmentation de 30 à 40 % des cas
Qu’est-ce qui explique donc cette forte augmentation des cas de cancer au Liban ? Est-ce une augmentation réelle ou est-elle due à un meilleur dépistage de la maladie ? Le Dr Salim Adib, professeur d’épidémiologie et de santé publique à l’Université américaine de Beyrouth, est tranchant. « Depuis près de quinze ans, nous observons une hausse annuelle des nouveaux cas au Liban, note-t-il. Si l’augmentation des cas était uniquement due aux progrès diagnostiques, elle aurait été limitée dans le temps et ne se serait pas poursuivie pendant toutes ces années. »

Pour lui, il existe trois grandes causes à cette tendance à la hausse du cancer au Liban, par rapport au reste du Moyen-Orient. Premièrement, le vieillissement de la population (l’espérance de vie moyenne au Liban est de 82 ans), le cancer étant essentiellement une maladie gériatrique.

Deuxièmement, le tabagisme. Ce fléau est en pleine croissance au Liban, notamment parmi les jeunes âgés de 13 à 15 ans qui seraient près de 40 % et 38 % à fumer respectivement la cigarette et le narguilé, d’après Lebanon Stepwise NCD, étude publiée en 2017. Vient s’ajouter le tabagisme passif qui affecte les personnes cohabitant avec les fumeurs. Ce fléau est d’autant plus grave que plusieurs études mondiales ont montré le lien entre le tabac et plusieurs types de cancer notamment le poumon, le larynx, la vessie et le col de l’utérus, sans mentionner les liens avec de graves maladies pulmonaires et cardio-vasculaires. « Le tabagisme a probablement contribué à une augmentation de 30 à 40 % des cas de cancer », déplore le Dr Adib.

Le Dr Ammar précise à ce sujet que le Liban a la plus haute incidence de cas de cancer de vessie dans la région. À l’échelle régionale, « on se situe à la deuxième place pour le cancer de la vessie chez l’homme, après la Grèce, et à la première place pour cette même tumeur chez la femme. Ce qui est grave ! ».

Troisièmement, la pollution environnementale et alimentaire. « Les cas de cancer dus à cette pollution augmentent lentement », souligne le Dr Adib, notant que dans ce cas, « l’exposition aux facteurs polluants est longue, au moins quinze à vingt ans ». En extrapolant, il est certain donc que dans dix à quinze ans, « les effets de l’exposition à la fumée des déchets brûlés à l’air libre se feront ressentir ».

Pour le Dr Ammar, « il ne sert à rien de pousser les hauts cris ». « Commençons par appliquer les lois », lance-t-il. Ce qui pousse à se demander si la panique générée par les chiffres du CIRC est suffisante pour une prise de conscience chez les responsables afin qu’ils mettent en place une stratégie de prévention efficace contre le cancer... Une stratégie qui englobera des mesures strictes pour limiter la pollution et la contamination alimentaire, pour appliquer de manière ferme la loi antitabac dans les lieux publics et pour éviter les technologies polluantes des traitements des déchets.


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yves kerlidou

et pourquoi se ne serait pas réel ? Vu le taux de pollution vu le stockage des ordures vu le manque de contrôle dans le domaine alimentaire,vu le stress a cause des routes encombrées et pour finir l'aspect individuel: faible activité physique des personnes, excès de bouffe et surtout de cigarettes. Tous les ingrédients pour développer le cancer

Sarkis Serge Tateossian

Nos habitudes...

Nos habitudes nous façonnent ...

Nos réussites comme nos echecs, nos maladies, comme notre santé.. Tout dépend de notre façon de vivre et de nos habitudes alimentaires et autres....

Notre qualité de vie en dépend.


Tant que la cigarette (et le narguilé dans le cas du Liban) symbolise la virilité pour certains et la séduction pour d'autres...(une partie du symbolique) sans parler de leur prix abordable et l'absence de campagne d'information sur leurs méfaits et désastres...

La cigarette aura encore de beaux jours au Liban et d'innombrables vies à décimer.

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