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Moyen Orient et Monde

Les réfugiés syriens de Gaza, « deux fois sans État »

Reportage

Des centaines de réfugiés, notamment syriens, ont fui leur pays en guerre pour arriver au milieu d’une nouvelle terre de conflit : la bande de Gaza. Maintenant, ils affirment vouloir à nouveau prendre la route de l’exode, mais se retrouvent coincés dans une enclave soumise à un blocus décennal.

26/06/2018

Lorsque oum Wadiha a fui son pays déchiré par la guerre, elle espérait trouver la paix dans l’exil. À la place, elle a voyagé d’un conflit à l’autre. « Ce que j’ai vécu à Gaza, je ne l’avais jamais vu en Syrie », assure cette mère de 37 ans. Elle hésite un instant, puis remonte la manche de son abaya bleue pour révéler d’épaisses cicatrices sur son poignet. « Deux fois… murmure-t-elle. J’ai essayé de me suicider deux fois. »

Depuis le début des révoltes qui ont ravagé leurs pays, des centaines de familles ont fui vers la bande de Gaza à la recherche d’un abri. La majorité, souvent des descendants de réfugiés palestiniens, viennent de Libye et de Syrie, ou encore du Yémen, d’Irak et du Liban. Aussi surprenant que cela puisse paraître, beaucoup disent qu’ils ont choisi Gaza parce qu’ils y ont des liens familiaux, ou parce que des dirigeants politiques palestiniens s’étaient publiquement engagés à leur venir en aide. D’autres s’étaient initialement installés en Égypte, mais disent ne pas avoir su y trouver les opportunités économiques nécessaires pour bâtir une nouvelle vie.
Mais à l’intérieur d’une enclave appauvrie et régulièrement secouée par des éruptions de violences, de nombreux réfugiés affirment avoir seulement trouvé ce qu’ils fuyaient. Le mari d’oum Wadiha, Nabil, un Syrien d’origine palestinienne, pensait pouvoir compter sur ses proches à Gaza pour les aider à s’installer. Alors, avec leurs trois enfants, ils ont fui Yarmouk en 2013 – un camp établi dans la banlieue de Damas pour accueillir les réfugiés palestiniens de la guerre israélo-arabe de 1948-1949 – et se sont rendus au Caire avant d’entrer dans Gaza par les tunnels de contrebande qui filent sous la frontière.

Mais exactement un an plus tard, à l’été 2014, une guerre éclate entre Israël et le Hamas, l’organisation islamiste contrôlant Gaza. Oum Wadiha et sa famille se réfugient dans une école avec des douzaines d’autres civils terrifiés. Une fois les combats terminés, ils trouvent des ruines fumantes à la place de leur maison et aucune issue : la plupart des tunnels ayant été détruits et leurs économies évaporées. Comme près de deux millions de Palestiniens, ils sont désormais contraints de vivre dans « une prison à ciel ouvert », hermétiquement coupés du reste du monde par un blocus imposé par Israël et l’Égypte depuis la prise de contrôle de Gaza par le Hamas. « Je regrette d’être venu ici, lâche Nabil. Quand je suis entré dans le tunnel, au fond de moi je savais que ce serait un voyage à sens unique. »


(Lire aussi : À Gaza, des athlètes sans bras ni jambes)


« Nous sommes pris au piège »
Dans un territoire avec l’un des taux de chômage le plus élevé au monde, des guerres épisodiques et des flambées de violence perpétuelles, les réfugiés sont parmi les plus démunis. Si certains Syriens affirment être heureux à Gaza, ayant réussi à monter des entreprises fructueuses, notamment dans le domaine de la restauration, beaucoup risquent d’être expulsés de chez eux parce qu’ils ne peuvent plus payer leur loyer, ou se plaignent de discriminations. Leur nouvelle vie s’est avérée particulièrement difficile pour les femmes, qui disent avoir des difficultés à s’adapter à la culture patriarcale locale et dénoncent des inégalités plus fortes encore que dans leur pays d’origine, selon un rapport du Norwegian Refugee Council (NRC).
Un résident syrien de Gaza confiait également à L’Orient-Le Jour avoir le sentiment de vivre sous un nouveau « régime autoritaire », ayant échappé à la dynastie Assad pour finalement voir chacun de ses moindres mouvements scrutés par le Hamas.
 « Si ce n’était pas si difficile de sortir de Gaza, nous partirions tous, y compris moi-même, insiste Mohammad al-Cheikh, directeur d’une association locale venant en aide aux réfugiés et qui a lui-même fui la Syrie. Nous voulons seulement un travail et notre dignité. Ce n’est pas quelque chose que nous avons pu trouver ici. Nous sommes pris au piège. C’était plus facile d’entrer que de sortir. » Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), en partenariat avec des ONG internationales actives dans l’enclave, travaille depuis des années à la réinstallation de certaines de ces familles à l’étranger. Jusqu’à présent, seule une poignée de Syriens ont pu obtenir l’asile en Europe.


(Lire aussi : Le paradoxe palestinien)

« Je suis un étranger partout où je vais »
Un processus rendu particulièrement difficile par le nombre d’acteurs impliqués : pour être réinstallés avec succès en Occident, ces réfugiés doivent non seulement répondre aux critères du HCR, mais doivent aussi être acceptés par leur futur pays – l’étape la plus difficile – et leur dossier doit passer par le Hamas, l’Autorité palestinienne et Israël. Certains humanitaires travaillant sur ces cas ont également soulevé des inquiétudes quant au fait de devoir communiquer aux autorités israéliennes l’identité de personnes qui se sont introduites clandestinement à Gaza en utilisant les tunnels, de peur que l’État hébreu se retourne contre ces « illégaux ».
Un processus tellement long qu’il a déjà fait sa première victime : en janvier dernier, une Syrienne de 40 ans est décédée à Gaza des suites d’une maladie neurologique, alors qu’elle était en train d’obtenir l’asile en Europe pour y être soignée.


(Lire aussi : En crise financière, l’Unrwa va suspendre des opérations à Gaza)


 « J’ai le sentiment que je n’appartiens à nulle part. Je suis un étranger partout où je vais », soupire Hossan Horami, 26 ans, qui a quitté la Syrie pour Gaza en 2011 après que son grand-père, lui, a fui la Palestine pour la Syrie lors de la Nakba, qui a vu l’exode de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création d’Israël. S’il rêve de quitter Gaza après avoir connu deux guerres dans deux pays différents, il avoue aussi ne plus avoir l’énergie de fuir encore, surtout depuis la naissance de son enfant en exil. « Maintenant, je dois être fort pour mon fils, murmure Horami, qui vit dans une caravane. Et lui apprendre ce que ça signifie d’être deux fois sans État. »


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