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Culture

Chappatte : Mon point de repère ici, c’était ma tante de Beyrouth

Rencontre

Dans le cadre du Beirut Art Film Festival, le dessinateur de presse et reporter suisse a présenté sa première animation, « La mort est dans le champ », sur les mines antipersonnel dans le sud du Liban.

24/11/2017

Patrick Chappatte est journaliste, mais pas que. Il jongle avec les casquettes de dessinateur, reporter, bourlingueur, et maintenant de réalisateur. Depuis 33 ans, le quinquagénaire suisse allie dessin et information pour raconter l'actualité sous plusieurs formes. Aujourd'hui, il est dessinateur de presse pour le quotidien suisse Le Temps, pour le journal germanophone Neue Zürcher Zeitung et pour le New York Times.

Né d'un père jurassien et d'une mère libanaise, le dessinateur entretient une relation très passionnelle avec le Liban. Sans jamais y avoir vécu, Chappatte s'y est beaucoup intéressé en tant que journaliste et y a consacré plusieurs reportages. Aujourd'hui, son retour à Beyrouth est chargé de beaucoup de souvenirs et d'émotion : « Je n'ai pas mes points de repère. Mon point de repère ici, c'était ma tante de Beyrouth. Elle travaillait à la librairie Antoine, c'est elle qui dirigeait, c'était son royaume. C'était un tel personnage de femme que si elle avait été un homme, elle n'aurait pas survécu aux années de guerre. Elle franchissait les lignes sans arrêt. » Dans la bande dessinée Ma tante de Beyrouth, l'auteur exprime particulièrement son attachement familial envers le pays. En réalisant le portrait de celle qu'il appellait Sousou, sa tante Souad Rahmeh, le dessinateur raconte en même temps la vie à Beyrouth pendant la guerre.

Si cette bande dessinée fait partie des nombreux BD-reportages réalisés par Chappatte, ce n'est pas par ce prisme que le journaliste a fait ses débuts. Avec un parcours assez atypique, il joint passion pour le dessin et intérêt pour l'actualité, et atterrit à 17 ans seulement dans la rédaction du journal local de Genève. Être au bon endroit au bon moment, un adage qui semble aller comme un gant à ce jeune stagiaire qui, très vite, se retrouvera au poste, récemment libéré, de dessinateur de presse du journal. « Une opportunité comme ça, ça n'existe pas. Les dessinateurs de presse comme moi, ils meurent à leur bureau et ne libèrent pas leur place », commente Chappatte. Si cette chance permet au dessinateur d'allier passion et intérêt, dessin et actualité, il n'est pas uniquement question de hasard. Une fois bien installé dans le monde de la presse, le journaliste frappe à la porte de la cour des grands, pour trouver sa place dans des médias comme le New York Times ou le Herald Tribune. Quelques années plus tard, avec sa détermination d'une part et le pragmatisme américain d'autre part, il sera adoubé « dessinateur de presse » dans ces deux grands titres.

 

Deux crayons
Après une dizaine d'années dans le métier, la curiosité de Chappatte tend vers d'autres horizons. Le dessinateur a soif d'horizons, mais il désire aussi s'essayer à un travail journalistique plus marqué. « C'est ce qu'on disait sur la Suisse, les montagnes sont proches, le plafond n'est pas très haut. J'avais l'impression que je ne pourrais rien faire de plus », explique-t-il à Éric Burnand lors de son interview pour Films Plans Fixes. C'est cette envie de voyager, mêlée à un désir de raconter l'actualité, plus que de la commenter, qui l'amène à se lancer dans un nouveau langage, celui du reportage en bande dessinée.
Il s'aventure dans cette approche originale du journalisme à la fin des années 1990, en même temps que le père américain du genre : Joe Sacco. « Moi, je viens du monde de la presse, et le reportage BD, c'est un croisement entre le monde de la presse et celui de la bande dessinée. Il a commencé à exister par Joe Sacco dans le monde de la BD et moi, à peu près à la même période, j'ai fait ça à mon échelle, mais dans le monde de la presse. » Pour se lancer dans cette expérience, Chappatte devait donc trouver un support, un journal qui lui ferait confiance et publierait ce style de reportage jamais vu à l'époque. Assez rapidement, en 1998, le média suisse Le Temps décide de lui accorder des pages entières pour ses reportages dessinés. Depuis, Patrick Chappatte a régulièrement quitté sa chaise de dessinateur de presse le temps d'un reportage au Guatemala, au Liban, à Gaza, au Kenya, etc.

Son métier consiste donc à dessiner l'actualité avec deux crayons complètement différents. « Quand on part comme reporter, on doit montrer ce qu'on voit, tandis que dans le dessin de presse, c'est exactement le contraire, on doit déformer et montrer ce qu'on pense. Dans l'approche, dans le style, dans la forme, ce sont deux métiers différents. Le dessin de presse, c'est noir et blanc, et le reportage, c'est gris », précise-t-il.
À travers ses dessins de presse, Chappatte porte un regard efficace, amusé ou ironique sur les nouvelles brûlantes du monde entier. En une rapide esquisse, le dessinateur veut rendre visible la complexité de l'information. Il explique : « La réaction la plus sympathique que je puisse recevoir, c'est qu'on me dise : c'est exactement ça. Ça doit être d'une efficacité qui court-circuite la pensée, l'intellect, les mots. Après, si cela peut être drôle en plus de faire sens, c'est encore mieux car l'humour est l'une des meilleures manières de communiquer. »

Muni de son second crayon, Patrick Chappatte met régulièrement le cap vers différents pays, avec une casquette de reporter-dessinateur, cette fois. En dessinant d'une tout autre manière, le journaliste montre ce qu'il voit, raconte l'histoire des gens qu'il rencontre, de la manière la plus honnête possible. Par ces reportages dessinés au format magazine, le reporter veut montrer une autre facette de l'actualité, une forme de journalisme qui donne une meilleure compréhension globale des informations.

 

Inondation
En trois décennies de carrière, Chappatte a exploré deux manières différentes d'informer le public. Penser que ce dessinateur suisso-libanais allait s'arrêter là serait mal connaître le personnage. En 2011, il décide d'ajouter une discipline à son râtelier, et adapte en une courte animation son reportage dessiné sur les mines semées par l'offensive israélienne dans le sud du Liban en 2006. Sept ans après sa dernière venue à Beyrouth, Patrick Chappatte revient pour la projection de ce reportage animé, qu'il montre pour la première fois au public libanais du BAFF. Dans le cadre de ce festival, le dessinateur revoit de nombreux collaborateurs, dont Armand Homsi, avec qui il avait participé au projet Plumes croisées. En 2009, ce projet avait réuni Chappatte et huit de ses confrères libanais pour la publication de dessins de presse dans de nombreux journaux locaux, autour de thèmes pertinents comme le confessionnalisme, les clans ou la politique.

On peut le constater aujourd'hui, Patrick Chappatte touche à tout, mais toujours avec ce pouvoir qui lui est propre : le dessin. Avec un crayon, ce dessinateur arrive à raconter ou expliquer des faits par de simples traits, et provoquer chez le lecteur une certaine empathie. Le journaliste soutient que ses dessins arrivent à sortir de cette inondation d'images très violentes et brutes qu'on reçoit tous les jours, et que la simplicité de cet art permet, à l'inverse d'une photo ou d'une vidéo, de voir sans voyeurisme.

 

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