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Moyen Orient et Monde

« Afrine, comme plusieurs serpents qui se mordent la queue »

INTERVIEW EXPRESS

Trois questions à Julien Théron, spécialiste des relations internationales.

21/02/2018

Un mois après le début de l’opération turque « Rameau d’olivier » visant à déloger les milices kurdes des YPG (Unités de protection du peuple kurde) du canton de Afrine, dans le nord de la Syrie, l’offensive se poursuit. Près de 40 villages ont déjà été repris par l’armée turque et ses troupes supplétives de l’Armée syrienne libre (ASL). Il s’agit de localités situées dans des zones frontalières du nord de la région de Afrine. Mais la tâche s’annonce compliquée pour Ankara. Damas a en effet répondu à l’appel à l’aide des Kurdes et des forces prorégime se sont déployées dans l’enclave hier. Elles ont été immédiatement visées par des « tirs d’avertissement » turcs. Le point sur la situation avec Julien Théron, enseignant à Sciences-Po Paris et spécialiste des relations internationales.

Quel est l’intérêt pour le régime syrien à se joindre aux YPG contre la Turquie ?
Afrine est comme plusieurs serpents qui se mordent la queue. C’est-à-dire qu’entre la Turquie qui va à l’encontre de la stratégie américaine, et la Russie qui s’était retirée, permettant l’intervention turque, le régime syrien, censé être l’allié de la Russie, intervient. Le régime veut montrer qu’il est en maîtrise du territoire et des frontières de l’État. Mais, en réalité, il n’en est rien, puisque ce ne sont pas des troupes régulières syriennes qui interviennent à Afrine, mais des forces supplétives qui ont pris le nom de « Forces de défense nationale », constituant une sorte de conglomérat comprenant des miliciens. Donc ce ne sont pas des forces étatiques, mais elles combattent aux côtés du régime. Encore une fois, le recours aux milices sert à éviter un contact direct entre les acteurs régionaux. Mais le concept de « Défense nationale » est un peu exagéré dans ce cas, car les milices prorégime qui interviennent à Afrine sont largement organisées par l’Iran. Donc la notion de « Défense nationale » est un raccourci car ce n’est pas une force étatique.


(Lire aussi : Ankara menace de cibler le régime s’il soutient les Kurdes à Afrine)


Quel est l’intérêt des Kurdes à recevoir le soutien de Damas ?
Depuis le début, les Kurdes ne cessent de jouer sur plusieurs tableaux. Ils ont demandé à la coalition politico-militaire qui comprend la Coalition nationale syrienne (CNS) et l’ASL de participer à la révolution. Les Kurdes avaient des revendications, comme par exemple l’abandon du terme « arabe » de la République arabe syrienne. Mais la coalition n’a pas voulu les entendre. À certains moments, ils ont appelé la Russie ou le régime syrien à écouter leurs propositions avec des accords plus ou moins entendus. À d’autres, ils ont travaillé avec les Américains et des groupes arabes de l’ASL, des syriaques, une branche de la tribu Chammar (à cheval sur la Syrie et l’Irak)… donc ils ont fait preuve d’une grande flexibilité stratégique. Mais ici, l’objectif principal des Kurdes, c’est la survie militaire contre l’alliance entre l’armée turque et d’autres brigades de l’ASL. Indirectement, il y a autre chose en ligne de mire, ce sont les négociations politiques. À Sotchi, les Kurdes n’étaient pas venus à cause de l’offensive de Afrine et la Turquie ne veut pas inviter les Kurdes du PYD. Donc, il y a sans doute la volonté de revenir dans le jeu diplomatique.

Quelle conséquence une entente entre les YPG et le régime syrien pourrait avoir sur la stratégie turque en Syrie ?
La Turquie a été très claire : elle souhaitait qu’il n’y ait pas d’intervention de forces syriennes. Les Turcs l’ont expliqué officiellement en disant que, de toute façon, rien n’arrêterait l’armée turque. On peut comprendre que même si l’armée régulière syrienne venait à combattre, l’armée turque ne s’arrêterait pas. Cela entraînerait une confrontation interétatique entre la Syrie et la Turquie. Là, on franchirait un cap. C’est peut-être d’ailleurs pour cela que le régime a envoyé des miliciens pour ne pas exposer son armée au feu turc. Damas joue la prudence.



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