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Liban

La normalisation Beyrouth-Damas, une requête pour rééquilibrer les rapports de force en Syrie

Liban-Syrie

Le Hezbollah chercherait ainsi à consacrer ses acquis géopolitiques.

26/07/2018

Depuis l’annonce, vendredi dernier, par les officiels russes d’un projet de rapatriement massif des réfugiés syriens installés au Liban et en Jordanie, la machine diplomatique des pays concernés s’est mise en branle pour saisir cette nouvelle opportunité souhaitée non seulement par les pays d’accueil mais également par une Europe effrayée à l’idée de voir de nouveaux flux de réfugiés déferler sur son continent.

En concomitance, le Hezbollah, par le biais de son ministre de l’Industrie, Hussein Hajj Hassan, a pris dimanche le relais du chef du CPL, Gebran Bassil, pour relancer la requête de la normalisation avec le régime syrien. Une telle normalisation, allèguent MM. Bassil et Hajj Hassan, versera immanquablement dans l’intérêt du Liban qui doit d’ores et déjà s’apprêter à intégrer le chantier de la reconstruction en Syrie et réhabiliter son commerce régional à la faveur des ouvertures de points de passage, par le biais de la Jordanie notamment.

Les deux propositions, celle de Moscou d’une part et celle du Hezbollah d’autre part, qui reflète en définitive les desiderata iraniens, illustrent on ne peut mieux la guerre d’influence que se livrent les deux puissances mandataires en Syrie, même si l’Iran se trouve de plus en plus affaibli dans ce rapport de force. En relançant la proposition de la normalisation, le Hezbollah, dont 8 000 combattants se trouvent toujours en Syrie, et à travers lui l’Iran, chercherait ainsi à protéger leurs acquis en termes géopolitiques, à la lumière du renflouement du rôle russe dans la région. Consacrée par Washington, notamment au lendemain du sommet d’Helsinki, la Russie est désormais investie de la tâche de gérer le dossier syrien, à la seule condition d’assurer la sécurité d’Israël. Autre exigence formulée en parallèle par Washington, l’éviction hors de la Syrie de l’Iran, que l’administration américaine souhaite voir hors jeu.

Si Moscou et Washington sont désormais d’accord pour maintenir le régime en place, « ils ne veulent certainement pas voir les Iraniens s’installer confortablement en Syrie », constate Fabrice Balanche, géographe et maître de conférences à l’Université Lyon 2.

Bouter l’Iran hors de la Syrie est, de l’avis de Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris, une ambition « irréaliste ». « Les Russes ne vont pas facilement offrir ce cadeau aux Américains. Ils chercheront plutôt à utiliser cette carte pour obtenir des acquis en essayant notamment d’attirer des fonds pour la reconstruction de la Syrie », dit-il, avant de faire remarquer que l’Iran n’a pas consenti à dépenser des millions de dollars en Syrie pour se retirer aussi facilement. Aujourd’hui, c’est une autre carte que Moscou tente également de manipuler, selon lui, en faisant miroiter, aux yeux des Américains et des Européens qu’il cherche à séduire, un retour massif des réfugiés chez eux, sans que cette opération ne soit pour autant garantie, sachant que la Syrie est en ruine et que l’infrastructure détruite ne peut permettre une intégration des nouveaux arrivés.


(Lire aussi : 30.000 réfugiés syriens veulent rester au Liban, les autres sont prêts à rentrer, assure la Russie)


Pouvoir d’obstruction
D’ailleurs, ce qui surprend de prime abord, c’est la volonté contrastée de la Russie d’une part et du régime syrien et derrière lui l’Iran de l’autre, en matière de retour des réfugiés. La Russie laisse croire, à travers la promotion de son projet soutenu par l’administration américaine, à un retour global des réfugiés dans leurs régions d’origine. Un projet que n’avalisent certainement pas l’Iran et le président Bachar el-Assad qui, de l’avis de plusieurs experts, ne veulent franchement pas voir l’opposition syrienne, qui constitue la majorité de la population des réfugiés, réinvestir le territoire.
« Bachar el-Assad l’avait clairement signifié récemment, lorsqu’il avait précisé que le tissu social syrien est plus viable aujourd’hui », commente encore M. Majed.

Les Russes, de leur côté, qui cherchent à s’affirmer comme acteurs incontournables sur la scène internationale et « les champions de la cause du retour des réfugiés » savent pertinemment qu’un retour massif de ces derniers bute sur de nombreux obstacles, dont le moindre est le décret numéro 10 prévoyant l’expropriation des biens de ceux qui ne sont pas retournés à temps dans certaines zones, un texte déjà mis en exécution par le régime. Autre problème auquel devra se confronter Moscou, c’est le caractère « volontaire » de ce retour que dicte le droit international humanitaire notamment, et qui ne semble toujours pas acquis chez nombre des réfugiés, qui pour l’heure continuent de craindre sérieusement toutes sortes de représailles et de vendettas que les Russes ne pourront vraisemblablement pas empêcher. « Moscou ne pourra pas mettre un policier à chaque coin de rue », note M. Balanche qui fait remarquer qu’en même temps, la Russie veut absolument montrer qu’elle est capable de faire respecter les accords de réconciliation comme cela s’est fait au sud de la Syrie et qu’elle peut être garante du retour des réfugiés.  Même si le régime syrien ne jouit plus d’une marge de manœuvre importante, encore moins d’un pouvoir de décision influent, il n’en reste pas moins que son pouvoir d’obstruction peut jouer, constate encore le chercheur.


