L’édito de Ziyad MAKHOUL

Notre maison brûle

L’édito
30/07/2018

Chapitre I – L’intuition Fourier
Spencer Weart, spécialisé dans l’histoire de la physique et de la géophysique modernes, raconte qu’en 1824, un mathématicien et physicien français, le visionnaire Jean-Baptiste Joseph Fourier, expliquait que la température de la Terre serait beaucoup plus basse si la planète manquait d’atmosphère. C’est cette intuition-là qui reste très probablement à la base de toute la compréhension du réchauffement climatique et de la lutte pour sa maîtrise, du protocole de Kyoto, en 1997, jusqu’aux accords de Paris en 2016.

Chapitre II – Le cauchemar Trump
Le 1er juin 2017, l’inénarrable 45e président des États-Unis « rejette l’avenir », selon son prédécesseur Barack Obama. M. Trump, avec la délicatesse d’un mammouth lâché dans les jardins du palais de Versailles, annonce le retrait de son pays de ces accords de Paris sur le réchauffement climatique – tout en affirmant qu’il reste très attaché à l’environnement. Surréel, peut-être, cauchemardesque et criminel, sûrement.

Chapitre III – Le hurlement des chiffres
Dans un article publié vendredi dernier, le journal Le Monde énumère une série de chiffres qui devrait faire réfléchir le plus blasé des climato-sceptiques : « Plus de 30° dans le cercle polaire et plus de 40°C en Californie et à Tokyo, 36,6°C à Montréal : la planète est en surchauffe. Des records absolus sont battus partout, comme dans le cercle polaire à Kvikkjokk, en Suède, avec 32,5°C le 17 juillet, ou dans le Sahara algérien, avec 51,3°C à Ouargla, le 5 juillet (…). Les conséquences de ces températures extrêmes et caniculaires se comptent certes en centaines de vies humaines, mais aussi en incendies (Grèce, Suède, Sibérie, Lettonie…), ainsi qu’en sécheresse, pertes de récoltes (céréales, foin…) et difficultés d’approvisionnement en eau. »
Chaque chiffre a désormais valeur de cent et un hurlements d’alarme, discours, ou autres divinations à la Nostradamus ou à la Philippulus.

Chapitre IV – La prophétie Wallace-Wells
Dans un très vaste article publié le 9 juillet 2017 dans le New York Magazine (repris et résumé par le magazine Usbek & Rica), et dans une démarche assumée de catastrophisme total, mais finalement très pédagogique et basée sur des entretiens avec une kyrielle de scientifiques, le journaliste David Wallace-Wells énonce les huit conséquences apocalyptiques, d’ici à 2100, du réchauffement climatique.
Un : Doomsday, ou le jour du Jugement dernier. Ce sera la montée des eaux, cette grande submersion qui menacerait au moins 600 millions de personnes avant la fin du XXIe siècle. Deux : la chaleur mortelle. Même à 4°C de réchauffement, la canicule de 2003, qui a tué 2 000 personnes par jour, deviendra la norme en Europe. Trois : la famine mondiale. Et une simple et terrifiante question, que tout le monde se posera d’ici à la fin du siècle également : comment nourrir une population 50 % plus nombreuse avec 50 % de céréales en moins ? Quatre : les pestes climatiques. Qu’arrivera-t-il quand la peste bubonique et la petite variole congelées seront libérées par la fonte des glaces ? Ou quand la dengue ou la malaria migreront, avec les moustiques tropicaux, vers le Nord ? Cinq : l’air irrespirable. Si la teneur en carbone monte à 1 000 particules par million en 2100, cela baisserait les capacités cognitives humaines de 21 %. Six : la guerre perpétuelle. Selon l’étude de Burke et Hsiang, les sociétés verraient augmenter de 10 à 20 % la probabilité d’un conflit armé pour chaque demi-degré de réchauffement supplémentaire. Sept : l’effondrement économique permanent. Selon la même étude, il y aurait 12 % de chances que le réchauffement climatique réduise la productivité globale de plus de 50 % d’ici à 2100. Huit : les océans empoisonnés. L’hydrogène sulfuré, issu de l’absorption par les océans de plus du tiers du carbone, est le gaz préféré de la planète pour commettre un holocauste naturel.

Chapitre V – Netflix and chill?
Bien sûr, l’immense, voire la quasi-totalité des Terriens ricane, de plus en plus jaune et de moins en moins fort, certes, à la lecture de tout cela, répétant que d’ici à 2100, ils seront morts, ou qu’une multinationale quelconque trouvera une solution. Bien sûr, en attendant, ils dévorent des dystopies et autres films et séries fin de monde, entre virus ultramutants, aliens méchants ou catastrophes naturelles. Bien sûr, ils n’ont retenu de Mad Max-Fury Road que la plastique insensée de Charlize Théron, les muscles de Tom Hardy et le talent fou du réalisateur, George Miller. Bien sûr, ils sont à des années-lumière de penser que d’ici à 2100, tout le monde se moquera du pétrole et ne pensera plus qu’à l’eau. Bien sûr que nous n’en sommes pas encore là, mais ils ne sont qu’une petite minorité, sur plus de 7 milliards, à savoir qu’il y a urgence. Une véritable, une affolante urgence.

Chapitre VI – Les cèdres du Liban
Surtout ici. Le Liban n’est certes pas un de ces pays industrialisés extrêmement pollueurs, mais, comme la quasi-totalité des États arabes, il s’engage trop peu dans l’action internationale pour maîtriser le changement climatique. Dans un cri d’alarme publié dès 2009 dans nos colonnes, Suzanne Baaklini rappelait à tous ceux qui étaient tentés de l’oublier que ce réchauffement-là pouvait provoquer la disparition totale des cèdres au Liban. Un des rares symboles absolus de cohésion et d’identité dans ce pays qui se noie un peu plus chaque jour. Et qui se fout impérialement de l’environnement.

Chapitre VII – L’annonce Chirac
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer, et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril, et nous en sommes tous responsables. »
C’était le 2 septembre 2002, à Johannesburg en Afrique du Sud, en ouverture du discours que le président français de l’époque, Jacques Chirac, a fait devant l’Assemblée plénière du IVe Sommet de la Terre. Cette annonce faite au monde par l’un des plus fascinants hommes politiques de France est désormais gravée dans la mémoire collective. Un cri de guerre.

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Bustros Mitri

L’humanité n’a plus d’humain que le nom. À force de jongler avec la science , sans respecter la nature, avec le fantasme de la maîtrise absolue, sans intelligence des comportements, ce cirque de Noé à l’echelle planétaire, atteindra bientôt ses limites , et le monde fier de ses conquêtes matérielles, devra en rendre compte brutalement.

Le Faucon Pèlerin

Chapitre III. A ce rythme, bientôt on verra des bananiers, des amandiers, des abricotiers etc... pousser autour du Pôle Nord. Cela serait une occasion pour notre sempiternel ministre des Affaires étrangères pour aller inaugurer une bananeraie libanaise à Kwikkjokk dans le cercle polaire suédois.

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