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Moyen Orient et Monde

Comment Ankara voit les préparatifs de l’offensive sur Idleb ?

La Turquie craint qu’une attaque du régime sur la province ne provoque un afflux massif de réfugiés vers sa frontière.

05/09/2018

Éviter un assaut sur Idleb, dernier bastion rebelle en Syrie, telle est la mission que la Turquie s’est fixée ces derniers jours, mais la tâche est loin d’être aisée. Ankara mène depuis plusieurs semaines des discussions avec Moscou, véritable maître du jeu en Syrie, afin de dissuader le régime de Damas de mener une offensive sur la province de trois millions d’habitants, en utilisant comme principal argument les conséquences humanitaires d’une telle opération. « Une solution militaire causerait une catastrophe non seulement pour la région d’Idleb, mais aussi pour l’avenir de la Syrie. Les combats pourraient durer longtemps, les civils seront touchés », a déclaré le 24 août dernier le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, lors de sa rencontre avec son homologue russe Sergueï Lavrov, à Moscou.

Malgré les mises en garde turques, Moscou et Téhéran (alliés du régime de Damas) ont récemment montré qu’ils étaient plus que jamais déterminés à passer à l’action, en particulier contre la présence jihadiste sur place. Celle-ci se manifeste notamment avec la coalition Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), l’ex-branche syrienne d’el-Qaëda, qui domine 60 % d’Idleb. Son chef, Abou Mohammad al-Jolani, a appelé le 22 août dernier ses combattants à résister face à une offensive des forces loyalistes et exclut toute négociation avec Damas.Tout cela ne fait pas les affaires d’Ankara qui a tenté, ces derniers jours, de convaincre HTC de se dissoudre afin de diminuer les chances d’une intervention du régime. En vain. Face à cet échec, la Turquie a alors procédé à un assemblage de groupes rebelles dans le cadre d’une coalition baptisée Front national de libération (FNL). Celui-ci a pour principal objectif d’empêcher les jihadistes de prendre le contrôle complet d’Idleb et ainsi diminuer leur influence dans la région. Par ailleurs, Ankara a inscrit, vendredi dernier, HTC sur la liste des organisations qu’elle considère comme « terroristes ». Ankara est donc, du fait des agissements des groupes jihadistes sur lesquels elle n’a aucune emprise, contrainte d’accepter l’idée d’un possible assaut de Damas et ses alliés si les manœuvres diplomatiques avec ces derniers n’aboutissent à aucun résultat.

Mais en sus des conséquences humanitaires, cet assaut de Damas sur Idleb pourrait engendrer un nouvel afflux massif de réfugiés. C’est la grande crainte turque.


(Lire aussi : Idleb sous les bombardements russes, l'ONU craint un "bain de sang")


Fermeture de la frontière

Selon les dernières estimations transmises par l’ONU, une offensive contre la province d’Idleb pourrait provoquer l’exode de quelque 800 000 personnes. Celles-ci iraient trouver refuge dans le pays le plus proche, la Turquie, qui a accueilli, depuis le début du conflit chez son voisin du Sud, trois millions et demi de Syriens. Or, compte tenu de sa situation économique fragile, Ankara ne peut pas se permettre une nouvelle arrivée massive de réfugiés.

C’est dans cette perspective que la Turquie a récemment annoncé la fermeture de sa frontière avec la Syrie. Mais la maintiendrait-elle fermée si des dizaines de milliers de personnes s’y précipitaient ? Si oui, cela reviendrait à condamner les civils qui tentent de fuir les bombardements du régime. Ankara risquerait ainsi de répéter ce que la Jordanie, pays comptant aussi un grand nombre de réfugiés, avait fait en fermant sa frontière avec la Syrie lors de l’offensive de Damas dans la province de Deraa durant l’été. Des milliers de réfugiés s’étaient alors pressés vers le poste-frontière de Nassib, où ils s’étaient retrouvés bloqués. Heureusement pour eux, l’offensive du régime sur le Sud syrien s’est rapidement terminée. En revanche, l’histoire risque d’être différente pour celle d’Idleb, qui pourrait prendre plusieurs mois.Selon des observateurs, même si la Turquie a annoncé qu’elle garderait sa frontière fermée, elle ne serait néanmoins pas complètement insensible au sort des civils qui tenteraient de fuir. « Si demain, un million de réfugiés se pressent aux portes de la Turquie, même si celle-ci dit le contraire, je pense qu’elle va ouvrir sa frontière. Elle ne peut pas laisser les civils aller au casse-pipe. Les Turcs sont obligés, au début de l’offensive, de dire qu’ils vont fermer la frontière. C’est un message à Damas et ses alliés pour leur dire de faire attention. Si la Turquie maintient sa frontière fermée, elle est quelque part complice des actions de Bachar el-Assad, et elle ne peut pas se le permettre », affirme à L’OLJ Bayram Balci, spécialiste de la Turquie au CERI de Sciences Po. « Pour les Turcs, le fait de dire qu’ils ne vont pas ouvrir la frontière fait partie d’une stratégie de communication. Car si ces derniers disent qu’ils l’ouvrent, c’est le meilleur moyen d’encourager Damas à passer à l’action », ajoute-t-il.

Une éventuelle offensive du régime syrien contre Idleb comporterait un autre danger pour la Turquie : voir ses troupes installées sur place prises pour cibles.


(Lire aussi : « Si Idleb tombe, nous finirons tous au cimetière »)


Quelle réponse d’Ankara ?

La présence militaire turque dans le Nord syrien est essentiellement due à un besoin de sécurisation de sa frontière, en particulier contre les forces armées du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui se sont renforcées sur le terrain et contre qui Ankara mène des opérations militaires depuis janvier dernier dans le cadre d’une opération baptisée « Rameau d’olivier ». Si ce cordon sécuritaire venait à être pris pour cible par des tirs ou des attaques des forces loyalistes, les Turcs pourraient bien y répondre. Par ailleurs, une attaque de l’armée syrienne sans soutien aérien russe est improbable. Or, Moscou n’a aucun intérêt à heurter la Turquie, avec qui les relations se sont particulièrement réchauffées ces derniers mois. « Si demain, les bases militaires turques sont attaquées par Bachar el-Assad, les Turcs seront contraints de répondre en envoyant sans doute leur aviation ou des missiles, ils ne peuvent pas ne pas réagir. Et ça, les Russes le savent, c’est pour cela que je doute qu’une opération contre les intérêts turcs de la part des Russes soit possible. La Russie tient à la relation qu’elle a avec la Turquie car, pour Vladimir Poutine, c’est un moyen d’affaiblir ses adversaires occidentaux. Poutine va probablement tout faire pour que les forces de Bachar n’attaquent pas les bases turques », estime Bayram Balci.

En attendant, les discussions continuent d’être menées entre les principaux acteurs du conflit sur le règlement de la question d’Idleb. Un sommet prévu vendredi à Téhéran réunissant les présidents russe, turc et iranien pourrait être décisif pour l’avenir de la région. L’ONU a d’ailleurs exhorté hier MM. Poutine et Erdogan à parler d’urgence pour éviter un « bain de sang » dans la province d’Idleb.




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