Décryptage

Les Kurdes impuissants face à l’encerclement de Afrine

L’armée turque « peut entrer à tout moment » dans le centre de l’enclave, a annoncé hier Erdogan.

Les rebelles syriens encadrés par l’armée turque dans le nord de Afrine. Nazeer al-Khatib/AFP

Il aura fallu près de cinquante jours à l’armée turque pour arriver aux portes de Afrine. Très loquace sur le déroulé de cette opération, le président Recep Tayyip Erdogan a affirmé hier que ses forces peuvent entrer « à tout moment » dans la ville. « L’objectif, maintenant, c’est Afrine (...). Désormais, le centre de la ville est dans une situation d’encerclement », a ajouté le président turc. Selon Ankara, les troupes turques, qui encadrent les milices supplétives de l’Armée syrienne libre (ASL), ont récupéré plus d’une centaine de villages, trente positions stratégiques et cinq villes aux forces kurdes des YPG (Unités de protection du peuple kurde) depuis le lancement de l’opération « Rameau d’olivier ». L’état-major turc affirme que 42 soldats turcs ont été tués au cours de l’opération, alors qu’on ne dénombrerait pas moins de 200 morts côté civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). 

L’armée turque a opéré un mouvement de troupes pour ouvrir plusieurs fronts autour de l’enclave, de manière à perturber l’organisation défensive kurde. Elle a repris hier le contrôle total de la ville stratégique de Jandaris, à 17 kilomètres au sud de la ville de Afrine, ainsi que le barrage de Maydanki qui fournit l’eau à la ville. « Avec cette avancée, les forces turques ont repris le contrôle des cinq principales localités de l’enclave », a affirmé l’OSDH. 

Pour justifier l’opération, le président turc affirme vouloir rendre la ville de Afrine et la région du nord de la Syrie « à ses vrais propriétaires », à savoir aux populations arabes de Syrie. 

« Quand Erdogan dit ça, il veut en fait réinstaller des Syriens qui sont actuellement en Turquie dans la province de Afrine, et opérer ainsi une recomposition ethnique à son avantage en Syrie, en créant une espèce de colonie turque dans cette région-là », affirme à L’Orient-Le Jour Guillaume Perrier, ancien correspondant en Turquie du journal Le Monde et auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Actes Sud, 2018). « Le président turc veut dessiner une ceinture arabe dans le nord de la Syrie, comme le régime baasiste a pu le faire par le passé », ajoute-t-il.


(Lire aussi : Des combattants kurdes abandonnent la lutte anti-EI pour Afrine )


Washington était contre

Les forces kurdes ont reçu récemment les renforts de miliciens prorégime ainsi que ceux de 1 700 combattants de l’alliance arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenue par Washington. « Nous avons pris la décision difficile de retirer des combattants de la banlieue de Deir ez-Zor et des fronts anti-EI pour les déployer à Afrine », a indiqué mardi à l’AFP Abou Omar al-Idlebi, un responsable militaire des FDS, lors d’une conférence de presse à Raqqa. Ce transfert d’hommes est un bon indicateur de l’importance que les Kurdes accordent à cette bataille, alors que la Turquie souhaite à tout prix empêcher la formation d’une entité kurde contrôlée par la branche syrienne du PKK à sa frontière. Ankara demande pour sa part à Washington, principal soutien des Kurdes, de bloquer cette arrivée de renforts, alors que les Américains sont présents dans la ville de Manbij et dans l’Est syrien. « Indéniablement, nous attendons des États-Unis qu’ils interviennent et empêchent le transfert (...) à Afrine des forces des YPG qui sont sous leur contrôle », a déclaré Ibrahim Kalin, porte-parole de la présidence turque. La Maison-Blanche a répondu que cet envoi de troupes constitue une « pause opérationnelle » dans la lutte contre l’EI et que ces combattants ne recevraient pas le soutien de Washington contre les Turcs. « C’est le commandement des YPG qui a ordonné le départ des FDS vers Afrine. Ils sont partis d’eux-mêmes, mais Washington était contre », confirme à L’Orient-Le Jour Fabrice Balanche, maître de conférences à l’université Lyon 2 et spécialiste de la Syrie. « Les États-Unis continueront d’appuyer les FDS tant qu’ils se concentreront sur les combats pour la défaite de l’EI », a déclaré au Washington Post le major Adrian Rankine-Galloway, porte-parole de l’armée américaine. Les FDS ont participé, avec l’aide de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, à la défaite des combattants de l’EI présents dans le nord et l’est de la Syrie. Ils ont repris Hassaké, Raqqa, Deir ez-Zor et d’autres grandes localités tenues par le groupe jihadiste. Les forces kurdes sont le seul véritable allié des États-Unis en Syrie, alors que Washington souhaite pérenniser sa présence dans le pays, notamment pour éviter le retour du groupe jihadiste et pour limiter l’influence de l’Iran à la frontière syro-irakienne. 


