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Liban

« Que l’État libanais légalise donc notre haschisch ! »

Culture illicite

Hassane Makhlouf, professeur à l’Université libanaise, doute de la capacité de l’État à gérer la légalisation du seul cannabis thérapeutique.

20/08/2018

« L’État ne gagnera pas grand-chose de la légalisation du cannabis thérapeutique. Il aurait plutôt intérêt à légaliser la culture du cannabis sativa, le haschisch actuellement planté dans la Békaa. » C’est ce qu’affirme à L’Orient-Le Jour l’universitaire Hassane Makhlouf, auteur de thèses et d’ouvrages sur le cannabis, coordinateur du mastère de biodiversité à l’Université libanaise. Pour confirmer ses dires, le chercheur, qui est à l’initiative d’un projet sur les cultures de substitution au cannabis et au pavot dans la Békaa en 2001, soutient que « le haschisch pourrait rapporter à l’État libanais deux milliards de dollars par an, contre seulement 100 millions de dollars environ pour le cannabis thérapeutique ».

Il semblerait d’ailleurs que l’« on se dirige vers une légalisation en bonne et due forme de la culture de cannabis à des fins récréatives », révèle-t-il, soutenant qu’une proposition de loi dans ce sens est en préparation. Ces propos sont une réponse au plaidoyer du président de la Chambre, Nabih Berry, le 18 juillet dernier, pour une légalisation de la production de haschisch à des fins médicinales, à l’instar de nombreux États européens et américains.

La thèse de M. Makhlouf balaie aussi la proposition du député des Forces libanaises de Baalbeck-Hermel, Antoine Habchi, déposée le 23 juillet 2018, d’amender la loi 673/98 « relative aux stupéfiants, aux substances psychotropes et aux précurseurs », et de mettre en avant une autre variété de cannabis que celle cultivée actuellement, en tant que culture de substitution. Le député ayant pour intention d’assurer un financement à l’État par la collecte de taxes d’un secteur devenu légal, après l’établissement de relations directes entre les agriculteurs et les entreprises pharmaceutiques. Un processus qui serait contrôlé et permettrait de lutter contre la corruption, selon le député. (Voir L’Orient-Le Jour des 6 et 7 août 2018).


(Lire aussi : Cannabis à usage médical : quels sont ses bienfaits et les pays qui l'autorisent ?)


Difficiles à distinguer
Le professeur Makhlouf s’explique. « Pourquoi l’État veut-il aujourd’hui légaliser le cannabis, si ce n’est pour remplir ses caisses vides ? » Or « les revenus du cannabis thérapeutique ne peuvent qu’être limités, compte tenu qu’un produit à l’état brut ne peut rapporter des sommes importantes, que la demande internationale n’est pas particulièrement élevée, vu que cette plante est cultivée dans de nombreux pays ». Dans cet état des lieux, « le cannabis thérapeutique ne peut garantir les intérêts des agriculteurs et du pays, constate-t-il, doutant qu’il y ait une réelle demande pour toute la superficie plantée au Liban ».

Le chercheur, fils d’agriculteur, souligne de plus que « les effets thérapeutiques du cannabis ne sont pas prouvés scientifiquement, même si les scientifiques se penchent aujourd’hui sur la question ». L’espèce thérapeutique est faible en THC (tétrahydrocannabinol) et en cannabinoïdes, elle ne provoque ni hallucinations ni effets euphorisants. En revanche, soutient-il, « le haschisch cultivé dans la Békaa est riche en THC. Il entraîne euphories et hallucinations. On dit aussi qu’il soulage les glaucomes, baisse la tension artérielle et réduit même les effets secondaires des cancers, probablement grâce à ses effets relaxants et calmants ».

« C’est pour sa richesse en THC que le haschisch libanais est particulièrement prisé et recherché à l’international », insiste le professeur Makhlouf, soutenant que « le potentiel du chanvre cultivé au Liban est énorme ». Il estime par contre que « l’introduction d’une autre espèce modifiée génétiquement et faible en THC risque de n’avoir pas le même résultat et d’être un fiasco ». Il rappelle à cet effet qu’au début des années 70, la tentative de remplacement du haschisch par le cannabis hydrastis, destiné à la production de fibre, s’est soldée par un échec cuisant. « Si l’État cherche à avoir davantage de rentrées, qu’il légalise donc notre cannabis », martèle-t-il, évoquant « l’impact social bénéfique pour les agriculteurs » d’une telle mesure.

