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Liban

Paroles de réfugiés syriens à Ersal : « Je sais parfaitement, et mieux que l’ONU, de quoi le régime syrien est capable »

Reportage

À Ersal, d’où près de 600 réfugiés syriens ont pris lundi le chemin du retour, le scepticisme prévaut, conforté par la nouvelle de la mort ou la disparition de deux anciens rapatriés.

25/07/2018

Le troisième départ de réfugiés syriens organisé à partir de Ersal vers les localités du Qalamoun-Ouest, en Syrie, s’est achevé lundi, alors que la proposition russe de parrainer un retour massif des réfugiés du Liban et de la Jordanie principalement commence à prendre forme. Selon les chiffres avancés par l’armée libanaise qui vérifiait les listes des noms agréés par le régime syrien, 882 personnes devaient en principe prendre le chemin du retour. Au final, des 1 200 inscrits pour ce troisième round de rapatriement, un chiffre annoncé plusieurs jours avant le départ, ne partiront que quelque 600, selon des sources locales informées. Jusqu’ici, près de 400 réfugiés avaient déjà été rapatriés à partir de Ersal et 500 de Chebaa (Sud). L’opération de lundi s’est déroulée sous l’œil vigilant des forces de la Sûreté générale, principal organisateur de ce rapatriement par vagues successives, et en présence des représentants du Haut-Commissariat des réfugiés des Nations unies (HCR), qui ne faisaient que remplir leur tâche humanitaire, n’ayant pas pris part à ce processus, comme le répètent régulièrement les responsables de l’organisation onusienne.  Les groupes formant le convoi au départ de la bourgade sunnite limitrophe de la Syrie ont été passés à la loupe, le régime syrien ayant donné son aval en amont, de sorte à filtrer les indésirables. 

À voir les profils des réfugiés qui se sont inscrits pour rejoindre leurs villes et villages après des années d’exil, on pouvait presque deviner la problématique que pose ce retour, considéré prématuré par certains, risqué par d’autres, mais absolument incontournable désormais pour de nombreux habitants de Ersal. La troisième édition de ce retour dit « volontaire » a également été marquée par le fractionnement des familles, dont certains membres ont dû rester sur place pour autant de raisons qu’il y a d’histoires dans cette tragédie syrienne. 

La majorité de ceux qui sont rentrés lundi sont des femmes, parfois avec leur époux âgé et leurs enfants, les plus jeunes d’entre eux en tout cas. Dans la file des véhicules qui s’étaient alignés dès 7 heures du matin, on pouvait rarement apercevoir des jeunes à partir de 18 ans, qui, pour nombre d’entre eux, n’ont même pas pris la peine d’inscrire leurs noms, par crainte d’être récupérés dès leur arrivée par le régime syrien en vue du service militaire. Nombreux sont ces jeunes à purement et simplement refuser ce retour, craignant que leur réintégration ne se fasse pas dans des conditions sûres, une grande majorité des jeunes réfugiés à Ersal étant des sympathisants de l’opposition au régime de Bachar el-Assad. 


(Lire aussi : Le Liban s’apprête à prendre part au projet russe de rapatriement des réfugiés syriens)



Séparée de sa fille et de son époux
Salma, vingt-deux ans, est assise à côté de son père, à bord d’un van rempli de leurs effets personnels. Entre eux, une cage de canaris jaunes silencieux. À l’extérieur du véhicule, la maman de Salma est agrippée à la vitre, les yeux noyés de larmes. C’est après beaucoup d’hésitation qu’elle finit par expliquer les raisons de son chagrin : elle ne partira pas avec eux, ayant choisi de rester avec ses trois autres fils, qui « ne peuvent pas rentrer en Syrie », se contente-t-elle de balbutier, en précisant qu’ils n’ont même pas essayé de s’inscrire. 

C’est également le cas de Imad, un jeune homme de 23 ans qui faisait ses adieux à sa sœur et sa grand-mère originaires de Yabroud, et qui jure qu’il ne rentrera pas « tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir ». Il fait partie de ces familles syriennes que la tragédie a disséminées dans plusieurs endroits, voire plusieurs pays, l’un de ses frères ayant émigré en Suède, un autre s’étant installé à Tripoli alors qu’un troisième est à Damas. 

Une fois les noms des passagers d’un véhicule vérifiés par les soldats de l’armée qui encadraient le processus, le moteur se met en branle, propulsant l’un après l’autre les véhicules derrière le long convoi qui s’était déjà formé sur le tronçon reliant Wadi Hmayed à Madinat el-Malahi, en direction du poste-frontière de Zamrani. Là, les officiels syriens ont la charge d’assurer le transfert des réfugiés vers leurs villages respectifs, après avoir vérifié la concordance des listes avec celles que leur auront transmises les autorités libanaises.


