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Idées

La main de l’homme, principale menace pour les cèdres du Liban

Patrimoine naturel
28/07/2018

Aux yeux des Libanais comme du monde entier, le cèdre n’est pas qu’un conifère, au même titre que le sapin et le genévrier qui peuplent notre terre depuis des millénaires, mais un symbole, un emblème, un mythe indissociable de notre identité nationale. C’est sans doute ce qui explique la vague d’inquiétude et de questionnement déclenchée par la publication, le 18 juillet dans le New York Times, d’un article au titre quelque peu alarmiste :« Climate Change Is Killing the Cedars of Lebanon » (« Le changement climatique tue les cèdres du Liban »).
Si une lecture attentive de cet article, au demeurant fort bien documenté et illustré, permet de sensibiliser les lecteurs sur certains faits et constats scientifiques indéniables sur cette espèce et les défis auxquels elle est confrontée, son titre – et certaines affirmations telles que : « Les cèdres du Liban font peut-être face à leur menace la plus dangereuse : le changement climatique pourrait anéantir la plupart des forêts de cèdres restantes du pays d’ici à la fin du siècle » – a pu susciter des craintes disproportionnées, notamment sur les réseaux sociaux, quant à la réalité et la nature de la menace.

Travaillant sur la génétique du cèdre et son adaptation depuis plus de 20 ans et ayant planté des milliers de cèdres avec l’association Jouzour Loubnan que j’ai cofondée en 2007, j’ai senti le besoin de réagir pour donner une voix à ces majestueuses créatures silencieuses que je connais bien intimement de leurs gènes jusqu’aux craquelures de leurs écorces en passant par chacun des cernes archivant la mémoire du temps et des facteurs environnementaux.


(Pour mémoire : « La pollution tue plus que le terrorisme au Liban »)


Facteurs de résistance
Dès qu’on évoque les arbres, surtout les conifères, l’échelle du temps s’étend considérablement. L’Homo sapiens aurait 300 000 ans, comme en témoignent les dernières découvertes archéologiques au Maroc, alors que le Cedrus libani peuple la planète depuis plus de 18 millions d’années. L’espérance de vie d’un humain se situe autour de 75 ans, celle du cèdre serait au moins 10 fois plus élevée.
La présence actuelle d’une espèce dans un endroit de la planète n’est pas immuable, elle change avec le temps : chaque espèce possède une zone de répartition spécifique bornée par des zones périphériques aux conditions environnementales stressantes, spatialement diverses, temporellement instables, et, dans tous les cas, très différentes de celles existant au cœur de son aire de répartition. Ces zones périphériques sont fortement mobiles : les espèces se déplacent constamment vers le nord ou le sud, les hautes ou basses altitudes suivant l’évolution des températures des cycles glaciaires-interglaciaires que connaît notre planète. Le Liban constitue la limite sud de répartition du Cedrus libani qui existe également en Syrie et en Turquie. Les marges de hautes latitudes et altitudes représentent les zones fraîches vers lesquelles le cèdre migre durant une période de réchauffement climatique. Cependant, cette mobilité, qui se fait par le biais des graines dispersées par le vent qui colonisent le front de migration, nécessite un certain temps. Temps devenu malheureusement insuffisant, compte tenu de la cadence avec laquelle s’installe un changement climatique exacerbé par la contribution humaine aux émissions de gaz à effet de serre.

En se limitant à cet énoncé, on pourrait tirer la conclusion sommaire que le cèdre disparaîtra bientôt de nos montagnes. Ce serait occulter deux facteurs très importants : d’une part, l’hétérogénéité de la géomorphologie du Liban, ses montagnes, ses vallées, l’orientation des chaînes du Mont-Liban et de l’Anti-Liban et, d’autre part, le potentiel génétique important de cette espèce. Le premier facteur a permis à plusieurs espèces tempérées de survivre à l’âge glaciaire et permet aujourd’hui à plusieurs espèces qui requièrent un climat plus frais de persister dans nos vallées (comme par exemple le charme-houblon ou l’orne). La persistance des espèces qui ont survécu aux oscillations climatiques passées implique, elle, une large base génétique qui a accompagné cette migration et qui a permis à la sélection naturelle des individus les plus aptes d’opérer. Ainsi, les cèdres du Liban ont une large base génétique riche et diversifiée qui laisse présager un potentiel d’adaptation élevé.


