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Moyen Orient et Monde

La Russie se montre conciliante pour ne compromettre aucun objectif à Idleb

Syrie

Lavrov espère que les Occidentaux ne vont pas « entraver l’opération antiterroriste ».


David NASSAR | OLJ
30/08/2018

La bataille pour le dernier grand bastion rebelle de Syrie se fait anxieusement attendre. La province d’Idleb a accueilli, au fur et à mesure des avancées de l’armée syrienne et de ses alliés russe et iranien, tous les combattants rebelles qui avaient accepté de livrer leurs positions en échange d’une relocalisation vers cette province. Aujourd’hui, le nombre de personnes présentes à Idleb serait d’environ 3,5 millions, selon les affirmations du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu. Parmi elles se trouvent des civils, dont la moitié sont des déplacés, et des combattants rebelles, modérés ou jihadistes. La diplomatie russe s’active pour trouver un moyen de rendre la province au régime de Bachar el-Assad, tout en se montrant conciliante face à Ankara, avec qui le Kremlin s’est habilement rapproché ces derniers mois.

La Russie, qui mène depuis quelques jours une offensive diplomatique, renforce parallèlement sa présence militaire au large de la Syrie. Samedi dernier, les frégates russes Amiral Grigorovitch et Amiral Essen ont franchi le Bosphore, alors que la frégate Pitlivi et le navire de débarquement Nikolaï Filthenkov l’avaient fait un jour plus tôt, et que la corvette lance-missiles Vichni Volotchek s’était rendue en Méditerranée orientale plus tôt ce mois-ci. Ce déploiement a été répertorié par l’AFP, qui indique que le journal russe Izvestia informe que ce déploiement, qui compte désormais dix navires et deux sous-marins, est le plus important de la marine russe depuis l’intervention en Syrie et que « d’autres bâtiments sont en route ».


(Repère : La province d'Idleb, ultime grand bastion rebelle et jihadiste en Syrie)


Idleb est l’une des quatre « zones de désescalade » qui avaient été créées à l’issue du sommet d’Astana de mai 2017 entre Moscou, Ankara et Téhéran, et dont le but était de mettre « rapidement » fin à la violence, tout en améliorant la situation humanitaire, et créer les « conditions pour faire avancer le processus politique » selon l’accord, tout en clarifiant que les groupes terroristes en sont exclus et ne doivent donc pas avoir de répit. Les trois puissances s’étaient partagé la responsabilité de garantir ces zones, et une dizaine de postes d’observation de l’armée turque ont été installés le long de la « frontière » entre les forces progouvernementales et rebelles. Aujourd’hui, c’est la dernière zone de désescalade toujours en place, le régime et ses alliés ayant conquis ces derniers mois la Ghouta orientale, la zone nord de Homs et Deraa.

Récemment, la tension est montée d’un cran au sujet d’Idleb, alors que les cercles diplomatiques s’activent et que les forces se préparent sur le terrain pour une éventuelle offensive militaire. Le conseiller américain à la Sécurité nationale, John Bolton, a averti la semaine dernière son homologue russe, Nikolai Patrushev, affirmant que les autorités américaines ont des informations sur l’usage prochain d’armes chimiques par l’armée de Bachar el-Assad et que les États-Unis sont prêts à « répondre fermement » à ces attaques, comme ils l’avaient fait en avril dernier. Le ministère russe de la Défense n’a pas attendu longtemps pour répliquer en accusant les États-Unis de collaborer avec les jihadistes pour mettre en scène une attaque chimique afin de se créer un prétexte pour intervenir. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré hier depuis Moscou, où il recevait son homologue saoudien Adel al-Jubeir, qu’il « espère que nos partenaires occidentaux ne vont pas favoriser des provocations et ne vont pas entraver l’opération antiterroriste » à Idleb.

