Une photo du début du XXe siècle du patriarche Élias Hoayek avec des personnalités de l’époque, exposée dans le musée qui lui est consacré au couvent de la Sainte-Famille à Abrine, Batroun. Suzanne Baaklini/L’Orient-Le Jour
Grand bâtisseur et grand organisateur, le patriarche Hoayek avait insufflé à l’Église maronite un élan spirituel nouveau et avait affronté aussi la Grande Famine, qui décima le tiers de la population du Mont-Liban. Mais ce texte se concentre sur un seul point : son rôle dans la création du Grand Liban.
Lorsque l’Empire ottoman s’effondra, un vide se créa. Trois projets politiques s’affrontèrent alors pour le territoire qui allait former le Liban. Premier projet : un Grand Liban, porté par le patriarche Hoayek. Deuxième projet : une Grande Syrie incluant le Liban, défendue par Fayçal, fils du chérif de La Mecque. Troisième projet : celui du Comité central syrien, présidé par un maronite, Chukri Ghanem, avec comme secrétaire général un melkite syrien, Georges Samné. Soutenu et financé par le Quai d’Orsay, ce comité militait pour une Grande Syrie géographique – Liban et Syrie actuels, sandjak d’Alexandrette, Palestine, Cilicie – unifiée. Ces territoires devaient former une fédération d’États laïcs, sous le contrôle de la France. Les frontières visées par le Comité syrien rejoignaient celles réclamées par Fayçal. Mais la vision du Comité central syrien était différente : pour lui, la Syrie avait une histoire millénaire. Elle parlait arabe, mais n’était pas arabe. Elle ne saurait être dirigée par des Bédouins du Hedjaz. Fayçal, de surcroît, leur apparaissait comme un homme des Britanniques.
Ce troisième projet avorta rapidement. La compétition se resserra alors entre deux camps : le Grand Liban des maronites et la Grande Syrie de Fayçal. L’arbitrage entre ces deux projets revint à Clemenceau, qui n’était pas acquis à l’idée d’un Grand Liban dans ses frontières actuelles. Il estimait qu’un accord avec une personnalité sunnite arabe de haut rang comme Fayçal faciliterait l’acceptation du mandat français par les Syriens.
Des signes de rapprochement se multiplièrent entre la France et Fayçal. Le patriarche Hoayek s’en inquiéta. Il décida alors de venir lui-même défendre le projet du Grand Liban à la conférence de paix.
À ce stade, le patriarche était loin d’avoir l’appui du gouvernement français. Dans un télégramme à Pichon, le ministre des Affaires étrangères, Georges-Picot, écrivit : « Mettant à profit l’inquiétude soulevée parmi les populations maronites du Liban par l’arrivée de l’émir Fayçal à bord d’un navire de guerre français et par les honneurs qui lui furent rendus par nos officiers à son débarquement, le patriarche et le président du Conseil administratif cherchent à provoquer une agitation en faveur de la complète indépendance d’un (Grand) Liban, qui ne conserverait aucun lien avec la Syrie… Ces deux personnages mènent une véritable (campagne). Les réunions se multiplient et les plus exaltés prononcent même parfois des discours regrettables à l’égard de la France. »
C’est dans ce contexte que le patriarche maronite décida de conduire une seconde délégation à la conférence de paix. Georges-Picot s’y opposa. Il s’en ouvrit auprès du ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon : « Le patriarche maronite que j’ai vu hier, tout en affirmant sa confiance et celle du peuple libanais dans l’efficacité de mon intervention, m’a annoncé l’intention de se rendre à Paris pour défendre personnellement les libertés et l’indépendance du Liban auprès du gouvernement de la République et ultérieurement, si Votre Excellence le lui conseille, auprès de la conférence de la paix… et a exprimé l’espoir que la France ne ferait pas moins pour lui à cet égard que pour l’émir Fayçal. J’ai tâché de le dissuader de son projet. »
Ces échanges le montrent : les partisans du Grand Liban n’étaient pas toujours en phase avec la politique française. Celle-ci, à ce stade, privilégiait encore un accord avec Fayçal.
La seconde délégation libanaise, conduite par le patriarche Hoayek, quitta le port de Jounieh le 15 juillet 1919 à bord d’un bâtiment de la marine française, le Cassard, dans une atmosphère de ferveur populaire, les catholiques de tout le Liban ayant afflué pour marquer leur solidarité avec leur chef religieux. Les autres communautés restèrent discrètes. Cette délégation libanaise, constituée de l’archevêque de Beyrouth Mgr Ignace Moubarak, l’archevêque de Tyr Mgr Chekrallah el-Khoury, le vicaire patriarcal Mgr Boutros Faggali et le père Stéphan Douaihy, fut rejointe à Paris par l’archevêque melkite de Zahlé, Mgr Kyrillos Mogabgab.
