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Moyen Orient et Monde

Quatre partis d’opposition déterminés contre Erdogan

Turquie

À moins d’un mois des élections législatives et présidentielle, l’opposition se met  en ordre de bataille contre le tout-puissant président turc.

01/06/2018

L’ambiance est animée. Des chaises sont alignées face au téléviseur qui diffuse un discours de Muharrem Ince, candidat à la présidentielle du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste). Au siège du parti à Beyoglu, quartier central d’Istanbul, les militants se retrouvent quotidiennement pour préparer la double élection qui approche à grands pas : le 24 juin, les Turcs se rendront aux urnes pour élire leur président et leurs députés. « Notre objectif principal est de provoquer un second tour à la présidentielle. Toute l’opposition s’est mobilisée pour que tous les partis puissent présenter un candidat. Et nous n’avons qu’un seul adversaire : l’AKP (le parti islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan) », confie un cadre du parti.

Le scénario est inédit en Turquie : quatre partis d’opposition– les républicains du CHP, les nationalistes du Iyi Parti, les islamistes du Saadet Parti et les conservateurs du Parti démocrate – ont décidé de s’unir pour faire front commun contre le président Erdogan, au pouvoir depuis 15 ans. La piste d’une candidature commune pour la présidentielle a rapidement été écartée, faute d’accord entre ces quatre formations aux revendications hétéroclites. Elles présentent en revanche des listes communes pour les législatives. Surtout, elles unissent leurs forces et leur discours. « La campagne est difficile. L’AKP a une mainmise totale sur les grands médias et nous subissons des pressions, reprend un membre du CHP. Par exemple, dernièrement, un représentant du Iyi Parti a été victime d’une attaque au couteau. Alors, sur le terrain, nous sommes en contact avec les autres partis d’opposition pour les questions de sécurité. »

L’accueil est plus formel dans les locaux flambant neufs du Iyi Parti. De grands portraits de Meral Aksener, la candidate du parti à la présidentielle, ornent les murs blancs à côté d’affiches du logo de ce nouveau parti, un soleil sur fond bleu. « Nous sommes confiants, sûrs de nous, déterminés et dynamiques. Nous croyons en notre nation. Voilà pourquoi nous répétons aux gens : “Tournez-vous vers le soleil et sentez l’espoir” ! » explique, enthousiaste, Ersin Beyaz, chef du bureau d’Istanbul. Le Iyi Parti (le Bon Parti en français) a été créé en octobre dernier par Meral Aksener, une ancienne du MHP, parti nationaliste aujourd’hui allié d’Erdogan. Pour ses membres, la jeunesse du parti et l’expérience de sa fondatrice sont une force. « Nous avons créé notre parti au bon moment, analyse Ersin Beyaz. Aujourd’hui, les gens en ont marre, ils veulent respirer et croire qu’un autre futur est possible. Nous avons des gens très expérimentés dans notre équipe, et cela donne confiance aux électeurs ». En quelques mois, Meral Aksener, surnommée « la louve » par ses partisans, a su s’imposer comme une candidate crédible. Pour l’instant, les sondages la placent en troisième position à l’issue du premier tour de la présidentielle, derrière Recep Tayyip Erdogan et Muharrem Ince. Et elle aura, quoi qu’il arrive, réussi à ancrer son jeune parti dans le paysage politique : l’alliance législative scellée avec les trois autres formations d’opposition devrait permettre au Iyi Parti d’entrer au Parlement. Tout comme le Saadet Parti et le Parti démocrate, les deux partis en queue de peloton dans les sondages.


