X

Liban

L’hippodrome de Beyrouth n'est plus que l’ombre de lui-même

Patrimoine

Ce vendredi se tiendra à l’hippodrome de Beyrouth la signature d'un « media book » sur cet espace emblématique de la ville. L’occasion de revenir sur l’histoire de ce lieu.

Perrine JUAN | OLJ
28/06/2018

Après deux ans d’enquête et de rédaction, un « media book » (un livre doublé d’un CD et d’images 3D) sur l’hippodrome de Beyrouth est enfin prêt. Cet ouvrage, intitulé L’hippodrome du parc : un siècle dans l’histoire du Liban, a été rédigé par Joe el-Khoury, membre de l’Association pour la protection de patrimoine libanais (APPL). Un premier « media book » intitulé Le Palais Chehab, avait déjà été publié, qui retraçait l'histoire de ce palais devenu l'ambassade d'Espagne. L’ONG organise demain vendredi, à l’hippodrome, une cérémonie de signature du deuxième ouvrage de la série donc. Une signature placée sous le patronage de l’ancien ministre Nabil de Freige, président de la Sparca (Société pour la protection et l’amélioration de la race chevaline arabe au Liban).

Situé à côté de la Résidence des Pins, l’hippodrome fait partie d’un secteur qui est le dernier poumon vert de Beyrouth. Cet endroit a également permis de « développer et protéger la race chevaline libanaise et la culture équestre au Liban et d’organiser des courses de chevaux », affirme à L’Orient-Le Jour l’auteur du livre.

Cet hippodrome est en effet le seul au Moyen-Orient où les jeux de hasard sont autorisés : les paris sur les courses de chevaux. « Le Liban est une république où tout le monde se retrouve, où chacun respecte l’autre, affirme M. de Freige. Le public vient assister aux courses, mais il y a des gens qui ont envie de jouer, pas nécessairement pour des sommes astronomiques, rien que pour s’amuser. »


Redécouvrez cette vidéo tirée de nos archives : Dans les coulisses de l'hippodrome, une journée ordinaire (1/3)



Un passé prestigieux
Si l’hippodrome de Beyrouth occupe une place centrale au sein de la capitale, c’est parce qu’il est lié à l’histoire du pays. « L’hippodrome a été le témoin de l’histoire moderne du Liban », raconte Joe el-Khoury. Il a été construit en 1916 par Alfred Sursock sous l’Empire ottoman. Cette institution était un lieu de passage obligatoire pour tous les présidents de la République et toutes les délégations en visite à Beyrouth. « Lorsqu’elles se trouvaient dans la région, les délégations étrangères demandaient toujours à être présentes à Beyrouth les samedis et dimanches pour pouvoir assister aux courses, affirme avec fierté Nabil de Freige. Charles de Gaulle est venu, le chah d’Iran, le roi Paul de Grèce… »
« Durant l’âge d’or de l’hippodrome, de grands prix ont été régulièrement organisés en ces lieux qui ont reçu la visite de nombreux souverains arabes et internationaux », explique Joe el-Khoury. « Autrefois, les présidents arrivaient par la porte officielle, accompagnés de leurs convois, et arrêtaient leurs voitures sur la piste, se souvient avec nostalgie M. de Freige. La garde républicaine leur ouvrait la porte, les tribunes étaient bondées. Le président s’installait dans la loge présidentielle, assistait à plusieurs courses. Puis c’était la grande fête avec la parade, la garde nationale, la garde républicaine, c’était très beau à voir. »


Redécouvrez cette vidéo tirée de nos archives : Dans les coulisses de l'hippodrome, le jour de la course (2/3)


Détruit pendant la guerre civile
L’hippodrome a connu les deux guerres mondiales, le mandat français et la guerre civile. À partir de 1975, durant la guerre civile, il se trouvait sur la ligne de démarcation entre Beyrouth-Ouest et Beyrouth-Est, devenant un « no man’s land ». Bizarrement, les courses continuaient de se dérouler normalement jusqu’en 1982. « Avant cette année-là, tous les week-ends, les soldats des deux camps se retrouvaient à l’hippodrome et les courses se déroulaient tout à fait normalement, c’était fou », narre l’ancien ministre. « Il s’agissait du seul point de rencontre des militants des deux camps, puisque les courses continuaient à se tenir durant la guerre », ajoute M. el-Khoury.

