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Idées

Législatives libanaises : Des élections pour quoi faire ?

Législatives 2018
28/04/2018

Huit ans et onze mois après les dernières élections législatives, renouer avec la vie démocratique en dépit de toutes les vicissitudes et scories constitutionnelles pourra sembler à certains une preuve de résilience d’un système politique chahuté par les événements régionaux et internes, mais qui maintient les fonctions essentielles du pacte communautaire du vivre-ensemble, fondateur du Liban moderne.


D’autres y liront l’incapacité structurelle grandissante d’institutions politiques à la dérive sans prise sur la construction d’un État moderne de citoyenneté, d’égalité et de progrès. Les crises sociales associées à l’incurie administrative, le déficit abyssal et successif des budgets, le poids de la dette et de son service sont en train de faire du Liban un des pays les plus vulnérables politiquement et financièrement du monde. La mauvaise gestion des services publics, de l’eau, de l’électricité et de la santé notamment, le délabrement des infrastructures, la gestion calamiteuse du ramassage des ordures ménagères et industrielles et ses conséquences sur la santé publique confortent aux yeux de l’opinion publique la réputation de prébende et de corruption de la classe politique. Le Liban, qui a survécu aux guerres, pourrait succomber à une faillite d’État. Les réunions internationales sur le Liban visent plus que jamais à reporter des échéances financières que le marasme économique persistant, l’échec des politiques économiques de relance, le poids de la présence des réfugiés syriens sur les infrastructures et l’emploi ainsi que l’insécurité politique ne parviennent plus à cacher.
L’effet politique d’une telle instabilité sociétale s’est traduit par le regain de vitalité de la société civile, dont la mobilisation à l’occasion de la survenue des élections apparaît de plus en plus critique de la classe politique. Plus que jamais auparavant, les échéances législatives pourraient voir se concrétiser la mise en accusation par la société civile de la classe dirigeante. Néanmoins, la situation objective veut qu’une jeunesse de plus en plus consciente de la faillite de ses élites ne parvienne pas encore tout à fait à imposer ses revendications à une société qui reste travaillée par la référence et les préoccupations communautaires.

« Mensonge objectif »
Il serait cependant vain et fallacieux d’opposer un camp politique qui maintient la paix civile au prix du compromis communautaire à celui d’une société civile citoyenne et de dépassement du confessionnalisme. Au Liban, les clivages sont beaucoup plus complexes, mêlant le poids persistant des particularismes et des notabilités locales, celui des inégalités sociales et régionales qui vont se creusant avec la paupérisation des classes moyennes et les interférences étrangères. Dans un système politique ouvert sur les turbulences de son environnement régional, de telles fractures nourrissent la passion communautaire et sont aptes à attiser des peurs, exagérer des dangers et retraduire en termes confessionnels des défis politiques que nul ne veut véritablement relever.


Cette fois encore, la logique communautaire dominera. Les élections se dérouleront sous les auspices d’une loi électorale qui entérine le partage communautaire des sièges et tient compte de la répartition confessionnelle de la population sur le territoire libanais. L’obsolescence programmée du communautarisme dans l’accord de Taëf et la Constitution ne s’appliquera pas. Les débats politiques intégreront cependant les sempiternels appels de certains à sortir du communautarisme et en réponse mentionneront le préalable nécessaire invoqué par les autres de chasser le communautarisme des esprits avant de l’éradiquer des textes. Ce jeu est un échange communicationnel convenu, où certains leaders confessionnels jouent les apeurés et considèrent que le communautarisme protège, tandis que d’autres leaders, tout aussi confessionnels, campent les héros de la modernité post-confessionnelle et sécularisée. Cette mise en scène du « mensonge objectif » sans cesse colporté par la langue de bois de la classe politique, selon lequel nul ne serait a priori « hostile » à la déconfessionnalisation du système politique et administratif mais constaterait l’impossibilité objective de sa réalisation, mine la vie politique libanaise. Les plus cyniques des politiciens font surenchère de sécularisation et menacent de réclamer la suppression immédiate du confessionnalisme (« ilgha’ al-taifiyya ») pour laisser la loi du nombre et donc la « démocratie » l’emporter. Les plus conservateurs demanderont le passage à la « laïcité » (« almana ») totale (Constitution et état civil unifiés), mais si elle s’avérait impossible, alors le système confessionnel serait maintenu ! Ces jeux de langage communautaires qui oscillent entre l’abolition souhaitée du communautarisme et son maintien inéluctable sont la plaie d’un système qui ne fonctionne que pour mieux profiter à ses bénéficiaires.
Reste qu’au vu de l’évolution régionale, le communautarisme, qui est l’une des spécificités du système politique libanais, connaît avec les guerres de Syrie et d’Irak une incontestable actualité. La situation régionale, avec les malheurs qu’elle a donnés à voir à la suite des exactions du groupe terroriste État islamique, notamment contre les groupes et minorités confessionnels, mais également contre des sunnites ne partageant pas leur radicalité et leur extrémisme, pèse comme une menace de dérapage toujours possible à laquelle même des Libanais instruits pourtant par quinze ans de conflit civil ne sauraient échapper. Or les élections se déroulent à l’ombre de la guerre incessante de Syrie, de la montée en puissance de l’Iran et de la dégradation de la situation sur le front du Sud libanais. Comme à l’accoutumée, mais plus encore cette fois, les élections libanaises sont, si l’on peut dire, des « élections régionales ».

