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Culture

Les merveilleux mondes animés du petit Nicolas (Fattouh)

Rencontre

« Profitez du temps présent et inondez vos proches d’amour avant qu’ils ne se pétrifient de solitude et de tristesse » : voilà ce que semble dire le jeune artiste dans « How My Grandmother Became a Chair », un projet de film d’animation multiprimé à Berlin.

Danny MALLAT | OLJ
23/03/2018

Après avoir remporté le prix Arab Animation Forum au Festival d’animation ITFS à Stuttgart, Nicolas Fattouh vient d’obtenir le prix Robert Bosch Stiftung à Berlin pour son projet de film d’animation How My Grandmother Became a Chair. À 24 ans, le diplômé en animation de l’ALBA (Académie libanaise des beaux-arts) est le plus jeune réalisateur ayant remporté cette prestigieuse récompense. Son film d’animation devrait voir le jour en 2019. En attendant, rencontre avec un jeune homme qui a été biberonné à l’art...

Mixture magique
Ils sont nombreux, les parents qui ont transmis leur passion à leurs enfants, et nombreux aussi sont les artistes qui ont affiné leur talent et accompli leurs rêves en baignant dans un univers artistique dès leur enfance. Pourtant, les contre-exemples existent aussi : combien de fils de footballeur deviennent eux aussi de grands sportifs ?

Les enfants des chanteurs célèbres sont-ils autant doués que leurs géniteurs ? Pas de règle générale, donc, en ce qui concerne les métiers en héritage, mais il faut bien reconnaître qu’il est difficile d’appartenir à une famille de grands artistes et de choisir la médecine ou le droit comme voie à suivre. Pour Nicolas Fattouh, la question s’est-t-elle posée ? D’abord un grand-père maternel, Joseph Basbous – sculpteur issu de la tribu des Basbous (frère de Michel et d’Alfred), une lignée d’artistes qui, après une vie fructueuse, a transmis un patrimoine artistique considérable –, ensuite une maman sculptrice en digne fille Basbous et, enfin un père, Chucrallah Fattouh, inscrit dans les annales de l’art libanais.

C’est dans le village de Mounsef au Liban-Nord que Nicolas Fattouh a grandi. « Un village qui a nourri mon enfance en histoires et récits. Privé de salles de cinéma et de grands multiplex, mon horizon se résumait au bleu de la mer dans lequel plongeaient les terrasses des petites maisons du village. Mon imaginaire de petit garçon se nourrissait d’anecdotes, celles du boulanger, de la voisine d’à côté ou du curé du village ». Le petit Nicolas aime à se construire un monde. Dès l’âge de 8 ans, il écrit des pièces de théâtre et monte des décors en crépon et fils de fer pour amuser sa bande de copains. Tous les enfants du village participent à l’entreprise, et les représentations se déroulent face à un parterre de parents amusés. Nicolas Fattouh jongle également avec les crayons de couleurs et joue à l’apprenti artiste à l’ombre des toiles de son père. Il expose ses premiers tableaux, et sa première vente lui rapporte 40 000 livres libanaises et lui vaut son premier vélo.

À l’école des gens sérieux, les matières scientifiques l’ennuient. Il rêve de pinceaux chantants et de pastels d’histoires, et pourquoi pas les deux... C’est ainsi qu’après des débuts en section publicité, il se tourne définitivement vers l’animation. « J’avais trouvé la mixture magique, dessiné des histoires et leur avais donner la vie, sans limite de cadres, ni de toiles ». Son monde pictural allait enfin avancer, bouger et raconter une histoire, la sienne.


(Lire aussi : Amin Dora, rafistoleur d’images)


Réification
Métamorphose, qui vient du grec morphè (forme) et du préfixe méta (qui exprime un changement) est le passage d’un état à un autre état, résultat de la transformation. Ce thème récurrent prend racine dans les légendes, la religion et la littérature, et plus tard sur grand écran. Les métamorphoses de Zeus dans la mythologie grecque en cygne, en pluie d’or ou en taureau ailé, ou la mutation en animaux fabuleux ou encore en loup-garou, en araignée ou en mouche, ont longtemps fasciné les hommes. Ovide, Kafka, David Cronenberg ou encore John Landis en furent les maîtres. Pour Nicolas Fattouh, artiste peintre formé à l’animation, c’est la réification qui se trouve être au cœur du sujet de son étude, de sa réflexion philosophique et de son questionnement. « À force de s’asseoir sur une chaise ou de se coucher sur un lit, l’objet prend-il, jour après jour, la forme du corps humain pour ne plus faire qu’un ? Et lorsque cet être, rongé par le temps, perd tous ses sens et ses capacités motrices, devient-il à son tour cette chaise qui fut son ultime compagnon ? » Et Nicolas Fattouh de pousser plus loin ses questionnements : « Et si le cycle de vie des hommes est en quelque sorte une transformation continue du corps vers une autre forme ? La personne en question deviendra-t-elle pour toujours un meuble statique et inanimé aux yeux des gens qui lui sont proches ? Ne nous souvenons-nous pas toujours des gens que nous avons perdus, à travers les meubles qu’ils ont toujours utilisés ? ».

La chaise et le coq
Ainsi voit le jour le scénario du court-métrage d’animation How My Grandmother Became a Chair. Son déclencheur ?   Le décès de la grand-mère paternelle de Fattouh. L’histoire s’articule autour de trois transformations. Celle de la grand-mère en chaise, d’abord, lorsqu’elle perdra toute son humanité noyée dans l’isolement et la tristesse pour se dessécher telle les branches d’un arbre en manque d’amour. Celle de la femme de chambre qui s’occupait d’elle et que la vieille dame diabolisait d’abord, mais qui a fini par exalter en bonté, délicatesse et gentillesse pour devenir sa seule compagne. Et, enfin, la mutation de tous les petits enfants en un animal symbole de cupidité et de détachement, le coq.
Au final, c’est une grande leçon d’amour que donne Nicolas Fattouh à ceux qui veulent l’entendre. Une histoire pour réveiller les consciences et clamer tout haut que « la mort n’aura jamais raison de moi si je suis aimé ». Et l’on ne peut s’empêcher de penser à Prévert qui disait : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant. »



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