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Le journal d'opposition turc Cumhuriyet ébranlé par une guerre interne

Presse

En quelques jours, une trentaine de journalistes ont quitté le quotidien quasi centenaire, suscitant des inquiétudes pour l'avenir de ce bastion de la liberté de la presse, malmenée en Turquie.

OLJ/Gokan GUNES/AFP
21/09/2018

Au siège de la rédaction de Cumhuriyet, à Istanbul, des reporters pianotent sur les claviers, des photographes sirotent du thé en riant et, sur un mur, la une d'un vieux numéro proclame: "Vous n'arriverez pas à nous abattre".
Mais derrière l'apparente normalité, ce journal férocement critique du président Recep Tayyip Erdogan, qui a bravé maints procès et menaces, vient de vivre une violente bataille interne qui laisse la rédaction exsangue.

En quelques jours, une trentaine de journalistes ont quitté le quotidien quasi centenaire, suscitant des inquiétudes pour l'avenir de ce bastion de la liberté de la presse, malmenée en Turquie.
Parmi les démissionnaires figurent de grands noms de la presse turque, comme le chroniqueur Kadri Gürsel, le caricaturiste Musa Kart ou encore la journaliste Cigdem Toker.
Cette hémorragie survient après le renouvellement du conseil d'administration de la fondation propriétaire du journal, le 7 septembre, au terme d'années de lutte impitoyable entre deux clans.
L'équipe libérale, pro-européenne et prokurde qui tenait la barre depuis 2013 a été balayée par une frange plus nationaliste et intransigeante sur l'héritage laïque du fondateur de la République Mustafa Kemal Atatürk.
"Maintenant, ils sont en train de refaçonner le journal à leur image", déclare à l'AFP Aydin Engin, 77 ans. Lui a quitté "sans regret" le journal il y a 10 jours, après plus de 15 ans de service.


(Lire aussi : "Les Occidentaux" ont "abandonné la Turquie", selon un journaliste turc en exil)


À couteaux tirés
Pour Ahmet Insel, un intellectuel respecté qui écrivait une chronique dans Cumhuriyet depuis 2015, le changement de direction signe l'"échec de la tentative de créer un journal ouvert, pas sectaire".
Ainsi se referme une parenthèse libérale de cinq ans pendant laquelle Cumhuriyet aura frappé les esprits, mais aussi connu de graves ennuis.

Sous la houlette de Can Dündar, rédacteur en chef de 2015 à 2016, le quotidien multiplie les scoops. Il révèle par exemple la livraison d'armes par les services secrets turcs à des groupes armés en Syrie, s'attirant les foudres de M. Erdogan.
À l'automne 2016, le couperet tombe: près de 20 cadres et collaborateurs du journal sont arrêtés. En avril dernier, 14 d'entre eux ont été condamnés pour "activités terroristes" lors d'un procès controversé.
Habitée et soudée, la rédaction tient bon. "Cumhuriyet ne se vendait pas beaucoup, mais il avait un impact national et international important", souligne Ahmet Insel.

Mais si certains voient dans ces années un "âge d'or", en interne, les gardiens de l'orthodoxie kémaliste s'inquiétaient de l'évolution éditoriale. "Ils ont introduit dans Cumhuriyet des éditorialistes qui n'avaient rien à voir avec les idées républicaines et laïques", tempête Mine Kirikkanat, membre du nouveau conseil éditorial.
Elle accuse l'ancienne équipe dirigeante d'avoir fait du "prosélytisme kurde, du prosélytisme libéral" pour attirer plus d'aides de l'Union européenne.
Signe de la profondeur du différend qui oppose les deux camps: lors du procès contre les collaborateurs de Cumhuriyet accusés de "terrorisme", le procureur a fait témoigner d'anciens collègues mécontents, dont celui qui a été élu président de la fondation le 7 septembre.


(Lire aussi : "Rien n'a changé en Turquie", selon une journaliste allemande libérée de prison)


"Perte incalculable"
Aujourd'hui, l'équipe évincée dénonce une "révolution de palais" appuyée par une justice contrôlée par le gouvernement de M. Erdogan.
Les élections de la fondation Cumhuriyet du 7 septembre ont eu lieu après que la Cour de cassation eut appuyé un recours demandant l'invalidation du scrutin de 2013 ayant avait porté les libéraux à la tête du journal.
Mais la nouvelle direction nie en bloc toute collusion avec le gouvernement en vue de s'emparer du journal.
Ces allégations sont "dégoûtantes", s'insurge Sükran Soner, membre du nouveau conseil d'administration de Cumhuriyet, où elle a fait ses débuts en 1966. "Nous allons continuer de faire du journalisme sans concession", assure-t-elle à l'AFP.

La guerre entre les deux camps est loin d'être terminée. La nouvelle direction accuse la précédente d'avoir siphonné la caisse avec de lucratives ruptures de contrat avant de s'en aller, ce que les intéressés démentent vigoureusement.
Une chose est sûre: le départ des plumes de Cumhuriyet est "une perte incalculable pour le journalisme turc" au moment où la plupart des médias sont contrôlés par des proches de M. Erdogan, se désole Erol Onderoglu, de Reporters sans frontières.
"Erdogan doit être très satisfait de ce qu'il se passe à Cumhuriyet", grommelle Aydin Engin. "Cumhuriyet était une épine dans son flanc. Cette épine s'est ramollie". 


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