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Liban

Le plan de sécurité, un plan vindicatif du Hezbollah ?

Baalbeck-Hermel

Le parti chiite provoquerait des disputes interclaniques en guise de représailles contre des figures tribales ayant failli s’aligner contre lui aux législatives.

09/07/2018

Le plan de sécurité mis en œuvre à Baalbeck-Hermel depuis la fin des législatives n’est pas pris au sérieux en tant que tel par les habitants de cette circonscription, toutes affinités politiques confondues. Il y a d’abord des questionnements sur son efficacité concernant la réduction de la criminalité. À titre d’exemple, une « descente à Hermel » a été rapportée samedi dans les médias, à l’issue de laquelle un Libanais et un Syrien sans papiers ont été arrêtés à bord d’une Cherokee transportant de la drogue, et un autre Libanais arrêté à bord d’une Rapid, transportant une quantité de haschisch, selon l’Agence nationale d’information. Les véhicules ainsi que la marchandise illicite ont été saisis, a-t-elle également rapporté, en faisant état en outre de « la saisie, dans la foulée, d’une quantité de pilules de Captagon ».

Un notable du Hermel, membre d’une tribu, confie à L’Orient-Le Jour que « la descente ne s’est pas fait ressentir dans la région » et que les personnes arrêtées l’ont été un peu « par hasard ». Le trafic de produits illicites se fait à la frontière du Hermel et de la Syrie, qui ne compte qu’un point de passage officiel (à Joussiyé, près de Qaa), le reste étant soit des couloirs réservés au Hezbollah, soit des points de passage illégaux sous surveillance de l’armée syrienne – dont le laisser-faire, en faveur des trafiquants influents ou en contrepartie de pots-de-vin n’est pas un secret, explique ce notable.

Partant, les quelques arrestations effectuées jusque-là dans le cadre du plan de sécurité servent principalement à « simuler » ce plan, de l’avis des habitants du Hermel. Les services de l’État, lui-même dominé par le Hezbollah, se trouvent par définition dans l’incapacité de conduire un plan dans un bastion du parti chiite, sans la couverture de ce dernier.


(Pour mémoire : Hermel : un accord aurait été trouvé pour mettre un terme aux conflits des derniers jours)


Le conflit Jamal-Jaafar
Or, le Hezbollah ne manifeste pas de volonté de contenir la sécurité de la région. Il serait même en train de jouer un rôle tacite d’instigateur des violences, comme semble le révéler le conflit entre la tribu Jaafar et la famille Jamal qui dure depuis plus d’un mois.

Retour sur ses circonstances, telles que rapportées par le notable. Tout a commencé lorsqu’un véhicule a été volé à Kfarnaba, près de Baalbeck, et vendu – comme cela est de coutume – à une « chellat » (groupe de contrebandiers de voitures en Syrie) conduite par Mohammad Chamel Jaafar. Le véhicule s’est avéré appartenir à un cadre militaire du Hezbollah de la famille Dirani, proche de la famille Jamal, qui répond d’ailleurs du parti chiite. Bien qu’ayant franchi les frontières libano-syriennes, le véhicule a pu être récupéré en catimini par un groupe de la famille Jamal et stationné au niveau d’un barrage frontalier contrôlé par l’armée syrienne (le barrage de Aqrabiyé). Cela n’a pas empêché le groupe de Mohammad Chamel Jaafar de reprendre le véhicule, pourtant placé sous la garde de soldats de l’unité 4 de l’armée syrienne (« la preuve que cette unité n’est pas aussi puissante qu’on le croit », précise le notable). C’est alors que le Hezbollah décide d’envoyer un médiateur pour négocier auprès de Mohammad Chamel Jaafar la restitution du véhicule. Prenant conscience que les intérêts d’un responsable du Hezbollah étaient en jeu, Jaafar accepte de restituer le véhicule sans contrepartie financière, et choisit de le faire devant le barrage de Aqrabiyé, comme pour faire preuve de bonne volonté à l’égard des garde-frontières. La seule condition souhaitée par le groupe de Mohammad Chamel était qu’aucun membre de la famille Jamal ne soit présent au moment de l’opération, à cause de tensions latentes. Or, une fois le véhicule restitué, et alors que le convoi Jaafar s’éloignait déjà, des coups de feu se font entendre derrière eux, tirés par des membres de Jamal, surgis soudain sur la scène. Croyant qu’ils se faisaient tirer dessus, les membres de la tribu Jaafar ont rebroussé chemin et sont entrés en confrontation avec les Jamal, tuant Maali Jamal et blessant au moins quatre de sa famille, ainsi que deux membres de la tribu Jaafar. Première question : pourquoi les membres de la famille Jamal ont décidé de tirer alors que l’opération de restitution du véhicule – à laquelle ils n’avaient du reste aucun intérêt direct – s’était achevée sans problème ?


(Pour mémoire : Dans le Hermel, une guerre des clans entourée de mystères...)


Les représailles des chiites indociles
Suite au décès de Maali Jamal, la tribu Jaafar s’est rendue en grand nombre (près de cinquante personnes) auprès de ses proches pour une visite de condoléances avec un engagement à faire ce qu’il faut pour compenser la perte subie par la famille Jamal. Une issue avait d’ailleurs été trouvée par les médiateurs parmi les notables, selon laquelle une compensation pécuniaire serait versée aux proches de la victime par la tribu Jaafar, mais aussi par le membre de la famille Jamal soupçonné d’avoir provoqué les tirs contre le convoi de Jaafar, au prix de la vie de l’un de ses proches. Cette issue n’a pas abouti. Et la vendetta aura raison de Mohammad Chamel Jaafar, tué dans une embuscade, selon une méthode qui suscite elle aussi de nombreux questionnements. Elle ne s’assimile pas à la manière de faire habituelle des tribus, explique le notable. Un acte de vendetta ne se mesure pas tant à son effet (le décès n’est pas l’objectif direct) qu’au rituel : aussi, une personne qui veut se venger ira tirer sur sa cible par rafales puis quitter les lieux. Or, dans le cas de l’assassinat de Jaafar, un tireur a veillé à l’achever après qu’il eut été mitraillé. « Il a été abattu à bout portant, comme si quelqu’un avait veillé à ce qu’il soit tué pour que le conflit dégénère. »

Et pour corroborer sa thèse d’une intervention externe, ce notable fait remarquer l’importance des renforts dont ont bénéficié les membres de la famille Jamal dans cette opération. « Il y avait près de cinquante participants à l’opération du côté des Jamal, et pas tous membres de cette famille. Du reste, il est clair que l’opération était planifiée selon la méthode militaire », dit-il.

La famille Jamal est considérée par les tribus du Hermel comme sans influence. Elle se compte à quelques centaines de membres, habitant le quartier de Assfouriyé dans le village de Hawik derrière les frontières libano-syriennes, « un maquis dans un village », selon l’expression péjorative du notable.


(Pour mémoire : Des notables de la Békaa-Nord explosent : Le temps de « la sécurité à l’amiable » est révolu)


Une épée de Damoclès
Pour lui, comme pour d’autres habitants interrogés pour obtenir confirmation de ce constat, la famille Jamal agit sous les commandes du Hezbollah, qui veut attiser le conflit avec la tribu Jaafar, en guise de représailles en lien avec les dernières législatives. C’est un sous-groupe particulier au sein de cette tribu (qui en compte plusieurs, chacun conduit par un chef), et dont faisait partie Mohammad Chamel Jaafar qui serait dans le collimateur du parti chiite. Il le serait pour avoir été réceptif à l’idée de fédérer des figures tribales influentes autour d’une liste qui rivaliserait avec celle du Hezbollah. C’est dans ce contexte d’ailleurs que de hauts responsables du parti chiite, à commencer par le secrétaire général adjoint, le cheikh Naïm Kassem, avaient axé leur discours électoral sur un rappel à l’adresse des tribus, signifiant que celles-ci auront toujours besoin du Hezbollah, notamment pour se couvrir.

La formation d’une liste d’opposition unifiée a buté sur plusieurs obstacles d’ordre tactique, conduisant les figures tribales concernées à retourner dans le giron du Hezbollah. Et à organiser au cheikh Kassem d’impressionnants banquets, afin d’exprimer, presque d’une manière démesurée, leur allégeance au parti chiite. Aussi, l’écrasante majorité des tribus a accordé son vote à la liste du tandem chiite. Il n’empêche qu’au lendemain de l’échéance, le plan de sécurité est venu servir d’épée de Damoclès au-dessus de la tête de ceux qui ont failli s’écarter de la ligne du Hezbollah.

Le cas Yammouné-Aqoura
Et pour ceux qui, comme ce sous-groupe de la tribu Jaafar, sont allés trop loin à ses yeux, le parti a prévu des représailles plus sévères, sous forme de conflit clanique. Des représailles seraient aussi subies par le président du conseil municipal de Yammouné (Baalbeck). Ayant affiché sa volonté d’élire Yehia Chamas – candidat sur la principale liste de l’opposition – il est « entraîné » depuis le mois de juin dans un nouveau litige avec la municipalité de Aqoura, depuis que des membres armés de la famille Chreif, originaires de Yammouné, ont ouvert le feu (comme l’ont fait des membres de la famille Jamal sur le groupe de la tribu Jaafar ?) sur deux agents municipaux dans des terrains appartenant à Aqoura, mais revendiqués par Yammouné depuis près d’un siècle.



Lire aussi

Entre Akoura et Yammouné, un conflit vieux d’un siècle


Pour mémoire

Vers un plan de sécurité « pas classique »



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Eleni Caridopoulou

On dirait le far west, pauvre Liban..

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA SEGREGATION A LA WILAYET EL FAKIH DANS TOUTE SON OPULENCE !

Irene Said

Hezbollah..."parti de DIEU"...
quel DIEU...???

Le dieu des guerres et de la mort, des magouiles et de la corruption, de l'obscurantisme et de la domination de l'autre ?
Irène Saïd

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