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Maria Ousseimi, à l’œil et à l’instinct

Beyrouth Insight

La décoratrice d’intérieur revendique une esthétique à l’instinct alors qu’elle empile les projets où sa griffe (d)étonne...

24/09/2018

On l’a longtemps et naïvement pensée lady froide et hautaine dont l’intensité des yeux bleu lagon, plus troublants que troubles ou troublés, suffisait à nous tenir à l’écart. Alors, oui, Maria Ousseimi aimerait passer inaperçue, noyée dans ses éternelles robes-caftans qu’elle habite plutôt qu’elles ne l’habillent. Recluse dans son appartement au premier étage d’une sublime bâtisse fin XIXe, elle préfère la compagnie de son jazz et des toiles qu’elle taloche, « pour m’amuser », à celles des bruyantes mondanités. Mais elle sait aussi, quand il le faut, émerger de son intarissable appel à la solitude pour se faire raconteuse d’histoires, comme échappée d’un conte des Milles et Une Nuits. Elle y concède sans embarras : « Quand je meuble un intérieur, pourtant sans jamais le calculer, j’ai besoin qu’il y ait une sorte de trame. »


Dans sa ville-bulle
Toutefois, il serait vain d’investiguer sur la prédestination de Maria Ousseimi pour le métier de décoratrice d’intérieur. Entre deux cigarettes dont les volutes semblent lui aggraver la voix, elle tranchera : « Je ne saurai vous répondre. Ce que je fais aujourd’hui, et que j’ai commencé sur le tard, est une évidence. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours baigné dans ça. Je le dois à ma mère, son goût impeccable dans les plus petits détails, comme sa manière de mettre la table, de m’emmener aux puces. Et ce n’est pas du tout une question de luxe, mais plutôt de beau. » Ces velléités d’esthétisme expliqueraient sans doute pourquoi l’adolescente de l’époque atterrira sur les bancs de la Boston University pour un diplôme de philosophie, avant d’enchaîner avec un master en développement économique à Columbia. Et de rajouter, dans un bel éclat de rire : « En repensant à mes lectures, j’ai voulu sauver le monde. » Ainsi, de retour à Beyrouth, 17 ans d’exil plus tard, elle monte une boîte de production à la faveur de laquelle, entre autres projets, elle interroge l’impact des conflits de guerre sur l’enfance avec son documentaire Childhood Lost. « Lorsque j’ai eu mon premier enfant, j’ai dû arrêter mes voyages dans des lieux trop dangereux, le Mozambique et la Bosnie, par exemple. Et puis, j’en étais un peu revenue, on croit que la morale l’emportera et puis on se rend compte que même les gentils de ce monde sont décevants. »

S’interdisant les ancrages qui l’encagent, celle que « les lieux pèsent et empêchent d’avancer » repart pour Londres où pousseront ses deux enfants pendant huit ans. Et de nuancer : « Ça peut sembler contradictoire, mais même si je me suis jamais autorisée à stagner dans une ville, à ce moment de ma vie, la question d’identité et de racines me taraudait. ». C’est que Beyrouth appelle la femme délibérément déboussolée et, aussitôt, celle-ci regagne cette « ville-bulle du Moyen-Orient » où elle continue jusqu’à ce jour à ne s’immerger qu’a moitié, « un peu comme une étrangère dans un lieu familier ».


Tomber dans le métier
Au cœur de son appartement de la rue Gouraud, elle crée un interlude où elle lâche la bride à ses fantaisies décoratives, au gré d’un télescopage de meubles, matériaux et tissus aussi (d)étonnants que leur ensemble est harmonieux, glanés dans ses malles de voyageuse rêveuse. En 2013, Liza et Ziad Asseily l’invitent à concevoir l’intérieur du restaurant Liza qui s’apprête à ouvrir à Beyrouth. Si Maria Ousseimi n’avait « jamais conçu la décoration comme un métier », ne détenait aucun diplôme lié à cette profession, « sauf mon instinct et ma vision », dit-elle, elle se plie à l’exercice et réalise l’intérieur dont le jeu de papiers peints, bribes d’étrangeté sophistiquée, entre motifs de feuilles de bananiers et de vieux billets, offre à la bâtisse un deuxième épiderme. À propos de ce projet, la décoratrice, tombée par accident dans le métier, se souvient « avoir pensé le lieu comme je l’aurai fait pour l’un de mes appartements. En mettant de moi, tout simplement et respectant cet espace déjà très connoté ».

C’est le cas de la maison d’hôte Beit Trad de Kfour où, en collaboration avec l’architecte Fadlo Dagher, elle propose une lecture des lieux à travers une installation de meubles qui lui appartenaient, car « je ne m’attache pas à ceux-ci : il est essentiel que les meubles se déplacent et aient leur propre vie ». En plus de meubler à l’instinct, Ousseimi dépoussière un paysage de prêt-à-meubler en passant et repassant les frontières du classique au contemporain, de l’Orient de ses racines et de l’Occident de ses ailes, les effaçant à mesure, flirtant avec l’excentricité qu’elle adoucit toujours d’une élégance qui est la sienne. D’ailleurs, Maria Ousseimi vient tout juste de terminer le réaménagement de l’étage supérieur de la terrasse de l’hôtel Albergo, ainsi que celle d’une nouvelle piscine, baignée dans une mosaïque de blanc et de vert dont elle dit, pour conclure : « Je ne sais pas comment cela s’est fait. Naturellement, je crois, comme si je rêvais d’un voyage en Orient. » Et on l’accompagnerait volontiers…

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