(Lire aussi : Le scoutisme, un outil pédagogique pour l’éducation de la future génération à l’écologie)


Consanguinité
Sauf que la richesse génétique et l’expérience gravée dans leurs gènes, qui leur permettront de lutter contre le réchauffement climatique, les attaques parasitaires et divers stress environnementaux qui surviendront, demeurent dramatiquement vaines contre le béton, le bitume et les scies des bûcherons. Car cette richesse génétique vient de l’échange entre les différentes cédraies : le flux du pollen et la dispersion des graines. Plus nos forêts sont fragmentées et espacées, plus elles seront isolées. Elles souffriront des effets de la consanguinité qui pourraient venir à bout des populations les plus prestigieuses. À l’instar des pharaons d’Égypte, la reproduction entre des individus apparentés engendre des descendants handicapés par des tares génétiques.

Les efforts déployés par le Liban, des agences gouvernementales aux ONG, pour rétablir la couverture forestière du Liban sont louables. Le programme « 40 millions d’arbres » lancé en 2012 par le ministère de l’Agriculture prévoit une migration « assistée » vers des altitudes plus élevées. Dans ce cadre, la connexion des différentes cédraies via un « corridor forestier » est aussi considérée. Ce dernier ne sera d’ailleurs pas uniquement profitable aux cèdres et à leur cortège floral mais également à nos mammifères qui peinent à se déplacer et à couvrir leurs besoins élémentaires.

Bien entendu, le réchauffement climatique, avec des températures plus élevées et une diminution des précipitations, ajoute une couche de stress à la survie des populations des cèdres mais, in fine, c’est bien l’homme qui inflige déjà des dommages irrécupérables et qui risque de leur donner le coup de grâce. Le cèdre du Liban a le potentiel génétique nécessaire pour s’adapter. Mais l’homme a incontestablement un rôle à jouer : plutôt que d’agir en agent destructeur, soyons-en l’agent protecteur, régénérateur et démultiplicateur, afin de l’aider à rattraper la cadence effrénée du changement de son environnement.

Magda Bou Dagher Kharrat est docteur en biologie moléculaire des plantes (Paris VI), directrice du département des Sciences de la vie et de la Terre-Biochimie de l’Université Saint-Joseph et co-fondatrice et vice-présidente de l’ONG « Jouzour Loubnan », qui s’occupe de reboisement au Liban.


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Le Faucon Pèlerin

Les trois ennemis de nos cèdres (et de notre patrimoine forestier) sont "le béton, le bitume et les scies des bûcherons".
Je cite deux exemples : La disparition totale de "Snoubar el-Foukani" (la pinède supérieure) et la disparition programmée de "Snoubar el-Tehtani" (La pinède inférieure) appelée Kaslik-* à Sarba (Kesrouan). Les deux pinèdes sont sous le béton et le bitume.
Merci et félicitations Chère Magda Bou-Dagher Kharrat.

* Kaslik, cela veut dire "caserne" en turc.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,HOMME PRINCIPALE MENACE DE LA PLANETE TERRE QU,IL EST ENTRAIN DE DETRUIRE !

Marionet

Super intéressant. Mme Bou-Dagher Kharrat exprime explique clairement la situation et les enjeux concernant cet arbre majestueux et dont la charge affective dépasse et de loin son statut d'emblème national.Dommage que l'article soit un peu court concernant les projets de préservation tels que ce corridor forestier dont j'entends parler pour la première fois.

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