Des visiteurs devenus pesants
À Wadi Hmayed, seuls les camions garnis de blocs de pierre puisés dans les multiples carrières de la localité, principale source de revenu des habitants de Ersal, viennent casser le défilé des vans remplis de matelas en éponge coincés à côté des ustensiles de cuisine et de quelques meubles flétris. Pas fâchés d’être les témoins du départ de ne serait-ce qu’une partie infime de visiteurs devenus pesants à la longue, les habitants de Ersal, une bourgade excessivement pauvre et délaissée par l’État pendant de nombreuses années, affirment attendre impatiemment la suite de ce processus, qu’ils espèrent voir accélérer avec la nouvelle proposition russe qui promet d’assurer le rapatriement de près de 890 000 réfugiés du Liban, dont 60 000 se trouvent toujours à Ersal, soit presque le double du nombre de la population locale. 

Dans les camps de réfugiés, le scepticisme à l’égard du nouveau mécanisme que parrainerait Moscou est néanmoins de rigueur, et la confiance est désormais érodée dans la communauté internationale que les réfugiés disent avoir déjà vue à l’œuvre tout au long de la crise syrienne. 

Dans l’un des multiples camps situés non loin du point de départ, le ton est plus vif et loquace, et les langues se délient. À l’entrée du camp, un conteneur aménagé avec les moyens du bord fait office de salon de coiffure qui n’a rien d’un salon. Devant un miroir défraîchi, taillé de manière asymétrique, trônent deux fauteuils de barbier usés et à la stabilité douteuse. 

Originaire de Rif Homs, Hassan, 25 ans, s’attelle à tailler la barbe de son client, un autre réfugié comme lui. D’emblée, il annonce sur un ton déterminé qu’il ne mettra pas les pieds en Syrie tant que l’actuel régime est en place. « Si on décide de rentrer, dit-il, quelles garanties avons-nous qu’il (le régime) ne va pas nous massacrer ? Le seul retour possible sera sous parrainage et protection de l’ONU », dit-il. Hassan se dépêche toutefois de mentionner que pour l’instant, un retour dans sa région d’origine, Qousseir, n’est de toute manière pas envisageable, le régime n’ayant pas inclus cette ville de l’ouest de la Syrie, à majorité sunnite, qui fait partie du gouvernorat de Homs, dans le plan du retour, réduit aux seules localités du Qalamoun-Ouest.


(Lire aussi : En attendant le projet russe, environ 700 nouveaux réfugiés sont rentrés en Syrie)

Un Syrien tué dès son arrivée
À ses côtés, Oum Rida, la cinquantaine, originaire de Flita, une localité du Qalamoun-Ouest, fait également part de ses craintes, d’autant que les premières nouvelles en provenance de sa localité « ne sont pas rassurantes », dit-elle. À ce jour, raconte la dame, il y a eu deux assassinats, « dont celui de mon cousin ». Au second jour de son arrivée à Flita, où il s’est rendu avec le second convoi au départ de Ersal il y a près de deux semaines, le cousin en question, Hassan Mohammad Audé, 36 ans, a été rendre visite à un vieil ami. En sortant de chez lui, une balle en provenance d’une maison opposée, abandonnée, l’a cloué, mort, sur le perron, raconte-t-elle.Selon une source familière du dossier à Ersal, il s’agit d’une affaire de vendetta familiale. Cette source précise toutefois que l’assassin est un homme influent dans la localité et proche du régime de Damas. 

Un autre jeune du village a été sollicité pour venir rejoindre les rangs de l’armée, quelques jours à peine après son retour. Depuis, il est porté disparu, sa famille n’ayant plus aucune nouvelle de lui. 

Selon Hassan, le régime syrien « voudrait bien que les jeunes, mais pas n’importe lesquels, rentrent et fassent leur service militaire, espérant ainsi renflouer les rangs de son armée, décimée par six ans de guerre ». 

Diplômé en droit, et travaillant dans l’une des carrières de Ersal, Abbas, la trentaine, intervient à son tour pour traiter le régime syrien d’« assassin ». « Il cherche tout simplement à faire reluire son image auprès de la communauté internationale en faisant passer le système en place pour fréquentable et avec lequel on peut composer », commente le jeune homme qui se revendique sans ambages de l’opposition syrienne pacifique. Et de trancher, dès qu’on lui demande si un jour il pourrait rentrer : « Même si les Nations unies nous donnent toutes les garanties possibles et imaginables, je ne rentrerai pas, car je sais parfaitement, et bien mieux que l’ONU, de quoi ce régime est fait et de quoi il est capable. » 


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