Alignements régionaux
Il convient donc de se demander ce que l’on peut escompter d’élections se déroulant dans ce contexte régional et local. Au fond : des élections, pour quoi faire ? La réponse à une telle question ne peut venir que du rapport entre les forces politiques au Liban, qui s’est considérablement modifié durant ces dernières années. Si les protagonistes de la guerre libanaise composent toujours aujourd’hui la scène politique, ce sont les alliances qui ont été nouées depuis la libération du territoire national et le départ des armées israélienne et syrienne qui ont modifié la donne. La grande division qui avait semblé se dessiner distinguant entre le camp dit du 14 Mars, opposé à la Syrie, et le camp du 8 Mars, fidèle à Damas, s’est délitée. La binarité politique propre traditionnellement à la vie politique libanaise (Destour/Bloc national ; Helf/Nahj ; Front libanais/Mouvement national) ne s’est pas poursuivie dans le Liban de l’après-Taëf. Certes, le leadership traditionnel que constituait le cartel des notables ou des familles traditionnelles survit dans certaines régions et les lignées partisanes et familiales, qui souvent se mêlent inextricablement, sont présentes dans les calculs et combinaisons électoraux. Mais depuis l’occupation syrienne et la domination de Damas, c’est la logique des alignements régionaux qui l’a emporté sur la logique des affiliations, idéologiques, locales ou familiales.


Et de fait, aujourd’hui, la vie politique libanaise se structure autour des axes régionaux. La distinction devenue floue entre les mouvements du 8 et du 14 Mars a épousé ce clivage régional. Jamais depuis le retrait des forces étrangères en 2000 et 2005 le Liban n’aura été aussi symboliquement violenté par l’humiliation d’un président du Conseil sous influence de Riyad et la domination d’un État passé sous la tutelle de Téhéran. Ce sont ces alignements qui prédominent et dictent les rapprochements et les alliances que les prochaines élections vont donner à voir. Sinon, comment comprendre que les listes composées procèdent à des alliances difficiles à comprendre : ainsi, les Forces libanaises (FL) de Samir Geagea, hostiles à l’axe irano-syrien et proches de l’Arabie saoudite, vont s’allier au Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun et de son gendre Gebran Bassil, liés par un pacte de gouvernement avec le Hezbollah. Dans certaines régions où les chrétiens sont minoritaires, leurs candidats se recruteront au sein de partis laïques et sécularisés, mais figureront, pour être élus, sur des listes du Hezbollah (il est vrai que, dans ce cas, l’opposition à Israël peut expliquer la logique du choix électoral).


