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Moyen Orient et Monde

Comment la révolution syrienne a été tuée

Analyse

Le conflit a tellement muté pendant plus de 7 ans qu’on en a presque oublié les raisons de sa genèse.

14/07/2018

Le berceau est devenu tombeau. En hissant à nouveau le drapeau national syrien sur Deraa, où avaient eu lieu les premières manifestations contre Damas en mars 2011, le régime et ses alliés ont planté le dernier clou dans le cercueil de la révolution syrienne. La guerre n’est pas finie, loin de là. Mais ce qui survivait encore de son essence révolutionnaire a quasiment disparu après la reprise de cette province du Sud syrien. Entre les premiers graffitis d’enfants appelant à la révolte et les célébrations des soldats du régime fêtant leur retour dans cette région traditionnellement acquise au Baas, la guerre aura fait au moins 350 000 morts, 6 millions de réfugiés et autant de déplacés, et des dizaines de milliers de disparus. Tel aura été le prix de la victoire du camp loyaliste. Telle aura été la détermination de Bachar el-Assad et de ses parrains russe et iranien à éradiquer, par tous les moyens possibles, le désir insurrectionnel. C’est cette différence, non pas seulement de moyens mais aussi de volonté, en particulier chez les alliés des deux camps, qui explique en grande partie l’évolution de cette guerre. Damas était prêt à tout pour survivre. Moscou et Téhéran ont fait tout ce qui leur était possible pour l’y aider. Les rebelles n’ont pas réussi de leur côté à s’unir derrière un objectif commun. Leurs alliés arabes et occidentaux les ont instrumentalisés (surtout les premiers) avant de les abandonner. Le rapport de force n’était pas équitable.


(Lire aussi : Après Deraa, le régime de Damas confronté à un dilemme cornélien)


La peur a changé de camp
Le conflit syrien a tellement muté pendant plus de 7 ans, enfantant de nombreuses guerres et impliquant des dizaines d’acteurs locaux, régionaux et internationaux, qu’on pourrait presque oublier les raisons de sa genèse. C’est leur désir de liberté, de retrouver un semblant de dignité, qui a d’abord motivé les Syriens à descendre dans la rue pour appeler à la chute du régime. L’euphorie des printemps arabes et le processus de libéralisation de l’économie syrienne – ayant sérieusement affecté les classes populaires – ont fait tomber les dernières barrières. La peur a changé de camp pendant un bref moment. Considérant que le moindre signe de faiblesse pourrait lui être fatal, Damas a réprimé les manifestations dans le sang en prenant soin, dès le départ, de donner une coloration communautaire à la révolte. Si le régime avait accepté de lâcher un peu de lest, de faire quelques réformes pour satisfaire les manifestants, la guerre syrienne n’aurait peut-être jamais eu lieu. C’est en tout cas l’avis de nombreux Syriens interrogés par L’Orient-Le Jour au cours de ces dernières années.

Mais le pouvoir a utilisé la seule réponse qu’il connaisse : l’usage décomplexé de la force et la diffusion d’une propagande associant la rébellion, selon les publics visés, tantôt à un instrument du sionisme et de l’impérialisme, tantôt à une horde d’islamistes sunnites voulant faire disparaître toutes les minorités. Sa seconde arme a été au moins aussi efficace que la première : Damas et ses parrains ont gagné la guerre du récit – notamment auprès des publics occidentaux – avant de remporter des batailles sur le terrain.


(Lire aussi : Près de 40% du territoire syrien échappe toujours au régime)


Divisés, désorganisés et en manque de soutien réel, les rebelles sont assez vite devenus les instruments d’une guerre par procuration menée par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie contre la Syrie et son allié iranien. Ce parrainage a eu deux effets extrêmement nocifs pour la rébellion, outre le fait d’avoir largement détérioré son image : il a permis aux groupes les plus radicaux, qui recevaient davantage de fonds, de prendre le dessus sur les factions modérés, et il a surtout contribué à confessionnaliser un peu plus le conflit, tombant ainsi dans le piège d’un régime qui n’en demandait pas tant. La révolte au nom de la liberté a dès lors pris le visage d’un conflit asymétrique opposant sunnites et chiites dans un affrontement régional ne laissant plus de places à la nuance et d’où les Occidentaux se retrouvaient quelque part automatiquement exclus.