Hassane Makhlouf fait part de ses craintes, en cas de légalisation du cannabis thérapeutique. Des craintes liées à la bonne marche du processus, avec en tête, l’introduction de la nouvelle espèce de cannabis à des fins médicales. « Le cannabis thérapeutique et le haschisch qui pousse aujourd’hui dans la Békaa sont des plantes très ressemblantes. Seuls des experts sont à même de les distinguer », avertit le professeur, se demandant comment les autorités et plus particulièrement les forces armées seront capables de mener à bien l’opération de contrôle nécessaire à l’utilisation de l’espèce requise.


(Lire aussi : Au Liban, 50 % de la production de cannabis va à l’exportation)


Écouler la production auprès de fabricants de cigarettes
Il soulève de plus quelques interrogations liées au rôle de l’État. En cas de légalisation du cannabis thérapeutique, qui achètera la production des agriculteurs, l’État ou les sociétés privées ? Quelles seront les quantités cultivées ? Sur quelles bases seront accordées les autorisations aux agriculteurs ? Et comment empêcher la création d’un marché parallèle ? M. Makhlouf doute fortement que les taxes découlant de la vente du cannabis médical remplissent les caisses de l’État, au cas où était adoptée la proposition du député Antoine Habchi. « D’où la nécessité de créer une régie, à l’image de la Régie du tabac, qui achèterait à bon prix la production des agriculteurs sur base de contrats. » Car, affirme le chercheur, « l’État cherche aujourd’hui à faire partie de l’entreprise du cannabis, à se substituer donc au trafiquant ». Ce qui lui permettrait aussi « de contrôler le marché ». « Il écoulerait la production auprès d’acheteurs internationaux », notamment de marques internationales de tabac. D’autant qu’« il est désormais question que ces entreprises vendent des cigarettes de cannabis à des prix avantageux ».

Autrement, Hassane Makhlouf ne voit pas comment les autorités pourraient contrôler la culture de cannabis dans la Békaa. « Déjà qu’elles ne remplissent pas leur rôle de lutter contre cette culture illicite, même si elles en sont capables », déplore-t-il, estimant que « la production de haschisch au Liban frôle désormais les 200 000 tonnes par an ». D’où sa grande réserve quant à la capacité de l’État de gérer la légalisation du cannabis thérapeutique. « À moins que soient apportées des réponses aux questions essentielles », à savoir quels bénéfices tireront l’État et les paysans de la légalisation du cannabis thérapeutique ?



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gaby sioufi

allez comprendre !
gerer une telle affaire par une administration d'une telle renommee ?
C DE LA PURE FOLIE, BETISE, IDIOTIE , INCONGRUITE, SUICIDE,
OU ALORS, UN COMPLOT TRES FINEMENT PREPARE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL Y A LEGALISER... ET LEGALISER... IL FAUT EN CHOISIR AVEC PRECAUTION !

Irene Said

Encore un projet lancé par certains responsables sans véritable et sérieuse étude, dans ce cas précis, de la culture légale du cannabis thérapeutique ou autre.
Ils ne sont capables que de rêver de leurs éventuels bénéfices en monnaie sonnante, mais le reste ils ne connaissent pas.
Et demain, quand les problèmes apparaîtront, ils s'accuseront réciproquement, la seule chose qu'ils maîtrisent si bien !
Irène Saïd


Bustros Mitri

A quand la culture de l' opium a des fins therapeutiques?
On devrait le distribuer gratuitemnt à nos politiciens, peut-etre deviendraient-ils un peu plus poètes !

Stes David

Je me pose la question si cette discussion de légalisation n'est pas purement théorique; il existe au Liban aussi une loi du tabac qui interdit le tabac dans les endroits publiques voir https://www.lorientlejour.com/article/1119198/les-appels-a-une-application-stricte-de-la-174-se-multiplient.html et comme on écrit là 'Malheureusement, au Liban, l’application des lois est un choix personnel'

Yves Prevost

Qui a dit que la légalisation du cannabis thérapeutique devait rapporter quelque chose à l'Etat ou aux cultivateurs? Il est bien évident qu'elle ne servira qu'à camoufler la culture de l'autre cannabis, et donc profiter aux trafiquants.

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