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Liban

Ibrahim Chamseddine : L’ambition de l’imam Sadr était de relancer le sentiment national chiite en faveur du projet de l’État

Affaire Moussa Sadr

Le fils de l’ancien président du Conseil supérieur chiite invite le gouvernement à saisir la CIJ pour rendre justice à la mémoire de Sadr.

03/09/2018

Quarante ans après la disparition de l’imam Moussa Sadr et de ses compagnons les cheikhs Mohammad Yacoub et Abbas Badreddine (le journaliste qui les accompagnait), Ibrahim Chamseddine, le fils d’un autre grand compagnon de l’imam et ancien président du Conseil supérieur chiite (CSC), le cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, revient à la charge pour réclamer que justice soit faite dans cette affaire, confinée à une « amnésie romancée et voulue ».

Dans un entretien accordé à L’OLJ, M. Chamseddine, ancien ministre, réitère le souhait de son père qui, à la fin de ses jours, avait réclamé, il y a une vingtaine d’années déjà, que l’affaire de Moussa Sadr soit déférée devant la Cour internationale de justice (CIJ).

Face au mutisme absolu de la justice libanaise, « liée par des considérations politiques » et par la mainmise du chef du Parlement Nabih Berry sur ce dossier, Ibrahim Chamseddine en appelle aux consciences et au devoir de mémoire envers cette personnalité hors du commun qu’était l’imam Sadr.

Il plaide pour une action visant enfin à sortir ce dossier d’une nébuleuse qui a prévalu des décennies durant et que cherchent à perpétuer ceux qu’il accuse de « monopoliser non seulement la rue, mais aussi la conscience chiite, et le chiisme libanais dans son acception locale et nationale » – comprendre le tandem Amal-Hezbollah qui, selon lui, a fini par dénaturer la vision incarnée par l’imam disparu qui n’a cessé de plaider en faveur d’une unité de tous les Libanais. Or, dit-il, « le tandem chiite semble tendre aujourd’hui vers la réalisation d’objectifs qui ne font pas l’unanimité parmi les Libanais » .


Rendre justice à la mémoire de l’imam

Ayant fait l’objet d’une myriade de mystères et d’énigmes transétatiques, l’enquête sur la disparition de l’imam reste aujourd’hui au point mort, puisque le dossier « n’a jamais été abordé avec transparence ». « Ce dossier doit être confié désormais à une instance judiciaire internationale pour mettre fin à la gestion de ce dossier par M. Berry qui ne peut plus avoir l’exclusivité sur cette affaire, martèle M. Chamseddine. Qu’on ne vienne pas nous reprocher notre manque de confiance dans la justice locale qui a eu à ce jour une marge de temps suffisante – quarante ans – pour faire ses preuves, mais en vain. »

Selon lui, ce dossier doit aboutir à ses fins, non pas pour gommer la mémoire du personnage qui a marqué l’histoire récente du Liban, mais tout simplement pour rendre justice à cette mémoire. 

« Maintenant que la Libye est détruite et que le régime de Moammar Kadhafi (ancien chef d’État libyen) n’est plus, pourquoi personne ne relance cette initiative ? » s’interroge encore M. Chamseddine dont les soupçons se portent sur le régime libyen, mais pas seulement.

Les péripéties qui ont marqué sa disparition, et le contexte international qui prévalait à l’époque – notamment à la veille de la chute du chah qui aurait sollicité les conseils de Moussa Sadr en vue d’opérer des réformes en Iran, peu de temps avant que le régime ne bascule aux mains de Rouhollah Khomeini –, restent à ce jour entourées de flou. 

Pour M. Chamseddine, les circonstances internationales complexes de l’époque « montrent bien qu’un homme de paix comme Moussa Sadr, un visionnaire et un décideur, comme on dit de nos jours, était destiné à disparaître ».

Un concept d’oppression devenu anachronique 

Mais si l’énigme entretenue depuis par les criminels et les commanditaires du crime peut être expliquée – les enjeux locaux et régionaux étant de taille –, il n’en reste pas moins que le mystère alimenté localement autour de sa disparition paraît, de prime abord, incompréhensible, d’autant que l’imam chiite jouissait et continue de jouir à ce jour d’une popularité certaine parmi les Libanais, toutes communautés confondues. « La perpétuation de cette énigme serait-elle sciemment recherchée par un parti qui cherche à assurer une légitimité au statu quo politique existant sur la scène chiite, pour que l’on persiste à dire que le chiisme souffre toujours d’oppression et se sente à ce jour menacé ? D’ailleurs, de quelle oppression et de quelle menace s’agit-il aujourd’hui ? » s’interroge M. Chamseddine, soulignant que le concept d’« oppression » est devenu anachronique à la lumière de la puissance acquise par les deux partis chiites qui monopolisent la représentation de la communauté.

