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Moyen Orient et Monde

« Assad et la Russie ont essayé toutes les armes possibles contre nous, et personne n’a bougé un cil »

Témoignages

Les déplacés syriens antirégime évoquent leurs sentiments face aux possibles frappes occidentales contre Damas.

14/04/2018

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Ces quelques mots extraits du célèbre conte de Charles Perrault illustrent parfaitement l’état d’esprit des Syriens : ils attendent depuis plusieurs jours des frappes occidentales en Syrie, et tout cela provoque des réactions amusées sur la toile, entre mèmes, vidéos parodiant, au Palais de Verre, l’ambassadeur syrien à l’ONU, Bachar al-Jaafari, ou photomontage montrant Donald Trump faisant sa « salat istikhara » (prière de consultation auprès du Seigneur afin d’être guidé lors d’un choix important)… Près d’une semaine après le tweet haut en couleur du président américain, promettant à « l’animal Assad » un prix fort à payer suite à l’attaque chimique contre la ville de Douma, le monde entier reste suspendu à la décision occidentale de lancer des frappes en Syrie. Une décision qui tarde à venir et qui plonge un peu plus dans le doute les opposants syriens déplacés de force dans les dernières zones encore aux mains de la rébellion. « Le retard des frappes indique qu’il se trame quelque chose à huis clos, ou bien que Trump regrette ses déclarations », estime Alaa al-Youssef, habitant de Khan Cheikhoun. Un an après l’attaque chimique du régime sur cette ville de la province d’Idleb qui avait fait plus de 80 morts, cet habitant espère que des frappes fortes seront lancées afin de « paralyser toutes les bases de l’armée pour que les bombardements cessent une fois pour toutes », dit-il. La ligne rouge édifiée par les Américains ayant été franchie, Donald Trump avait ainsi répondu par des frappes en ciblant la base militaire d’al-Chaayrate. Mais ces dernières étaient restées de l’ordre du symbolique et n’avait pas eu d’impact sur la suite du conflit. À l’époque, quand Alaa al-Youssef constate que les Américains ont décidé de sanctionner le régime, il ne cache pas sa joie et s’imagine déjà, comme beaucoup à Khan Cheikhoun, que la plupart des bases aériennes du régime vont être détruites. « Puis je suis tombé des nues quand j’ai vu qu’ils avaient juste saccagé un aéroport et laissé le régime en place. C’était comme pour dire au peuple américain : “Vous avez vu, on n’est pas restés silencieux.” Ce n’était en aucun cas des frappes pour le peuple syrien », résume-t-il. 


(Lire aussi : Syrie : des frappes tardives auront-elles toujours un sens ?)


Pas de renversement

L’épisode d’al-Chaayrate nourrit encore aujourd’hui la désillusion déjà bien ancrée dans les esprits du camp de l’opposition. « On se souvient du tintamarre autour d’éventuelles frappes, on a vu le résultat! Al-Chaayrate, deux jours après le bombardement américain, c’est comme si rien ne s’était passé », ironise Abd al-Karim Derbas, à Azzaz. Réaliste, le jeune activiste s’attend à ce qu’il n’y ait pas de frappes, cette fois-ci, contre le régime. « Même si j’espère de tout mon cœur qu’il y en aura... Mais ce qui est sûr, c’est qu’elles seront très limitées », poursuit-il. Le docteur Walid Awata, récemment déplacé de la Ghouta orientale reconquise par les forces de Bachar al-Assad, vit aujourd’hui dans le rif d’Idleb et observe de très près la décision occidentale. Comme beaucoup, il ne croit pas en un renversement de la situation, mais s’attend à « des frappes limitées, payées par les pays du Golfe ». « Il est certain que nous ne verrons pas le rapport de force sur le terrain changer si frappes il y a », estime de son côté Hatem, réfugié en Turquie. À al-Bab, Mohammad espère simplement que les Occidentaux ne frapperont pas sur les institutions syriennes, « car elles appartiennent au peuple et non à Bachar », dit-il. Et au-delà du simple fait de frapper ou non le régime syrien, beaucoup ne parviennent pas à comprendre que les Occidentaux ne décident d’agir qu’en cas d’attaques chimiques. « Il n’y a pas de différence entre celui qui tue avec des barils d’explosifs ou avec des armes chimiques », rappelle Mohammad. 

 « Le régime de Bachar el-Assad et la Russie ont essayé toutes les armes possibles contre nous, et personne n’a bougé un cil. Ceux qui ont permis qu’on se fasse massacrer au quotidien pendant des années ne feront rien aujourd’hui, même s’il y a des armes chimiques dans le jeu. Mais au fond de moi-même, j’aimerais que les Occidentaux frappent pour que le régime et Moscou ressentent un peu ce qu’ils ont fait subir aux autres, et notamment aux habitants de Douma », confie Anwar Chehadé, déplacé dans le rif d’Alep.


(Lire aussi : Frappes en Syrie : le risque d'un clash entre Russes et Américains fait frémir)


Trump, le « Assad des sunnites » 

Sept ans après le début du conflit, et notamment depuis le retournement de situation en faveur de Damas, suite à la perfusion russo-iranienne, l’opposition a vu son moral chuter et la révolution creuser sa tombe dans l’indifférence générale. « Nous n’avons aucune confiance en les promesses américaines et plus généralement dans celles de l’Occident parce que les alliés du régime sont beaucoup plus sincères que ceux qui prétendent être amis du peuple syrien », déplore Anwar Chéhadé. Bombarder les positions militaires du régime ne parviendra pas à résoudre la crise syrienne. « Nous voulons qu’une pression soit faite sur la Russie pour pousser Assad à démissionner et à organiser des élections libres et démocratiques », explique Mohammad. L’attention est donc portée vers ceux qui, par des règlements diplomatiques, pourraient parvenir à soumettre le régime et ses alliés, aujourd’hui maîtres du jeu. « Trump, c’est le Assad (NDLR : lion, en arabe) des sunnites », plaisante Abd al-Karim Derbas. « Peut-être qu’il nous abreuve en fausses promesses, mais ça nous suffit qu’il défie le régime syrien et qu’il chamboule les cartes au Moyen-Orient », conclut le jeune activiste. 




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