Après un voyage de cinq jours, le Cassard atteignit Tarente, au sud de l’Italie, où la délégation eut droit à une réception officielle. Elle repartit pour Rome et y séjourna jusqu’au 20 août. Cette période fut mise à profit pour une entrevue avec le pape et les cardinaux acquis à la cause libanaise. Enfin, accueil grandiose à Paris, où le patriarche fut attendu par le cardinal archevêque de Paris, des représentants du gouvernement français et des membres de la communauté libanaise en France. La délégation fut l’hôte du gouvernement français au Grand-Hôtel Continental avant de s’installer dans un hôtel particulier appartenant au comte de Souza, 17 rue de Bellechasse.
À Paris, les contacts du patriarche débutèrent le 25 août par une visite au ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon, puis le 27 août au président de la République Raymond Poincaré, acquis à la cause libanaise. Le mois de septembre fut mis à profit pour nouer des contacts avec les responsables français et les journalistes, tenir des conférences, Mgr Moubarak jouant le rôle d’attaché de presse de la délégation. Ce ne fut que le 5 octobre que le patriarche fut reçu par Clemenceau.
Connu pour son anticléricalisme, Clemenceau, en découvrant la délégation libanaise composée de prélats avec leurs barbes longues, leurs tuniques noires et de grosses croix sur la poitrine, s’adressa au patriarche en ces termes : « Si Votre Béatitude désire me convertir, une telle mobilisation n’est pas nécessaire pour un seul homme ! », ce qui permit de détendre l’atmosphère ; puis la discussion se concentra sur l’essentiel. Après avoir longuement entendu les arguments du patriarche, Clemenceau conforta la délégation en ces termes : « Vous ne voulez pas être gouvernés par les Arabes, je peux vous assurer que vous ne le serez pas. Vous voulez être complétement indépendants, vous le serez également. »
Le 4 novembre, la délégation libanaise présenta les revendications du Liban devant la conférence de paix. Le 10 novembre, Clemenceau rendit publique une lettre adressée au patriarche maronite par laquelle il s’engageait à donner leur indépendance aux Libanais : « Le désir des Libanais de conserver un groupement autonome et un statut national indépendant s’accorde parfaitement avec les relations libérales de la France. » Sans s’engager sur les frontières de ce Liban indépendant, en raison des négociations qu’il menait en parallèle avec Fayçal, Clemenceau exprima clairement sa volonté d’agrandir la « Montagne », en lui offrant les territoires nécessaires à son développement : « La France tiendra le plus grand compte dans la délimitation du Liban, de la nécessité de réserver à la Montagne des territoires de plaine et l’accès à la mer indispensable à sa prospérité… »
Le patriarche et la délégation rentrèrent au Liban à bord du cuirassé Jurien de la Gravière, avec le sentiment d’avoir accompli leur mission. Le 23 décembre 1919, jour prévu de leur arrivée à Beyrouth, une violente tempête se déchaîna, faisant craindre le pire et obligeant le cuirassé à rester au large. Ce ne fut que 48 heures plus tard, le jour de Noël, que le bateau apparut à l’horizon. Après un accueil populaire et officiel, le patriarche se dirigea vers la cathédrale Saint-Georges pour célébrer une messe de remerciement pour la France et ses efforts en faveur d’un Liban indépendant, puis il s’installa quatre jours durant au collège de la Sagesse pour recevoir les différentes délégations et les officiels français et libanais, qui vinrent le saluer et lui présenter leurs hommages.
Dans son mémoire à la conférence de paix, le patriarche commençait par rappeler qu’il agissait au nom du Conseil administratif du Mont-Liban et des populations des villes et campagnes qui, sans distinction de rite ou de confession, demandaient leur rattachement au Liban. Les demandes libanaises se déclinaient ainsi :
1. La reconnaissance de l’indépendance du Liban.
2. La restauration du Liban dans ses limites historiques.
3. Les sanctions contre les auteurs ou les instigateurs des atrocités et exécutions commises par les autorités turco-allemandes. Le mémoire accusait les Allemands au même titre que les Turcs de la famine et des malheurs du Liban pendant la Première Guerre mondiale.
4. Enfin, en application du traité de Versailles, qui prévoyait l’instauration d’un mandat, il demandait que celui-ci soit exercé par la France, tout en préservant la souveraineté du Liban conformément à l’article 22 du pacte de la Société des Nations.
Par « indépendance du Liban », les rédacteurs du mémoire entendaient avant tout son indépendance vis-à-vis de la Syrie. Ils rappelaient que le Liban avait une longue tradition d’autonomie, contrairement aux populations voisines assujetties aux Arabes ou aux Turcs. Il faisait aussi valoir que le Liban se distinguait de son environnement en étant le principal foyer de culture occidentale en Orient.
Les revendications de cette seconde délégation étaient plus étendues que celles de la première. Le territoire réclamé correspondait au Liban actuel, augmenté de la vallée de la Houla – aujourd’hui en Israël – et du lac de Homs – aujourd’hui en Syrie.
Marqués par l’épisode récent de la famine, les délégataires avancèrent un argument simple : un Liban privé de ses plaines du nord, le Akkar, et de l’est, la Békaa, ne serait qu’une chaîne de montagnes improductives, incapable de nourrir ses habitants. Mgr Moughabghab, évêque de Zahlé, réclama pour sa part l’annexion des quatre cazas de la Békaa au Liban.