M. Chamseddine tient d’ailleurs à expliciter la pensée de l’imam sur la question de l’oppression ou de l’injustice dénoncées par le mouvement des déshérités qu’il avait lancé dans les années 70, affirmant que Moussa Sadr les avait stigmatisées au niveau national, puisque aussi bien « le chrétien, le sunnite, le druze que le chiite en pâtissaient de manière égale ».

Certes, sa révolution sociale était beaucoup plus centrée sur la communauté chiite qui était marginalisée par rapport au système à l’époque. « Mais elle a fini par dépasser le cadre communautaire pour inclure tous les Libanais », précise encore M. Chameseddine.

Moussa Sadr a également dénoncé « une justice contre les groupes vulnérables de la société et plaidé en faveur d’une justice qui puisse devenir l’ultime recours des citoyens ».

L’État protecteur

Au cœur de son action également, l’ambition de ressusciter le sentiment national parmi les chiites du Liban en faveur du projet de l’État. « Le concept de l’État et celui de la responsabilité qu’il doit assumer envers ses citoyens étaient, dans sa vision, un point central, de même que l’intérêt des chiites à se fondre dans cet État », précise M. Chamseddine, qui rappelle que Moussa Sadr n’a jamais incité à l’insurrection ou à la confrontation avec les institutions. « Il a plutôt œuvré à susciter un éveil dans le sens de la Nahda, en direction de l’importance de l’État-nation », une action qu’il a menée de pair avec le cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, deuxième président du Conseil supérieur chiite.

« La bataille menée par Moussa Sadr était principalement dirigée contre l’establishment politique qui regroupait toutes les communautés et contre l’oligarchie qui s’était formée au sein de chaque communauté », note encore M. Chamseddine.

À l’opposé du courant institué par Moussa Sadr, qui défendait bec et ongles la centralité de l’État, entendu comme une entité au service de tous, le tandem constitué aujourd’hui par Amal et le Hezbollah s’est transformé, selon lui, « en une plateforme confessionnelle ». « Pour saisir la logique supracommunautaire défendue par Moussa Sadr, il n’y a qu’à voir comment le CSC a accueilli en son sein, à l’époque, plusieurs membres issus des partis de gauche, dont le Parti communiste libanais, qui ont réussi à se faire élire au conseil démocratiquement », dit-il. 

Comment comprendre sinon que l’imam Sadr ait été combattu par les politiques aussi bien que par les hommes religieux, mais aussi par les milices, notamment palestiniennes, qui contestaient et craignaient sa libanité, dit en substance M. Chamseddine, qui saisit l’occasion pour inviter les chiites libanais à effectuer une introspection et à « réfléchir sur ce que leurs chefs communautaires actuels ont réalisé à ce jour ».

« On peut certes admettre que la communauté chiite est aujourd’hui plus forte, du fait du monopole de sa représentation par le tandem chiite, mais l’est-elle réellement lorsque sa force se définit et se manifeste face aux autres communautés ? » s’interroge-t-il. 

« Le vrai chiisme libanais est concomitant d’une thèse sociale et reste confiné à sa formule libaniste et n’est certainement pas de l’ordre d’une internationale chiite », conclut M. Chamseddine dans une allusion à la dimension universaliste et régionaliste dont se prévaut le Hezbollah.



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES VRAI ! CERTAINS INSULTENT LE GRAND IMAM EN DETOURNANT SES ASPIRATIONS ETATIQUES LIBANAISES !

Stes David

C'est une figure interessante ce Moussa Sadr, et triste d'apprendre comment Khadafi traitait certains opposants libyiens. Le plus horrible c'est de ne pas savoir ce qui s'est passe, donc en effet on ne peut qu'esperer une certaine transparance dans les recherches.

gaby sioufi

par comparaison, est ce que les sunnites libanais eux ont decide maintenant de leur appartenance varie au Liban ? a l'etat libanais ?

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