(Lire aussi : En attendant le projet russe, environ 600 nouveaux réfugiés sont rentrés en Syrie)


Plus qu’une simple normalisation
Certes, reconnaît Riad Kahwaji, fondateur d’Inegma, un site de consultation en questions stratégiques et sécuritaires, le dossier du retour des réfugiés constituera un lourd fardeau pour les Russes qui en font aujourd’hui une de leurs priorités. « Mais il faut savoir que ce dossier n’est plus du ressort du régime syrien puisqu’il a été placé entre les mains de Moscou et de Washington. » Par extension, poursuit l’analyste, la Russie ne traitera qu’avec les gouvernements concernés, notamment ceux de la Jordanie et du Liban, et non avec les parties, comprendre le Hezbollah et le Courant patriotique libre. M. Kahwaji faisait allusion à la guerre des prérogatives que se livrent Baabda et le Sérail depuis quelques jours autour de ce dossier dont les locataires se disputent le parrainage depuis l’annonce du projet russe.   « Si M. Hariri parvient à faire prévaloir le cadre institutionnel pour le suivi de ce dossier, il réussira à l’extirper des mains du CPL et du Hezbollah », poursuit Kahwaji.

C’est probablement sous cet angle qu’il faut comprendre la reprise de plus belle de la revendication de la normalisation avec la Syrie préconisée par MM. Bassil et Hussein Hajj Hassan. Ce dernier a d’ailleurs joint l’acte à la parole et s’est dépêché hier de se rendre en Syrie, pour rencontrer son homologue syrien, Mohammad Mazen, et le ministre des Transports Ali Hammoud. Le ministre du Hezbollah affirme devant ses interlocuteurs syriens qu’« une partie des Libanais n’est toujours pas convaincue de la profondeur des relations qui lient les deux pays. Ils en seront persuadés tôt ou tard ». Pour Ziad Majed, ce n’est pas à une simple normalisation des relations avec la Syrie que le Hezbollah et le CPL font appel – puisque les canaux de communication n’ont jamais vraiment été interrompus entre les deux pays –, mais plutôt « à une demande de rapprochement voire à une alliance politique entre les deux pays que commande désormais la montée en puissance de la Russie dans la région ». 

Quelle que soit la forme souhaitée de la réhabilitation des liens entre Beyrouth et Damas, elle ne sera que néfaste pour le Liban, commente le stratège militaire, le général Khalil Hélou, qui tient à rappeler que la Syrie est désormais mise à l’index par la communauté internationale. « Si le Liban tient à conserver ses amitiés, il doit se méfier de ce piège », dit-il, en se disant convaincu que cette proposition relève de la simple surenchère politique.



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Irene Said

Nous savons trop bien que notre soeur-voisine la Syrie n'a jamais accepté l'indépendance du Liban !

Donc méfions-nous de tous les accords que notre chère voisine peut concocter avec ses fidèles et très dévoués frères-serviteurs de chez nous.
Nous avons eu déjà assez d'experiences cuisantes et douloureuses avec elle, pour ne pas recommencer !
Irène Saïd










gaby sioufi

cessons ces "naivetes" pour ne pas dire autre chose.
NORMAL que hezb veuille tirer benefice de ses prouesses intelligentes.
NORMAL que, en l'occurence il veuille/reussisse a poser de nouvelles conditions que le nouveau liban DEVRA respecter ou sinon ! .

Homsy Christian

Ça ne va plus bien la tête? Normaliser avec la Syrie après ce qu’elle nous a fait subir depuis 1978? Normaliser avec un boucher de son propre peuple qui nous a forcé à accueillir près d’un million et demi de réfugiés? La Syrie nous a fait plus de mal qu’Israel. Ce n’est pas le mandat donné par le peuple libanais. Mr Bassil, petit homme supplétif du Hezbollah, lui même supplétif des intérêts géopolitiques de l’Iran, pouvez vous pour une fois faire preuve d’honneur et de patriotisme? #Notinmyname.

Yves Prevost

Une "normalisation" des relations entre le Liban et la Syrie serait évidemment souhaitable, à condition que l'on s'entende sur le sens de ce terme.
Ces relations n'ont jamais été "normales", c-à-d celles de deux pays voisins et égaux.
L'établissement de relations "normales" supposerait le règlement du lourd contentieux né de l'occupation du Liban pendant près de 40 ans: destructions, massacres, enlèvements et tortures...
Même s'il est vain d'espérer le versement d'indemnités de guerre (de toutes façons, la Syrie actuelle n'est pas solvable) le minimum acceptable est l'éclaircissement du sort des prisonniers libanais en Syrie, et la libération de ceux (s'il en existe) qui sont encore en vie.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PAS DE NORMALISATION AVANT LA SOLUTION DE LA CRISE SYRIENNE ET LE NOUVEAU REGIME QUI EN RESULTERA !

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