Une question se posait alors : sur quoi le patriarche s’appuyait-il pour réclamer ces frontières ? Il y répondit lui-même, dans le mémorandum déposé devant la conférence de paix : « En réclamant son agrandissement, le Liban ne réclame, en réalité, que sa restauration territoriale, dont font foi l’histoire et la carte de l’état-major français de 1860-1862. »
Cette carte avait une histoire. À l’époque, la France avait voulu donner à la moutassarrifiya les frontières du Liban actuel. Elle s’était heurtée à l’opposition des Ottomans et des Britanniques, et avait dû revoir ces frontières à la baisse. Mais la carte était restée dans les papiers du patriarcat maronite. Elle resurgit, des décennies plus tard, pour servir de fondement aux revendications territoriales du Grand Liban.
Clemenceau envoya, en novembre 1919, le général Henri Gouraud à Beyrouth comme haut-commissaire en Syrie et au Liban, et conclut, en janvier 1920, un accord provisoire avec Fayçal, dans lequel celui-ci acceptait l’idée d’un Liban indépendant, sans toutefois en préciser les frontières. D’après les confidences de Fayçal, on sait que c’était un Liban sans Beyrouth, ni Tripoli, ni l’est de la Békaa. Mais à son retour à Damas, Fayçal, mesurant l’hostilité des nationalistes syriens à toute idée de mandat français, n’osa jamais revenir à Paris pour signer l’accord définitif et se laissa déborder par les milieux nationalistes, qui proclamèrent, le 7 mars 1920, le royaume arabe de Syrie qui englobait le Liban, une monarchie constitutionnelle avec à sa tête Fayçal. Ce royaume fut rejeté par les Français et les Britanniques réunis, en avril 1920, à San Remo, pour se partager la région en zone de mandat français (Syrie et Liban) et zone de mandat britannique (Palestine, Transjordanie et Irak).
Pour imposer le mandat français sur l’ensemble Syrie-Liban, le général Gouraud, qui se trouvait à Beyrouth, lança un ultimatum à Fayçal, qui contrôlait Damas. Face à son refus, l’armée française envahit la Syrie après avoir vaincu les troupes chérifiennes à la bataille de Khan Mayssaloun, le 24 juillet 1920.
Quelques jours après la bataille de Khan Mayssaloun, le général Gouraud, devant une foule en liesse à Zahlé, annonça l’annexion de la Békaa à la moutassarrifiya et déclara qu’il s’agissait d’une étape vers le projet du Grand Liban.
Pourtant, à cette date, les décideurs français n’étaient pas encore tombés d’accord sur les frontières à donner au Grand Liban. Alexandre Millerand, successeur de Clemenceau, proposa à Gouraud de découper la zone du mandat français en neuf entités et ajouta que Beyrouth et Tripoli n’avaient pas leur place dans le Grand Liban.
Face au désaccord de Gouraud, Millerand finit par céder. C’est donc Gouraud qui procéda à la division de la zone du mandat en quatre entités : le Grand Liban, le gouvernement de Damas, le gouvernement d’Alep et le territoire des alaouites. Le Grand Liban devint en 1926 la République libanaise ; la Syrie est créée en 1925. Le Grand Liban naquit donc avant la Syrie ; il n’en fut pas détaché. Tous deux étaient issus de ce vide qui s’était créé après l’effondrement de l’Empire ottoman.
Le 1er septembre 1920, c’était un mercredi, à 17h, le général Gouraud, sur le perron de la Résidence des Pins, avec à sa droite le patriarche maronite Élias Hoayek, à sa gauche le mufti sunnite de Beyrouth Mustapha Naja, proclama, dans un discours qui reste gravé dans l’histoire, le Grand Liban.
Par la suite, Gouraud constata des difficultés dans le fonctionnement des quatre États. Il souhaita alors revenir au projet initial français : une fédération syrienne incluant le Liban, avec comme lien fédéral la puissance mandataire. Mais il se heurta à l’opposition du patriarche Hoayek, qui refusa que le Grand Liban intègre cette fédération.
Un incident éclata lors d’un dîner donné le 23 septembre 1921, en l’honneur de Gouraud, au siège d’été du patriarcat maronite à Dimane. Le patriarche s’adressa à Gouraud dans son discours de bienvenue : « Vous avez proclamé l’indépendance du Liban restauré dans ses frontières naturelles ; vous savez combien nous en avons été heureux et reconnaissants ; mais depuis quelque temps cette indépendance semble courir des risques : on parle d’union ou de fédération avec la Syrie… Mon général, nous avons confiance en vous, nous avons confiance en la France ; mais il ne faut pas qu’on touche à l’indépendance du Liban, sinon le pays se révoltera. »
Les échanges furent acerbes. Mais un respect mutuel liait les deux hommes. À la mort du patriarche Hoayek, fin 1931, le général Gouraud – alors gouverneur militaire de Paris – écrivit dans son télégramme de condoléances : « Je le croyais éternel. »
La Fédération syrienne finit par être proclamée le 28 juin 1922. Le Grand Liban n’en fit pas partie.
Cardiologue et historien
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


L'Irak s'engage à défendre sa souveraineté et prévenir les menaces visant ses voisins