Toutefois, quoi qu’il en soit des alliances politiques électorales, de leur respect ou de leur non-respect au gré des circonstances et des circonscriptions, la composante du pouvoir libanais qui sera confortée par les élections à venir se structurera essentiellement autour de cinq formations partisanes (Amal, le CPL, le Hezbollah, les FL et le courant du Futur) présentes dans le gouvernement de Saad Hariri et qui ont vocation à perpétuer l’équilibre précaire, mais résilient jusque-là, sur lequel repose le pouvoir au Liban aujourd’hui.
Certes, dans un pays de pluralisme communautaire, nul ne saurait être exclu durablement de la participation politique. En singularisant certaines forces de mobilisation du paysage politique, on ne peut faire fi de l’autorité d’un Walid Joumblatt sur la communauté druze et son rôle national. De la même manière, un ensemble de notabilités diverses maronites, grecques-orthodoxes ou catholiques, arméniennes à Beyrouth, à Zahlé, dans le Koura, à Jezzine ou dans le Metn pèseront de leur poids. Un parti chrétien d’importance, les Kataëb, s’est aussi singularisé en refusant de jouer le jeu du pouvoir et se recentrant sur les demandes de la société civile dont il se veut le porte-parole.

Polyarchie extractive
De cette situation émerge toutefois ce qu’on pourrait appeler un cercle de pouvoir, resserré autour de partis nationaux populistes comme Amal ou le CPL, ou à mobilisation idéologique comme le Hezbollah ou les FL, dont l’alliance chaotique maintient vaille que vaille le navire libanais à flot. Ces partis sont les principaux acteurs et bénéficiaires de l’action politique. Il s’est constitué autour de ces quatre pôles de la vie politique, auxquels il faut associer un pôle druze et un pôle sunnite, celui du courant du Futur affaibli mais participant sans conteste à la gestion du pays, un pacte d’alliances qui est tout à la fois réseau de partage d’influence, de répartition des rôles et des retombées économiques qui fait oublier le paisible Liban des théories du système consociatif (« tawafuqi ») cher à la politologie libanaise.


C’est aujourd’hui non pas un pacte communautaire, avec programme électoral ou à finalité politique, mais une polyarchie extractive (elle extrait et se répartit le pouvoir et les richesses) qui est concernée au premier chef par les élections. Elle en escompte une seule chose, que cette consultation électorale conforte le rapport des forces existant et l’état des choses. La poursuite d’intérêts privés fera oublier la gravité de la situation et l’environnement régional menaçant.
Pas pour tout le monde toutefois. À l’évidence, le grand vainqueur de ces élections sera le Hezbollah qui aura, quels que soient les résultats chiffrés et le nombre de députés obtenus, réussi, en poursuivant ses fins sécuritaires et militaires au Liban et dans la région – au mépris de la « distanciation » censée orienter la politique étrangère libanaise –, à ne pas rompre les équilibres internes et à se préparer à la grande confrontation régionale annoncée.


Les consultations électorales sont nécessaires pour la vie démocratique d’une nation. Il faut les entreprendre et en accepter l’issue, même dans une démocratie à éclipses comme le Liban, qui les pratique désormais de manière intermittente et imprévisible. Même si le citoyen, premier consulté, sera le dernier écouté. Elles ne conduisent pas toujours à provoquer les changements espérés, et elles peuvent donner parfois, hélas, de la légitimité aux rapports de force établis et conduire à la reconnaissance obligée des faits accomplis. Tout comme elles peuvent faire entendre les craquèlements du système politique, les souffrances des populations et la nécessité d’aller vers la démocratie.

Joseph Maïla est professeur de relations internationales à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales de Paris (Essec). Ancien directeur de la prospective au ministère français des Affaires étrangères et ancien recteur de l’Institut catholique de Paris.

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gaby sioufi

Tres bien dit et decrit -
sauf que, encore une fois tout cela restera INUTILE s'agissant d'aboutir a une nation evoluee .
sauf que tout cela fait penser a la construction d'une super autoroute sans division mediane, "autorisant" des accidents de parcours par milliers,dont certains mortels.

tant que- mon refrain a moi - tant que la vision du Liban futur reste aleatoire car non definie .
serait ce celle d'un pays souverain, multiculturel,ouvert a l'evolution dans le sens du terme?
serait ce celle d'un pays guerrier, ouvert a toutes les guerres de liberation de la region -pire fer de lance de ces guerres tant que bla bla bla bla ....
serait ce celle d'un pays ou l'on accepte le bien et le pire tant que nous le permettent les circonstances regiono-mondiales ? puisqu'acceptant la servitude a l'un ou a l'autre ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SYSTEME SUISSE SEUL ESPOIR !

Honneur et Patrie

En quelques mots : L'application de la loi du nombre signifie l'exécution de la loi de la valise ou le cercueil pour ce qui reste des chrétiens du Liban.

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