(Lire aussi : Erdogan : La Turquie peut entrer "à tout moment" dans le centre d'Afrine)



« Provoquer beaucoup de pertes »

Washington n’est pas intervenu pour empêcher l’opération turque à Afrine, alors que l’enclave n’a jamais fait partie de sa zone d’influence en Syrie. Mais les tensions entre Washington et Ankara pourraient connaître un nouveau pic alors que le président Erdogan a une nouvelle fois annoncé hier sa volonté de poursuivre l’opération vers l’Est, pré carré des Américains. « Nous sommes à Afrine aujourd’hui. Demain, nous irons à Manbij. Après-demain, nous passerons à l’est de l’Euphrate pour éliminer les terroristes jusqu’à la frontière irakienne », a dit hier M. Erdogan. « La seule chose qui pourrait arrêter la Turquie serait la mort d’un grand nombre de ses soldats (…), car elle perdrait le soutien de l’opinion publique », affirme Fabrice Balanche. « Le calcul des Kurdes est donc d’essayer de provoquer beaucoup de pertes côté turc, quitte à perdre aussi beaucoup d’hommes », ajoute-t-il. 

Dans le même temps, la présence des forces loyalistes sur la ligne de front ressemble à un cadeau empoisonné pour les Kurdes, qui ont toujours entretenu des liens ambigus avec le régime. Ce dernier cherche clairement à monnayer son soutien contre un retour de l’enclave dans le giron de Damas. Moscou, qui a retiré ses hommes présents à Afrine au début de l’opération, fait le même calcul. « Si les Kurdes reviennent en fin de compte vers les Russes et renient leur alliance avec les Américains, ils vont devoir, en échange de la protection de Moscou, évacuer la zone frontalière avec la Turquie, restituer Raqqa, Deir ez-Zor, Hassaké et Manbij à l’armée syrienne et partager la souveraineté de Kobané et de Afrine avec l’armée syrienne. Et tant que les Kurdes n’auront pas accepté ces conditions, Poutine ne va pas empêcher Erdogan de les bombarder », décrypte Fabrice Balanche. « La stratégie de la Russie consiste à faire en sorte que la Turquie bombarde Afrine pour faire plier les Kurdes et les obliger à se jeter dans les bras du régime syrien », poursuit Guillaume Perrier. « Compte tenu de la situation et du scénario vers lequel on se dirige, la Russie a de grandes chances d’arriver à ses fins », conclut-il.


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Il aura fallu près de cinquante jours à l’armée turque pour arriver aux portes de Afrine. Très loquace sur le déroulé de cette opération, le président Recep Tayyip Erdogan a affirmé hier que ses forces peuvent entrer « à tout moment » dans la ville. « L’objectif, maintenant, c’est Afrine (...). Désormais, le centre de la ville est dans une situation d’encerclement », a...

commentaires (2)

Les grandes nations se sont toujours comportées comme des gangsters, et les petites comme des prostituées. Comment doit on appeler une nation en gestation une jeune P qui cherche un souteneur. Dur dur la réalité.

DAMMOUS Hanna

13 h 38, le 12 mars 2018

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Commentaires (2)

  • Les grandes nations se sont toujours comportées comme des gangsters, et les petites comme des prostituées. Comment doit on appeler une nation en gestation une jeune P qui cherche un souteneur. Dur dur la réalité.

    DAMMOUS Hanna

    13 h 38, le 12 mars 2018

  • C'est toute la différence entre un erdo mito et un heros syrien qui montre qu'il est capable de le faire en le faisant le terrain , sans crier gare.

    FRIK-A-FRAK

    11 h 54, le 10 mars 2018