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Du quartier malfamé à SoPi, Pigalle entre mode et nostalgie

Pendant ce temps, ailleurs...

Les bars à hôtesses se reconvertissent en bars à cocktails tendance et « érotico-chic », faisant du quartier chaud de Paris un lieu branché, au grand dam de certains résidents et habitués.

OLJ
05/09/2018

La nuit tombée, les enseignes de néons bleus ou roses éclairent toujours les rues autour de la place Pigalle, au cœur du sulfureux quartier de Paris. Mais au comptoir du Dirty Dick, du Lipstick ou du Pile ou Face, les « mixologues » – experts en cocktails – ont remplacé les hôtesses. Des bars à hôtesses devenus bars à cocktails, une clientèle populaire et discrète remplacée par une jeunesse branchée : Pigalle devient un lieu tendance et chic, au grand dam de certains résidents et habitués un brin nostalgiques. Ces bars sont l’emblème de la transformation du quartier rebaptisé SoPi (pour South Pigalle), acronyme branché inspiré du SoHo (South of Houston Street) new-yorkais.

« C’est une des “places to be” à Paris ! » lance David, un cadre commercial trentenaire, qui redécouvre Pigalle « depuis quelques années ». « Ça a toujours été un quartier festif, mais ça craignait un peu à une époque, dit-il. Aujourd’hui, ça reste festif mais plus classe, avec toujours un côté coquin, même érotico-chic. »

Au Pile ou Face, on sirote son cocktail sur un tabouret haut ou dans un fauteuil en velours rouge. La lumière tamisée des lampes d’époque éclaire les murs et plafonds noirs pailletés de rose. À côté du comptoir, une barre de pole dance patiente devant un miroir. « On a voulu garder le lieu dans son jus », explique Julien Trollet, qui a repris en 2014 avec deux associés ce bar chargé d’histoire. Sous divers noms, il fut successivement bar à jeux prisé par la Gestapo, un repaire du milieu corse qui a tenu le quartier durant des décennies, puis bar à hôtesses. « On cherchait un bar », raconte Julien Trollet, « quelqu’un nous a suggéré d’aller voir au Pile ou Face. Ça nous a plu immédiatement, mais la propriétaire, Marie-France, nous a dit : “Je ne suis pas vendeuse, peut-être d’ici à deux ans”. Quelque temps plus tard, elle nous a rappelés : la police mettait une certaine pression pour fermer ces endroits et une propriétaire d’un bar en face est tombée pour proxénétisme. Marie-France nous a dit : “Je vends, je ne vais pas tout risquer pour deux ans de plus”. »

« À partir des années 1990, il y a eu un souci de moralisation, de “nettoyage”, de la part des autorités un peu partout dans Paris », confirme Claude Dubois, auteur du livre Histoire du Paris populaire et criminel. Pigalle, incarnation du « gai Paris », quartier d’artistes, de femmes et de gangsters, longtemps haut lieu de la prostitution parisienne, n’y a pas échappé. Parisiens, provinciaux ou étrangers y venaient s’encanailler, voir « les petites femmes de Pigalle » ou « pour affaires ». Bars à filles ou bistrots, cabarets, boutiques de vêtements et fourrures, magasins d’instruments de musique jalonnaient le pied de Montmartre.

« C’était très animé. Il y avait plus de bars, de la musique... C’était plus sympathique. Maintenant, c’est mort », se souvient Gérard (83 ans), accoudé au comptoir du Cotton Club. Lynda, patronne de ce lieu emblématique, assiste elle aussi avec méfiance et nostalgie à cette transformation. Cette ancienne barmaid, présente dans le quartier depuis 30 ans, a pris en 2013 la gérance de l’établissement, ancienne galerie d’art devenue club de jazz, puis une brasserie et enfin bar à hôtesses. Elle n’en a pas fait un bar branché. Au milieu des verres de collection, des bibelots et meubles anciens, elle revendique un bar « authentique, pas aseptisé », entretenant l’esprit de Pigalle dont il ne reste, selon elle, « plus rien ». « Il n’y a plus l’ambiance, la solidarité que j’ai connues. Même dans le business, on était concurrents, mais solidaires », explique-t-elle, en déplorant également les nuisances sonores, l’insécurité et « le retour de la drogue ».

Les devantures sont restées, mais « Pigalle est devenu une coquille vide, sans caractère », lâche Claude Dubois. « Je ne sais pas si ça durera, soupire Lynda. Mais une chose est sûre, Pigalle a toujours ressuscité. Après la Première Guerre mondiale, après la Seconde, toujours. »

Simon VALMARY/AFP

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