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Idées

La question des inégalités, grande absente des législatives libanaises ?

Commentaire
05/05/2018

Au Liban, la question des inégalités est étonnamment absente des discussions publiques, alors même que le pays se prépare à ses premières élections législatives depuis 2009. Les programmes des partis traditionnels ne contiennent pas de propositions précises à ce sujet. Seules certaines nouvelles forces politiques issues de la société civile en ont fait un enjeu de leur campagne.

Pourtant, depuis quelques années, cette question domine les débats de la plupart des démocraties. Cet intérêt a suivi la publication de nouveaux travaux qui, d’une part, documentent une augmentation généralisée des inégalités dans le monde et, d’autre part, remettent en cause certaines idées reçues sur la mondialisation. Par exemple, le Rapport sur les inégalités mondiales (2018) publié par le Laboratoire sur les inégalités mondiales (WID.world) dément l’idée répandue qu’une forte croissance pour les plus riches permettrait une hausse des revenus en bas de la pyramide, ou que la hausse des inégalités à l’intérieur des pays est le « prix à payer » des nouvelles technologies et des échanges commerciaux. Au Moyen-Orient, étant donné la grande instabilité politique, il y a eu un regain d’intérêt pour la question à la suite du printemps arabe, car l’une des principales revendications des mouvements populaires était justement une plus grande justice sociale.
Cette absence au Liban peut s’expliquer de deux manières. D’un part, le mode confessionnel de gouvernance du système politique focalise les discussions et les décisions publiques sur les clivages religieux, en partie aux dépens des questions sociales. D’autre part, le manque d’accès majeur à des statistiques détaillées rend les inégalités difficiles à appréhender. Ce manque de transparence fragilise le processus démocratique, d’autant plus qu’une partie non négligeable des patrimoines privés est détenue par la classe politique : les familles Mikati et Hariri, qui comptent plusieurs membres au sein du classement Forbes des milliardaires, en sont l’exemple le plus marquant.


(Lire aussi : Législatives libanaises : Des élections pour quoi faire ?)



Inégalités extrêmes
Néanmoins, dans une étude intitulée Repenser le miracle libanais : l’extrême concentration des revenus et de la richesse au Liban 2005-2014 et publiée en 2017 sur le site de la WID.world, j’ai pu estimer le niveau des inégalités de revenus en combinant de manière systématique toutes les données sur les revenus disponibles (enquêtes auprès des ménages, comptes nationaux, rapports de finances publiques et classements sur les grandes fortunes) avec de nouvelles données fiscales, que le ministère des Finances a accepté de partager.

Les résultats sont alarmants : le Liban apparaît comme l’un des pays les plus inégalitaires au monde. En moyenne, entre 2005 et 2014, les 10 % des Libanais les plus riches ont perçu plus de 55 % du revenu national total tandis que les 1 % les plus riches en ont capté près du quart. Cette extrême concentration est encore plus visible lorsque l’on compare l’évolution des 0,1 % des adultes les plus riches (environ 4 000 individus), qui ont un revenu équivalent à celui des 50 % les plus pauvres (soit près de 2 millions d’individus). Si l’on se penche sur les chiffres en dollars réels de 2016, en 2014 les 50 % des plus pauvres ont gagné en moyenne 330 dollars par mois, contre 8 900 dollars pour le top 10 %, 40 000 dollars pour le top 1 %, 917 000 dollars pour le top 0,1 % et enfin plus de 5 millions de dollars par mois pour le top 0,001 % (40 individus).

Certes, il n’existe pas de niveau « optimal » d’inégalité ni de remèdes applicables à toute société : ces questions doivent être tranchées par les institutions démocratiques. Néanmoins, à des niveaux aussi extrêmes, ces inégalités peuvent représenter un véritable danger. En effet, les sociétés inégalitaires sont plus susceptibles aux conflits sociaux et à la violence, ont de moindres performances dans l’éducation et la santé ou encore ont plus de mal à mettre en place ou à garantir une démocratie stable.


(Lire aussi : Législatives libanaises : Beaucoup de bruit pour rien)



Redistributivité
La nouvelle législature devrait donc prendre ce chantier à bras-le-corps et proposer rapidement des solutions, en commençant par une refonte de la fiscalité. Une priorité serait d’augmenter l’efficacité redistributive du système fiscal via la création d’un impôt général sur le revenu qui permettrait de taxer chaque individu selon son ordre dans la distribution. L’impôt personnel sur le revenu est actuellement un impôt « cédulaire », c’est-à-dire qu’il taxe séparément chaque type de revenu (salaires, rentes, ou revenus du capital). Cette forme complexifie l’imposition et permet aux individus avec des sources de revenu diversifiées – souvent les plus riches – de déclarer certains types de revenus sous un régime d’imposition plus favorable, voire même de contourner l’imposition, en utilisant les nombreuses exemptions existantes. Autrement dit, dans certains cas, ce système peut être régressif : un individu plus riche peut payer moins d’impôts. À cet égard, les réformes fiscales annoncées dans le cadre de la conférence CEDRE du 6 avril ont été plutôt vagues en ce qui concerne la redistributivité et se sont concentrées sur la nécessité de baisser la forte dette publique.

En outre, il conviendrait d’améliorer la taxation des revenus du capital et des patrimoines, qui bénéficient de nombreuses exemptions et de taux historiquement et internationalement très faibles. Cela suppose également d’intensifier la lutte contre l’évasion fiscale, véritable sport national, en profitant notamment pleinement des effets de l’adoption de l’échange informatique d’informations fiscales avec une cinquantaine de pays prévue en septembre prochain.
Sans prise en compte sérieuse de ce niveau d’inégalité et sans définition de remèdes efficaces, qui incluent aussi l’amélioration réelle de l’accès à certains services publics comme les soins ou l’éducation, les espoirs suscités par les élections législatives, censées remettre le Liban « sur les rails » du processus de démocratisation, pourraient rapidement être déçus.


Lydia Assouad est doctorante à l’École d’économie de Paris et chercheuse spécialisée sur les pays du Moyen-Orient au Laboratoire sur les inégalités mondiales.

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Eleni Caridopoulou

Partout il y a des inégalités mêmes les pays les plus démocratiques, soit disant ?

ON DIT QUOI ?

L'inégalité au sens européen donc marxiste est différemment ressenti par les moyens orientaux qui ne trouvent pas le même écho en pays " religieux" .

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