(Lire aussi : En Turquie, un tribun de gauche veut mettre fin aux défaites de l'opposition)



Le parti prokurde, grand absent
Le grand absent des bancs de l’Assemblée pourrait bien être le parti prokurde HDP (parti de la Démocratie des peuples). En Turquie, pour constituer un groupe au Parlement, il faut franchir le barrage des 10% (l’un des plus élevés au monde). La mission s’annonce compliquée pour le HDP amputé d’une partie de ses membres, victimes de la dérive répressive d’Erdogan. « Nous n’avons pas souhaité rejoindre la coalition formée par le CHP et le IYI parti car ce sont deux partis nationalistes qui défendent une politique qui n’est pas favorable aux Kurdes », explique Ensegül Demir, coprésidente du bureau du HDP d’Istanbul. Le HDP présente aussi son candidat à la présidentielle. Selahattin Demirtas, ancien coleader du parti, emprisonné depuis 18 mois, a été désigné par ses partisans pour défier le président turc. « Pour le premier tour, nous souhaitons défendre nos idées sur les droits des Kurdes, des femmes, de toutes les minorités. Aujourd’hui, des milliers d’étudiants sont en prison. L’éducation est devenue religieuse. Après, bien sûr, au second tour, notre objectif sera de battre Erdogan. À ce moment-là, nous serons prêts à discuter avec l’alliance nationale des partis d’opposition », confie Ensegül Demir.


(Pour mémoire : Erdogan en campagne en Bosnie demande aux Turcs de la diaspora de s'engager)


L’AKP du président turc, vainqueur de toutes les élections depuis 2002, pourrait ne pas récolter 51% des voix au premier tour de la présidentielle, et la possibilité d’un second tour ressort dans tous les sondages. « Cette campagne est différente des autres. D’habitude, en Turquie, il y a un dicton qui dit : “Ceux qui attaquent, gagnent”. C’était la stratégie d’Erdogan en annonçant des élections anticipées, mais cette fois, il semblerait qu’il se retrouve en difficulté », commente Mustafa Görkem Dogan, professeur de sciences politiques à l’Université d’Istanbul. L’alliance des partis d’opposition et des facteurs conjoncturels, notamment la brusque détérioration de l’économie, pèse sur la campagne de l’homme fort de Turquie. Les classes populaires, qui forment le socle de son électorat, ressentent les effets de la crise et pourraient se détourner de lui. « L’AKP a su séduire un électorat très large ces dernières années, mais je pense qu’aujourd’hui, leur dynamique s’essouffle. Je ne vois pas comment ils pourraient regagner l’électorat perdu ces derniers mois, comme on a pu le constater lors du référendum constitutionnel de l’an dernier. Pour moi, ils ne peuvent que perdre encore des électeurs », prédit Mustafa Görkem Dogan. Pourtant, pour le politologue, la défaite de Recep Tayyip Erdogan n’est pas un scénario plausible. « Les partis d’opposition semble unis pour l’instant, mais n’oublions pas que leurs opinions politiques sont très divergentes. Et puis surtout, les sondages placent pour l’instant Erdogan en tête du premier tour avec tout de même 45% des voix. Normalement, cette avance devrait lui permettre d’être élu président au second tour ».


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Sarkis Serge Tateossian

En Turquie la religion est juste un instrument politique.
Galvaniser le peuple, l'aveugler, le fanatiser et le soumettre à la pure dictature du regime...
Et ça marche.

Sauf que avec la mondialisation il n'y a plus de secret dans ce petit monde...

L'occident a compris, à qui avait affaire!

Tabet Ibrahim

Chassez le religieux il revient au galop ! Turquie-Russie : même phénomène (d’ailleurs mondial) du retour du religieux après des décennies de kémalisme et de communisme athée. Après sa victoire électorale en 2003, l’AKP s’est posé en parti « musulman démocrate », à l’instar des chrétiens démocrates européen. Mais Recep Tayyip Erdogan s’est empressé de démanteler le pouvoir de l’armée, ultime rempart contre la réislamisation du pays. Puis il a renoué avec la tradition autoritaire du régime politique en Turquie. Alors que Mustapha Kemal avait instauré une dictature laïque, la Turquie néo-kémaliste du nouveau sultan est soumise aujourd’hui à une quasi-dictature islamo- conservatrice.

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