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Liban

Moussa Sadr ou le (dérangeant) pari de la paix

Portrait
03/09/2018

Depuis sa disparition en Libye le 31 août 1978, l’imam Moussa Sadr a intégré la psyché de la communauté chiite, presque à la manière du Mehdi, dont la communauté attend toujours le retour. C’est sur ce mode que Moussa Sadr est fantasmé et propre à être instrumentalisé. Recentrer cet homme sur son époque permet de le cerner au-delà de l’image de propagande véhiculée par le Hezbollah, mettant en avant sa contribution à armer les chiites.

Si l’imam Moussa Sadr a réussi à sortir les chiites de leur situation de déshérités sur un double plan socio-économique et politique, c’est en partie grâce au modèle de chiisme qu’il incarnait : un modèle d’ouverture fondé sur une complémentarité entre religion et sécularisme, entre clergé et politique.

Né à Qom (Iran) en 1928, il choisit la voie du cléricalisme dans la tradition de ses aïeux (son père participe au développement du séminaire religieux de Qom). Ses origines remontent au Jabal Amel, bercail du chiisme amélite, c’est-à-dire le chiisme modéré, en constante évolution, sensible au pluralisme, et qui se pense dans le cadre de l’État, selon la doctrine du vilayet de la Oumma (par opposition au vilayet el-Faqih, doctrine transnationale non représentative du chiisme traditionnel, mais que l’ayatollah Khomeyni retiendra en prenant les rênes de la Révolution islamique en Iran). L’itinéraire théologique de l’uléma entre Qom et Najaf (alors phare du chiisme jusqu’à l’avènement de Saddam Hussein en 1979) contribuera à penser le rôle politique des autorités religieuses en Iran dans le cadre d’une vision progressiste, par opposition au radicalisme de Khomeyni, alliant pouvoir religieux et politique dans une logique théocratique.

Progressisme religieux

Dignitaire en devenir, surpassant ses pairs par ses compétences, il se positionne à contre-courant des ulémas traditionnalistes – non sans s’attirer certaines inimitiés, en dépit d’un profond respect que sa personnalité brillante et charismatique inspirait. L’un de ses traits distinctifs, qui constituera un exemple pour d’autres, sera sa décision d’entreprendre, en plus de sa formation cléricale, des études de droit à l’Université de Téhéran. À l’époque, passer par l’éducation offerte par un État séculaire était chose rare pour un uléma en formation théologique, surtout que le climat de laïcité amené par le règne du chah avait alimenté chez les religieux un sentiment de marginalisation politique et sociale, et un certain scepticisme, voire une résistance, lorsqu’était envisagé un regain de leur rôle politique. Moussa Sadr faisait partie de la nouvelle génération qui voyait dans l’ouverture au monde laïc, mais aussi occidental, la possibilité de rendre à la religion une influence politique qu’il voulait réformiste. La résurgence du rôle politique de Qom s’est progressivement faite à partir de cette approche, pour aboutir à la Révolution islamique. Mais l’uléma, disparu un an auparavant, n’était plus là pour en témoigner ni pour la sauver du tournant radical qu’elle prendra. Certains de ses compagnons de route seront d’ailleurs assassinés dans le cadre de l’irrésistible et sanglante ascension de Khomeyni au pouvoir.

Ce qu’il préconisait pour les religieux de Qom, Moussa Sadr semble l’avoir adapté à la communauté chiite libanaise pour la sortir de son état marginal : sortir de cet état nécessitait à ses yeux une ouverture sur les autres, plutôt qu’un repli sur soi, mais une ouverture qui devait passer d’abord par l’affirmation de l’existence même de sa communauté.

En terre libanaise

Sa venue au Liban en 1959 fut donc pour lui l’occasion de déployer sa vision sur un terrain chiite politiquement vierge, loin des résistances que lui opposaient les religieux conservateurs à Qom.