Toutefois, en 1982, l’hippodrome se retrouve sous les bombes israéliennes, une douzaine de chevaux sont tués par des obus et par l’effondrement des toits des écuries. Mais la Sparca réussit à faire évacuer les autres chevaux. « Les Israéliens avaient prétexté la présence de combattants palestiniens qui auraient pris refuge dans l’hippodrome, or aucune preuve de leur présence n’a jamais été trouvée. Peut-être cet espace a-t-il été détruit parce qu’il symbolisait la cohésion et l’esprit de convivialité du pays ? Les attaquants voulaient-ils justement créer une division encore plus importante au sein de Beyrouth et du peuple libanais ? Il a depuis été en partie reconstruit, mais les belles tribunes et arcades historiques ont été perdues et une grande partie de la pinède qui s’y trouvait est partie en flammes », regrette Joe el-Khoury.


Redécouvrez cette vidéo tirée de nos archives : L'avenir de l'hippodrome (3/3)


Un avenir incertain
L’hippodrome est géré par la Sparca qui essaie de le préserver, en collaboration avec l’APPL qui organise cet événement vendredi. Toutefois, le terrain est la propriété de la municipalité de Beyrouth, qui est la seule habilitée légalement à prendre des décisions.

À la fin de la guerre civile, l’hippodrome a été en partie reconstruit par la Sparca. L’ONG aimerait entreprendre de grands travaux de réaménagement mais pour cela, l’accord du conseil municipal de Beyrouth est indispensable. « La municipalité ne prend aucune décision en ce sens. Tant qu’il n’y a pas un investissement de la part de la ville de Beyrouth pour améliorer cet endroit, l’hippodrome se dirige vers une fermeture garantie. Je veux des actes et une décision de réhabiliter cet espace, ainsi qu’un financement pour pouvoir continuer à gérer l’hippodrome », s’exaspère l’ancien ministre. Ce dernier imagine un espace vert, avec de nouvelles tribunes, des loges, des restaurants… « Beaucoup plus de monde viendrait aux courses, il y aurait beaucoup plus d’activités qui verraient le jour ici à l’intention d’un public plus nombreux », affirme-t-il.

Interrogé par L’OLJ, Gabriel Fernaini, membre du conseil municipal et président du Comité des espaces verts, affirme que « la décision de collaborer avec un bureau d’architecture a été prise en vue de réhabiliter l’hippodrome et tout l’espace dans lequel il se situe ». « Nous comptons réhabiliter les gradins et créer un restaurant, une école d’équitation, et entre 600 et 800 places de parking souterrain, ainsi que de nouveaux espaces verts, poursuit-il. L’hippodrome sera ouvert au public toute l’année et tous les jours de la semaine. Les paris vont se poursuivre, mais d’une manière plus contrôlée. »
Sur la question des délais, M. Fernaini assure que « le cahier des charges devrait être prêt d’ici à quelques mois, et les travaux devraient débuter mi-2019 ».

Jusqu’à nouvel ordre, quand on rentre dans l’hippodrome de Beyrouth, on ne soupçonne plus ce faste d’un temps passé, vanté par ceux qui l’ont connu. Le terrain paraît désert, les locaux sont pratiquement vides. Sur la piste, pas la moindre trace de présence de chevaux, pourtant censés s’entraîner à cet endroit. Les tribunes ne sont plus que des installations en béton à l’aspect inachevé. « C’est dommage tout ça… » soupire M. de Freige.

Des courses sont toujours organisées une fois par semaine, le jeudi soir, mais avec moins de chevaux et un public plus restreint. « Il n’y a plus d’argent parce qu’il y a moins de paris, moins de chevaux et donc moins de monde. Plus personne ne veut investir dans le cheval au Liban, même s’il est très bon marché aujourd’hui. Mais à quoi bon acheter un cheval si l’on n’est même pas sûr de le voir courir sur la piste l’année d’après ? » déplore Nabil de Freige. « Mais si des travaux sont entrepris, les propriétaires vont recommencer à acheter des chevaux et les jeux vont reprendre », poursuit-il. Pourtant le président de la Sparca semble perdre espoir petit à petit. « Je fais tout pour éviter que l’hippodrome ne ferme ses portes, mais je ne sais pas comment faire, dit-il. Après avoir été entièrement détruit et brûlé par l’armée israélienne, il a quand même survécu. Il faut toujours garder un petit espoir en l’avenir, mais j’ai personnellement de plus en plus de mal à y croire », confie-t-il.

Et pourtant, c’est un espace qu’il est important de préserver. « Le patrimoine n’est pas uniquement architectural, mais aussi culturel, affirme Joe el-Khoury. C’est un espace public chargé d’histoire, mais aussi porteur d’avenir, qu’il faut préserver et développer. »


Pour mémoire

La municipalité en selle à l’hippodrome de Beyrouth



À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL VAUT MIEUX QUE CA DISPARAISSE CAR IL A FAIT DISPARAITRE TROP DE FAMILLES LIBANAISES ECONOMIQUEMENT !

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué