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Liban

Entre Akoura et Yammouné, un conflit vieux d’un siècle

Terrains en indivision

Le président de la municipalité de Akoura a accusé hier celui de Yammouné d’être l’instigateur de l’incident survenu mardi.

28/06/2018

Une agression armée, mardi, contre des agents municipaux de la localité de Akoura, dans le caza de Jbeil, sur fond de litige foncier avec le village voisin de Yammouné (caza de Baalbeck), a provoqué un tollé dans le pays, les uns et les autres craignant que la situation ne s’envenime en prenant une tournure confessionnelle. Soutenu par les députés de la région, le président de la municipalité de Akoura a organisé hier une conférence de presse dans laquelle il a dénoncé les vues des habitants de Yammouné sur le jurd de Akoura. Les politiques, eux, ont appelé au calme et mis en garde contre toute dégradation de la situation.

Dans les faits, des membres armés de la famille Chreif, originaires de Yammouné, ont ouvert le feu mardi sur deux agents municipaux qui patrouillaient sur les hauteurs de Akoura, dans des terrains appartenant à Akoura mais revendiqués par Yammouné depuis près d’un siècle. Le véhicule à bord duquel se trouvaient les agents a été endommagé, et leurs téléphones portables confisqués. 

« Nous réclamons l’arrêt des agressions miliciennes et que les agresseurs armés soient remis à la justice », a déclaré le président du conseil municipal de Akoura, Mansour Wehbé, lors de sa conférence de presse, qui a eu lieu en présence du député de Jbeil Ziad Hawat (FL) et du député du Kesrouan Chamel Roukoz (CPL). Il a également accusé le président du conseil municipal de Yammouné, localité à majorité chiite, d’être « l’instigateur » de cette agression.

Au temps du Grand Liban
Pour comprendre les origines du litige entre les deux villages, il faut remonter au temps du Grand Liban. « C’est à cette époque-là que la frontière a été dessinée entre le Mont-Liban et la Békaa et que la partie du jurd objet du litige a été officiellement octroyée à Akoura. En 1936, le juge Abdo Abou Kheir a émis un jugement en faveur des habitants de Akoura concernant ces terrains, jugement qui sera confirmé en 1967 lors d’un recensement des cadastres à Yammouné », a déclaré M. Wehbé à L’Orient-Le Jour. « Le jugement de 1936 a attribué 20 millions de mètres de terrains à Akoura. Ces terrains détenus en indivision appartiennent à l’ensemble des habitants du village. Puis la délimitation de 1967 a donné raison aux habitants de Akoura. À l’époque, les limites ont été clairement dessinées entre les deux villages », a-t-il ajouté.

« Lors de la présence de l’armée syrienne dans le jurd, à l’époque de la tutelle syrienne, les habitants de Yammouné ont considéré que ces terres étaient en quelque sorte les leurs. Ils les ont baptisées “route de Damas”, alors qu’elles s’appellent “route du Wasat” (du milieu) », a souligné le président de la municipalité de Akoura. Il a dénoncé par ailleurs une culture du cannabis entreprise dans le jurd de Akoura par les habitants de Yammouné, sous le couvert de la présence de bergers et de leurs troupeaux. « Nous avons porté plainte et les services de sécurité ont chassé les bergers et arraché les plants de cannabis, ce qui n’a pas plu aux habitants de Yammouné », a-t-il indiqué.

« Ils nous ont tendu un piège mardi. Ils sont venus après le passage de la patrouille de l’armée dans la région. Ils étaient 30 hommes armés (…). Les armes qui sont au nom de la résistance et que nous avons soutenues à un moment, nous refusons qu’elles se retournent contre nous aujourd’hui », a-t-il dit en allusion aux armes du Hezbollah dans la Békaa.
Joint au téléphone par L’OLJ, le président de la municipalité de Yammouné, Talal Chreif, a donné sa propre version des faits. « Il s’agit d’un conflit historique qui remonte à plus de 80 ans. Ce conflit n’est pas confessionnel ou communautaire », a-t-il dit, assurant que Yammouné est un village où musulmans et chrétiens coexistent.  

« Malheureusement, les habitants de Akoura avaient versé un pot-de-vin à l’un des juges à l’époque du Grand Liban, ce qui a fait que 16 km de terres ont été attribués à Akoura. En 1968, on comptait 30 morts tombés dans le cadre de ce litige », a-t-il révélé.   « Le président de la municipalité de Akoura veut suivre la délimitation de 1936, ce que nous refusons. Nous lui avons proposé un dialogue raisonné, mais il n’en a pas voulu, a déclaré M. Chreif. Il a envoyé la police municipale planter des poteaux dans le jurd. Quand les habitants de Yammouné l’ont appris, ils sont montés les arracher et, bien sûr, ils avaient leurs armes sur eux. » « Un échange verbal animé a eu lieu mardi avec les policiers municipaux de Akoura qui étaient accompagnés d’éléments armés. Des membres de la famille Chreif ont désarmé les policiers », a-t-il raconté.  « Nous voulons une solution. Ces terres ont été attribuées à Akoura sur la base d’une fraude. Nous voulons que la frontière entre les deux villages soit délimitée de manière définitive », a déclaré M. Chreif à L’OLJ.

Un litige « strictement foncier »
Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a assuré hier dans un communiqué que le litige n’est « pas d’ordre politique ou confessionnel », mais « strictement foncier ». « Le problème doit être réglé par la justice, et non par la violence des armes », a ajouté M. Geagea, appelant les autorités à sanctionner les agresseurs.

Le député Ziad Hawat s’est pour sa part rendu hier après-midi sur les terrains en question à Akoura. Il a appelé les forces sécuritaires et judiciaires à « mettre la main sur le dossier et à le régler le plus tôt possible pour qu’il ne se développe pas plus ». « Ce qui se passe ne concerne pas seulement les habitants de Akoura mais tous les citoyens, car il résulte de la prolifération des armes », a-t-il dit dans un communiqué.

M. Hawat a insisté sur la « nécessité d’appliquer le jugement émis par le juge Abdo Abou Kheir le 16 novembre 1936 et renforcé en 1967 ». Il a en outre affirmé avoir contacté le président du Parlement Nabih Berry, le Premier ministre Saad Hariri et le chef des Forces libanaises Samir Geagea, afin de régler l’affaire. Il a appelé les forces de sécurité à arrêter les fauteurs de troubles et à régler le litige.

Le député du Kesrouan Chamel Roukoz s’est également rendu hier dans le jurd de Akoura et a annoncé avoir contacté le procureur général du Mont-Liban, faisant savoir que « des mesures judiciaires ont été prises », sans plus de détails.

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