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La Dernière

Quelques maux d’amour des LGBTQ

Exposition

En proposant à une pléiade d’artistes de matérialiser des lettres d’amour que des LGBTQ se sont écrites, la puissante exposition « Love Letters to Meem »*, initiée par Dima Mikhayel Matta et réalisée par Nabil Canaan, Zéna Meskaoui et Miha Vipotnik, célèbre une communauté marginalisée et transforme ses fêlures en coups de poing.

17/05/2018

S’il fallait ne retenir qu’une leçon de l’annulation de la semaine d’événements à laquelle a été contrainte la Beirut Pride pour des raisons brumeuses, c’est que pour continuer à être entendue, la communauté queer libanaise devra malheureusement trouver des chemins de traverse, à défaut des voies d’expression communes qui lui semblent barrées. D’une puissance silencieuse, l’exposition « Love Letters to Meem », à travers laquelle 18 artistes ont été invités à interpréter visuellement des lettres d’amour que des membres de la LGBTQ (lesbiennes, gay, bisexuels, transgenres ou queer) se sont adressées, apparaît – aujourd’hui plus que jamais – tel un contre-pied aux foudres de la censure qui ne cesse de voler dans les plumes de ce groupe mis à l’écart.

Une forme de thérapie
Aucune surprise, en apprenant que Dima Mikhayel Matta est à l’origine de ce projet. Cette audacieuse écrivaine, actrice et professeure de littérature anglaise avait monté Cliffhangers en 2014, la plateforme de storytelling libanaise dont l’objectif, en plus de prolonger la tradition des hakawatis, était de creuser un espace d’expression libre et dénué de jugements. « Au fil des années, nous avions déjà entendu d’innombrables histoires difficiles, dont certaines étaient liées à la communauté LGBTQ, mais qui restaient souvent restreintes aux cafés où se tenaient nos rendez-vous », raconte-t-elle. Nabil Canaan, cofondateur de Station, poursuit : « L’idée avec cette exposition était d’ouvrir ces récits personnels, de les universaliser et de les célébrer, tout en respectant leur intimité, au sein de Station qui est par essence un lieu engagé. » Suite à une première édition de storytelling consacrée aux récits des LGBTQ, dans le cadre de la Beirut Pride, l’an dernier, qui avait eu lieu à Station et rassemblé « à notre grande surprise 400 personnes alors que l’on s’attendait à 40, à tout casser », Dima Mikhayel Matta décide de réitérer l’exercice, cette fois en lui choisissant un angle précis : inviter des écrivains queer à s’adresser à eux-mêmes des lettres d’amour. Au déclenchement de cette idée, l’initiatrice se souvient qu’« au cours de mes recherches sur les thérapies post-traumatiques, j’ai découvert que les dialogues internes positifs sont d’essentiels moyens de se remettre d’un trauma ».


(Lire aussi : La Beirut Pride annulée après l'arrestation, quelques heures durant, de son coordinateur)


Une conversation avec des artistes
Dans un souci de célébrer par le biais de l’art cette communauté écartée, d’en coudre les cicatrices au fin fil d’or, surtout de faire de ses douleurs ou ce qui pourrait apparaître comme des faiblesses, des forces, 18 artistes ont ensuite été approchés par la fondatrice de Cliffhangers et une équipe de curateurs (Zéna Meskaoui et Nabil Canaan) pour proposer une interprétation visuelle à ces lettres. Peintures, sculptures, photographies, installations digitales et performances sont ainsi réunies sous le titre de Love Letters to Meem (Meem étant la traduction en arabe de LGBTQ) dont la scénographie a été pensée par l’artiste Miha Vipotnik. Si le contenu de ces textes introspectifs exhume une « douleur infinie qu’on ne pourrait même pas soupçonner, des luttes incessantes contre sa propre identité », comme le souligne Dima Mikhayel Matta, il n’en reste pas moins que ces mots suintants de souffrance, une fois traduits en images, une fois matérialisés, se chargent par magie de puissance et d’espoir. Foisonnante, Love Letters To Meem se parcourt ainsi comme un récit à double lecture, à la fois cru et pudique, poignant et ludique. Quand Alexandre Paulikevitch danse ces lettres intimes, Mohammad Abdouni propose Mother & Son, une interprétation subversive à travers la photo d’un drag queen et sa mère, habillées à l’identique, et Mirella Salémé conçoit une petite sculpture fragile, entièrement fabriquée de matières vouées à la décomposition, mais du cœur de laquelle pousse une plante. La photographe Tanya Traboulsi, de son côté, s’interroge par le biais de sa série Undo sur la représentation de soi et les masques que la société digitale nous impose.
Quoi que sous-tendue par ses naufrages et ses blessures béantes, Love Letters to Meem dresse en définitive 18 portraits de héros et héroïnes de la société pour lesquels chaque jour est un combat.

*Love Letters To meem à Station, Jisr el-Wati, jusqu’au 18 mai.



(Lire aussi : A Beyrouth, un salon de beauté refuge pour la communauté gay)



Les participants

Mohammad Abdouni Mother & Son, 2018 35mm film, papier photo
Madonna Adib What of Love Kills, 2018, vidéo, multichannel, 1:53 min Musique de Zaki Alham
Farah Azrak A Love Letter, 2018, vidéo experimentale, 3:35 min
Bshara Atallah Tiered , 2018 vêtements sur mannequin
Sara Makki A body and a home, 2018. Acrylique sur toile 60x45 cm
Marta Bogdanska Bone Marrow, 2018. Papier d’archives 400x35cm
Lara Tabet Still, it’s strange underwater, isn’t it?, 2018. Pigment d’archives imprimé sur toile
Rawand Issa I’m the Ocean, 2018. Digital art 29.7x42 cm
Ghenwa Abou Fayad Primitive Encounter, 2017. Photographie imprimée sur papier mat 70x105 cm
Mirella Salémé (ella) At the end of the day, you need to be there for yourself, 2018. Crayon sur papier recyclé, encre sur enveloppes, sculpture naturelle, 2018
Élie Mouhanna I wanted to be good enough for you, 2014-2018. Dessin électronique
Tanja Van Deer Spiritual Guidance , 2016. Collage & improvisation 21x29.7 cm
Rita Adib Package Deal, 2018. Vidéo, 2:26 min
Giorgio Bassil While We Wait, 2016-2018. Installation vidéo
Tanya Traboulsi Undo, 2018. Papier mat Epson, texte imprimé de Muriel Kahwaji
Caroline Tabet, série de photos. 2002 et 2006




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