S’est ensuivi une succession de grands tournants, exclusivement en faveur du régime. 2013 : la volte-face de Barack Obama après l’attaque à l’arme chimique contre la Ghouta orientale fait comprendre à la rébellion qu’elle ne peut plus compter sur une intervention de ceux qui s’étaient fait appeler ses « amis ». 2014 : l’apparition de l’État islamique (EI) en Syrie, auquel sont rapidement associés tous les rebelles dans l’imaginaire populaire, fait de la lutte contre le terrorisme, à la définition très évolutive selon les acteurs, la principale priorité des partis au conflit. 2015 : l’intervention russe vient sauver un régime à la dérive et lui permet de lancer son opération de reconquête. 2016 : Alep-Est en ruines tombe aux mains du régime, sous le regard impassible des Occidentaux, ce qui signe le début de la fin pour la rébellion. Tout ce qui s’est passé depuis cette date était prévisible, la dynamique étant clairement en faveur du trio Damas-Moscou-Téhéran. La fin d’un conflit marquant systématiquement le début d’un autre en Syrie, c’est désormais la présence iranienne qui est au cœur d’un jeu de dupes entre Israël et la Russie. La géopolitique prend encore une fois le dessus sur le reste – ce qui a été l’une des marques de fabrique de la dynastie Assad – au détriment de la population syrienne.

Marquée au fer rouge
Les historiens auront bien du mal à restituer les multiples vies de la révolution syrienne. Ils pourront toutefois s’appuyer sur les dizaines de milliers de témoignages des hommes et femmes torturés, bombardés, violés, sur les photos montrant la barbarie de l’État syrien, ou encore sur les photos de ces cadavres amassés les uns à côté des autres à chaque nouvelle attaque chimique. La révolution syrienne aura été marquée au fer rouge par l’horreur. Mais elle aura aussi permis de faire naître de nouveaux germes, un esprit de résistance et de rébellion, un désir de liberté et de dignité, qu’il sera nettement plus difficile pour le régime à éradiquer.



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Saliba Nouhad

Je ne pense pas, Mr Samrani, qu’on peut expliquer l’échec de la révolution syrienne indépendamment de celle du printemps Arabe!
L’histoire a prouvé que les masses musulmanes, en majorité incultes, de mentalités tribales et cultures primaires n’étaient tout simplement pas prêtes à faire cette transition séculaire et démocratique qu’ils confondaient avec esprit de revanche communautaire désorganisé et sans leadership, menant à la montée des extrémismes religieux qui faisaient peur au monde entier...
En pensant à la Tunisie, puis la Lybie, l’Egypte, le Yémen, en passant par l’Irak puis la Syrie, quid des révolutions populaires?
Des fiascos complets: guerres civiles interminables en Lybie, Yémen, Irak et Syrie, retour à dictature militaire en Égypte etc...
Donc, ne vous étonnez pas que ça finisse comme ça en Syrie...
Le monde Occidental a montré ses limites: son histoire de liberté, droits de l’homme et leçons de morale s’arrête au moment où sa société et culture se sentent menacés et il se dit qu’entre deux maux on choisit le moindre!
On ne peut que se désoler pour le triste sort du peuple syrien...
Mais c’est la réalité du monde d’aujourd’hui !

Stes David

Avant les premières manifestations contre Damas, il y avait aussi les guerres de l'Iraq ; l'invasion de l'Iraq par l'USA et cela a aussi joué beaucoup (Moussol, Raqqa, le bombardements de Moussol par la coalition; la situation en Iraq et la présence depuis longtemps de forces combattants les américains en Iraq, provenant de partout, opérant de la Syrie). La région est le champ de bataille malheureusement entre les grandes puissances; je crains que c'est un test pour un conflit plus large après.

Bee S

Lol quel article partisan..,

Chammas frederico

Doit on se réjouir de se rapprocher d'une normalisation (sous tutelle russo iranienne)
Ou pleurer la "finale" de la série de revers...
Les dindons de la farce sont les quelques résistants nationalistes à la recherche d'une illusoire démocratie pour leur pays
Les sunnites, les frères musulmans, les occidentaux fana de "printemps arabes" ont fait de mauvais calculs, oubliant que Bachar pouvait troquer l'indépendance de son pays contre un soutien sans failles des russo iraniens

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES PREMIERS RESPONSABLES SONT LES PUISSANCES OCCIDENTALES QUI NE SONT PAS INTERVENUES DES LE DEBUT ET ON LAISSE LE CHAMPS LIBRE AUX RUSSES. LES SECONDS SONT LES ARABES QUI EN SUPPORTANT LES ORGANISATIONS TERRORISTES ONT FAIT LE JEU DU REGIME SYRIEN. LE PEUPLE SYRIEN A PAYE LA FACTURE...

FAKHOURI

Comment l'état syrien a été détruit !
Comment de milliers de syriens sont déplacés !
Comment le peuple syrien vit dans la misère !
Comment l'état syrien et soumis aux ayatollah !
etc , etc

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