La cause directe de sa venue au Liban fut d’avoir été sollicité par les chiites de Tyr (dans une lettre adressée à Qom) pour succéder à l’uléma Abdel Hussein Charafeddine, leader des chiites du Liban-Sud, cousin éloigné de son père, que Moussa Sadr avait eu l’occasion de rencontrer lors de sa première visite au Liban en 1955, deux ans avant son décès. Ces deux esprits éclairés se retrouvaient sur le principe d’une action chiite, par opposition à leur résignation à leur état de laissés-pour-compte. Alors que le grand ayatollah de Qom Hussein Boroujerdi prévoyait de l’envoyer en mission en Italie, l’ayatollah de Najaf Mohsen al-Hakim convaincra Moussa Sadr d’opter pour le Liban, pressentant le rôle qu’il pouvait y remplir.

Dès son arrivée au Liban, son premier acte sera d’encourager les chiites du Sud et de Baalbeck-Hermel à intégrer la vie sociale, à s’améliorer individuellement, à dépasser leur propre apitoiement. Il les aidera notamment à s’affranchir de la mendicité de la même manière qu’il fera le tour des habitants de Baalbeck-Hermel pour écouter leurs doléances. Les prémices de son expérience libanaise, Moussa Sadr les partage dans les années 60 avec ses pairs en Iran. Son action implique une certaine souplesse sur les questions de traditions, comme le port du voile. Cette souplesse aurait inspiré les méthodes pédagogiques de certains précepteurs religieux en Iran où une telle permissivité était pourtant à la base inconcevable (voir l’ouvrage collectif sous la direction de Chéhabi, Relations distantes : l’Iran et le Liban au cours des 500 dernières années). C’est dans les années 60 qu’il multipliera ses rencontres inédites dans des enceintes religieuses chrétiennes et musulmanes, prônant la morale comme finalité commune aux religions, en même temps qu’il sensibilisera son auditoire à l’injustice commise à l’égard des chiites.

Le pacte des Libanais

D’un point de vue politique, Moussa Sadr estimait que le pacte national était un pacte conclu entre Libanais, du moment où ils ont décidé de vivre ensemble. Il est donc antérieur au pacte de 1943 – qu’une lecture étroite tendait à réduire à son caractère maronite-sunnite.

D’un point de vue social, l’imam a présenté la lutte contre les inégalités sociales comme condition à l’instauration de la paix civile. La justice rendue aux chiites devenait ainsi une justice rendue aux Libanais : le mouvement pacifiste des déshérités en 1974 se voulait un mouvement pour tous les laissés-pour-compte. « La révolution chiite est une révolution communautaire au nom de et pour toutes les communautés », dira Ghassan Tuéni, cité par le chercheur Saoud el-Mawla en hommage à Moussa Sadr.

Son action politique et sociale légitimait par ailleurs son action chiite stricto sensu.C’est ainsi qu’il obtient de l’État la création du Conseil supérieur chiite en 1967, première institution fédérant la communauté chiite, alors éparpillée entre les partis de gauche et groupes propalestiniens. En plus de servir d’autorité religieuse centrale, ce conseil offrait un espace de débat politique entre différents protagonistes, y compris communistes. Un socle politico-religieux était désormais créé pour les chiites. Certes, la création de ce conseil sera critiquée par certains chiites démocrates, issus des milieux de gauche de l’époque. Ils y voient une contradiction avec les appels de Moussa Sadr à l’abolition du communautarisme politique. Mais Saoud el-Mawla précise que « l’imam était conscient des entraves sérieuses et dangereuses à la concrétisation de ces appels » et préconisait « un processus de réforme progressif » non violent. D’où ses réserves vis-à-vis de la gauche dont l’hostilité à l’égard de la religion était pour lui irréaliste et donc stérile, inapte à induire un changement.

S’il a tenté des médiations pour mettre fin aux combats fratricides intercommunautaires – sa grève de la faim de trois jours à la moquée Safa en 1975 en est aussi symbolique – c’est aussi sans l’illusion d’une solution politique expéditive.

