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Moyen Orient et Monde

Les États-Unis se donnent les moyens de leur nouvelle stratégie en Syrie

Analyse

Les Américains vont rester jusqu’au départ de l’Iran et la « défaite durable » de l’EI.

David NASSAR | OLJ
14/09/2018

Les Américains et leurs alliés ont lancé, le 10 septembre, une offensive terrestre contre les derniers bastions du groupe État islamique (EI) dans l’Est syrien, à la frontière irakienne, phase finale de leur stratégie militaire en Syrie. Quand cette phase arrivera à son terme, les forces américaines ne se retireront pas pour autant de Syrie, comme il était pourtant prévu. C’est ce qu’a annoncé le représentant spécial américain pour la Syrie, James Jeffrey, nommé en août à ce poste. M. Jeffrey, cité la semaine dernière par le Washington Post, a affirmé que « la nouvelle politique est que nous ne nous retirerons pas d’ici à la fin de l’année », et que les troupes américaines resteront en Syrie jusqu’au départ de l’Iran et la « défaite durable » de l’EI.

Cette nouvelle stratégie américaine est en rupture avec la politique de l’administration précédente. L’ancien président Barack Obama, soucieux de ménager l’Iran pour parvenir à un accord sur le nucléaire, s’était abstenu de s’impliquer dans le chaos syrien et s’était limité à lutter contre Daech, groupe aux méthodes barbares qui venait de s’emparer de larges pans de territoires syriens et irakiens. En outre, sur le plan interne, M. Obama était désireux de s’éloigner de ce qu’il avait qualifié de « Manuel de Washington » (Washington Playbook) dans une interview avec Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, en février 2013. Rappelant que ce manuel préconise souvent des interventions militaires, l’ancien locataire de la Maison-Blanche expliquait ne pas croire qu’il s’agissait là de la meilleure réponse en Syrie.

« C’était le désir le plus profond d’Obama, il ne voulait pas s’aligner sur le playbook de Washington », note pour L’Orient-Le Jour Joshua Landis, directeur du Centre pour les études du Moyen-Orient à l’Université d’Oklahoma, qui explique que l’ancien président ne voulait pas que sa politique étrangère soit dictée par les lobbies pro-israéliens et les néoconservateurs, et qu’il voulait éviter d’entraîner son pays dans une autre guerre dans la région. À son arrivée à la Maison-Blanche, le président Donald Trump est resté dans le cadre de la stratégie limitée à la seule lutte contre l’EI, mais pour des raisons différentes. Sa position initiale, en ligne avec sa politique basée sur l’idée de « America first » se traduisant par un repli protectionniste, se résume en ces termes : « Notre mission est d’en finir avec Daech et de rentrer à la maison », une phrase prononcée lors d’un discours le 29 mars dernier devant une foule de partisans dans l’Ohio. M. Landis note que pour M. Trump, qui a qualifié l’Irak de « Harvard du jihadisme », les peuples en question ne sont pas prêts pour la démocratie. La volonté du peuple américain de ne plus s’impliquer dans des guerres stupides et coûteuses est dès lors fondée.


(Lire aussi : Idleb : pourquoi l’issue de la bataille se joue avant tout en coulisses)


Les leviers de Washington
La mise en place d’une nouvelle équipe pour la Syrie au mois d’août dernier et la formulation d’une nouvelle stratégie semblent démontrer que le président Trump a réajusté sa position. Il semblerait qu’il ait été convaincu par l’analyse coût-avantage, qui veut que le coût du maintien d’une petite force sur le terrain – environ 2 200 hommes –, serait minime comparé aux avantages qu’il pourrait procurer, à savoir la réalisation des nouveaux objectifs cités par M. Jeffrey. Ce dernier, interrogé sur la position de M. Trump quant à cette stratégie, répond être assuré de « l’accord du président ».

Les États-Unis et leurs alliés occidentaux ne sont pourtant pas les maîtres du jeu en Syrie. Un retrait iranien de Syrie semble aujourd’hui dépendant de la volonté de Téhéran et de Damas, bien plus que de celle de leur allié russe ou leurs adversaires israéliens et américains. Mais ces derniers semblent en mesure de se donner les moyens pour parvenir à leur fin, ou du moins pour s’y rapprocher.