En bon chef de diplomatie, M. Lavrov a bien mesuré ses propos en définissant l’opération comme « antiterroriste ». Cela illustre l’attitude russe de vouloir concilier ses partenaires, alliés ou adversaires dans la guerre. Dans ce cas-là, le ministre russe le fait doublement. D’abord, il continue de respecter l’accord d’Astana qui exclut les groupes terroristes, ensuite, il accommode Damas et Ankara : le premier considère tous les groupes rebelles armés comme des terroristes, et le second demande à ce que Moscou et son allié syrien fassent la différence entre les groupes jihadistes et les groupes rebelles sous influence turque. La Turquie cherche à établir une zone tampon à sa frontière sous son influence en comptant sur ces groupes pour s’assurer, d’une part, que les groupes armés kurdes ne s’y établissent pas à long terme et, d’autre part, pour éviter un afflux de réfugiés additionnels sur son territoire. « Concilier de nombreux intérêts divergents constitue un défi sérieux pour la Russie, qui semble continuer à maintenir le mécanisme d’Astana en essayant de donner suffisamment de temps et d’options à toutes les parties de sorte qu’un consensus minimum soit atteint », analyse pour L’Orient-Le Jour Timur Akhmetov du Conseil russe pour les affaires internationales, qui ajoute que Moscou a parfois « besoin de changer la situation sur le terrain » si des protagonistes tentent de « saper les efforts dirigés par la Russie ».

La Turquie aurait profité de ce temps accordé en regroupant les organisations sous son influence en une seule coalition, le Front national de libération, les distinguant clairement de la coalition jihadiste présente à Idleb, Hay’at tahrir al-Cham (HTC). « La Russie veut aider l’armée syrienne à vaincre l’insurrection et à reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire à terme. La reprise d’Idleb, c’est la fin de l’insurrection arabe sunnite » en Syrie, note pour L’OLJ Fabrice Balanche, géopolitologue et directeur de recherche à l’Université Lyon II, qui ajoute que « la reprise d’Idleb dépend d’un accord avec la Turquie, qui neutralise une partie des rebelles, et de la force de frappe russe car ce n’est pas moins de 100 000 combattants qui se trouvent à Idleb, dont 30 000 jihadistes de HTC et du Parti islamique du Turkestan… qui sont redoutables et prêts à mourir en kamikazes ».

M. Lavrov, qui a rencontré deux fois en dix jours son homologue turc (14 et 24 août), témoignant du dynamisme actuel de leurs diplomaties sur ce sujet, réitère la position russe. Il avait déjà rappelé que les zones de désescalade ne devaient pas inclure les groupes terroristes et que les « groupes armés », soutenus par la Turquie, devaient s’en séparer. Tout en rappelant que ces terroristes « ont récemment attaqué l’armée syrienne et la base aérienne russe de Hmeimin », à Lattaquié ; et que, même si « les postes militaires turcs ont contribué à réduire les tensions (…), l’armée syrienne avait le droit de se défendre contre ces attaques » et la Russie doit soutenir ses opérations. Son homologue turc, M. Cavusoglu, déclarait qu’il est important que les « groupes radicaux, les terroristes », soient mis hors d’état de nuire, mais qu’une solution militaire serait un désastre pour Idleb et la Syrie. Un tweet de l’ambassade russe à Ankara a cité M. Lavrov disant que les deux parties « se sont accordés à dire que la priorité est de séparer les groupes qui sont prêts à coopérer avec HTC ».

La diplomatie russe s’est aussi activée du côté des Occidentaux et à l’ONU. Envers les Européens, le président russe Vladimir Poutine a écouté les inquiétudes de la chancelière allemande Angela Merkel lors de leur rencontre ce mois-ci, et Vassily Nebenzia, l’ambassadeur russe à l’ONU, a déclaré mardi, lors d’une réunion du Conseil de sécurité portant sur le sort de la province d’Idleb, notamment sur l’aspect humanitaire, que « les forces armées syriennes n’ont pas d’armes chimiques et n’entendent pas en utiliser », avant d’ajouter que « la situation à Idleb suscite notre attention et (qu’)il faut découpler les groupes modérés des groupes terroristes ». Interrogé sur l’aspect humanitaire, M. Balanche estime qu’à Idleb, « il y a tous les irréductibles de Syrie », que « la Russie veut aller vite » et qu’elle va donc « frapper fort ». Il ajoute qu’il y a « peu de chances que l’humanitaire soit un paramètre majeur de cette dernière grande bataille et qu’en cas de critiques, la Russie peut arguer que les Occidentaux n’ont pas fait mieux à Mossoul et Raqqa ».


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