Le recours aux armes

Le choix controversé qu’il fait en 1975 de recourir à la lutte armée en créant le mouvement Amal (Régiments de résistance armés libanais) est interprété par ses sympathisants comme un moyen d’émanciper le Liban-Sud de l’emprise des factions palestiniennes. Farouche défenseur de la cause palestinienne, ami du Fateh qui a entraîné en secret les premiers soldats d’Amal, Moussa Sadr s’opposait toutefois aux méthodes des factions palestiniennes : non seulement celles-ci menaient leurs opérations contre Israël en faisant fi des civils, mais elles empiétaient sur la souveraineté du territoire. Il avait lancé des appels vains de déploiement de l’armée au Liban-Sud, afin que l’État prenne la région sous son aile. Cela aurait conféré à la lutte armée contre Israël une dimension libanaise nationale, immunisée contre toute instrumentalisation. Cela aurait empêché l’Iran de Khomeyni de substituer au modèle d’Amal celui du Hezbollah, et au Fateh celui du Hamas. C’est-à-dire de substituer au projet de paix, comme finalité, un projet de guerre permanente.

Un an après Kamal Joumblatt

Le moment de la disparition de Moussa Sadr fut un moment où cet homme était en passe de faire un « acte de paix, comme avant lui Kamal Joumblatt », affirmait l’uléma Hani Fahs dans une interview télévisée datant de 2013. Son acte de paix se limitait-il au Liban, gênant possiblement le régime syrien qui avait assassiné un an plus tôt Kamal Joumblatt ? Pourtant ami de Damas, « il n’aurait jamais toléré de voir le pays mis sous sa tutelle », affirme l’analyste Moustapha Fahs. La fatwa qu’il a faite pour reconnaître les alaouites comme chiites était un moyen « d’unifier les rangs musulmans arabes », estime-t-il, en rappelant l’aptitude de la personne de Moussa Sadr à estomper les frontières nationales, entre la Turquie, l’Iran et le monde arabe, du fait de ses racines familiales et religieuses. Son acte de paix était aussi, sans doute, celui de l’amélite réformiste communiquant entre Qom et Najaf. La thèse de sa proximité avec le chah d’Iran est rejetée dans l’étude de Chéhabi et Tafreshi en dépit de certains signes dans ce sens : le fait que le chah lui ait permis exceptionnellement de garder la double nationalité iranienne et libanaise au moment de sa naturalisation au Liban en 1965, sa rencontre – critiquée – avec lui en 1972 pour solliciter en vain une aide à la construction d’une école et d’une université ne lui avaient pas fait perdre de vue sa tyrannie à l’égard du peuple iranien.

N’était sa disparition, Moussa Sadr aurait accédé à la présidence de l’Iran, avait dit Hani Fahs. N’était sa disparition, Amal serait devenu la plate-forme nationale de la rencontre des communautés, renchérit l’analyste Moustapha Fahs. Le vide qu’il laisse derrière lui ouvre en tout cas la voie à l’écrasement progressif de la ligne libaniste étatiste modérée au profit d’un radicalisme importé et téléguidé par Téhéran.


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CERTAINS DEFIGURENT POUR DE MESQUINS PROJETS ETRANGERS LES ASPIRATIONS PUREMENT NATIONALES DE CE GRAND IMAM CHIITE !

Irene Said

On constate depuis des décennies que ceux qui oeuvrent vraiment pour la paix et le bien-être des peuples, qu'ils soient sunnites, chiites ou chrétiens sont tous éliminés sans pitié, que ce soit en Libye, au Liban et ailleurs dans notre région du Proche et Moyen Orient...ou l'on commence pourtant tous ses discours par: "au nom du DIEU miséricordieux " !

Et ceux qui ont intérêt à ce que la vraie vérité ne soit jamais révélée concernant la disparition de l'imam Moussa Sadr, continuent à entretenir le brouillard autour de cette triste affaire, même et surtout ici au Liban.
Irène Saïd

Bery tus

En tt cas d après des recherches Sayyed Moussa Sadr à été kidnapper par les Libyens à la demande de l’Iran !!

Yves Prevost

Les orientations de Moussa Sadr étaient l'exact opposé de celles du tandem Nasrallah-Berry qui ose se réclamer de lui!

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