Un levier notable pour Washington est son pouvoir institutionnel au niveau international. L’influence exercée dans les institutions internationales telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international ou encore les organismes de l’ONU, donne, théoriquement, à Washington un poids sur les décisions d’envoyer ou non, à terme, des aides financières dans les régions syriennes sous le contrôle du régime de Bachar el-Assad, que les Russes tentent de relégitimer sur la scène internationale. Or la position américaine est, aujourd’hui claire : « Les États-Unis maintiennent leur opposition totale à ce que des fonds de reconstruction atteignent les zones contrôlées par le régime », rappelle pour L’OLJ Charles Lister, chercheur au Middle East Institute et expert de la Syrie.

L’asphyxie économique, qui était un aspect de la lutte contre l’EI, est aussi un outil. D’abord contre la Russie et l’Iran, avec l’imposition ou le maintien de sanctions liées pour le premier à plusieurs dossiers internationaux dont la Crimée et l’affaire Skripal au Royaume-Uni, et pour le second au dossier du nucléaire, mais aussi à l’encontre du régime de Bachar el-Assad. M. Lister note que les États-Unis devraient imposer des sanctions plus ciblées contre les entités liées au régime. Dans l’exposé de la stratégie américaine, M. Jeffrey a mentionné « l’utilisation d’outils économiques ». La semaine dernière, Washington a d’ailleurs annoncé l’imposition de sanctions contre des citoyens syriens et libanais, accusés de soutenir financièrement le régime.

En outre, les alliés des Américains sur le terrain contrôlent le nord-est de la Syrie, une région dans laquelle se trouvent la plupart des réserves pétrolières prouvées du pays. Au niveau mondial, la production syrienne était minime avant la guerre, avec 0,2 % de la production mondiale en 2011. Mais pour le régime de Bachar el-Assad, qui veut réaffirmer son pouvoir après six années de guerre dévastatrices, l’accès à des fonds est d’une importance vitale, d’où l’importance de ces réserves pétrolières.


(Pour mémoire : Le Hezbollah estime "insensées" les conditions de Washington pour la fin du conflit syrien)


Les États-Unis ne vont nulle part
Aujourd’hui, les alliés iraniens et russes n’ont pas une puissance financière suffisante pour assurer la reconstruction de la Syrie. « Le but réel du maintien des forces américaines en Syrie est d’envoyer le message à la Russie que l’Amérique ne va nulle part, et qu’elle devrait commencer à penser à l’après-Assad », explique Nicholas Heras, chercheur au Centre pour une nouvelle sécurité américaine (CNAS), et expert des questions de sécurité au Moyen-Orient, interrogé par L’OLJ.

« La vie après » Assad implique sa chute, qui pourrait être la conséquence d’élections organisées sous le contrôle de l’ONU. Le processus de Genève, dont la dynamique a été mise à mal par le processus tripartite d’Astana (Russie, Iran, Turquie), prévoit ce type d’élections. Or, les Américains se sont réengagés dans ce processus, ajoutant une pression politique aux pressions économiques et militaires sur le régime de Bachar el-Assad. M. Jeffrey a d’ailleurs évoqué une « initiative diplomatique majeure » à venir à l’ONU et ailleurs.

La stratégie américaine consistant à maintenir une présence en Syrie jusqu’au départ de l’Iran et la défaite durable de l’EI est donc mise en avant, à moindres coûts, par Washington. « Dans la pratique, il s’agit encore d’une stratégie relativement minime, même si elle est clairement plus affirmée que ce que nous avons pu voir au cours de l’année écoulée », précise M. Lister. Pour le moment, Washington semble avoir trouvé les leviers pour tendre vers ses objectifs, mais l’histoire continue de s’écrire.


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LA VRAIE GUERRE SYRIENNE POLITIQUE PLUTOT QUE MILITAIRE... SANS EXCLURE CETTE DERNIERE QUI PEUT DEGENERER EN GRAND CONFLIT REGIONALO-INTERNATIONAL ... COMMENCE AVEC IDLEB ET AVEC BUT LE DEPART DE SYRIE DES IRANIENS ET LEURS ACCESSOIRES...

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