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Liban

Foucher : Cedre est plus qu’une conférence, c’est un processus

Entretien

L’ambassadeur de France à Beyrouth détaille pour « L’Orient-Le Jour » les axes majeurs de la politique française au Liban et évoque les efforts internationaux pour consolider la stabilité politique, économique et sécuritaire du pays.

Élie FAYAD | OLJ
06/03/2018

Dans sa première interview à la presse depuis qu’il a pris ses fonctions à Beyrouth, l’été dernier, Bruno Foucher, ambassadeur de France, expose pour L’Orient-Le Jour les tenants et aboutissants de la politique mise en œuvre depuis plusieurs mois par le président Emmanuel Macron et le Quai d’Orsay au Liban. Cela l’amène à se prononcer – diplomatiquement certes, mais sans langue de bois – sur nombre de questions intéressant de très près le pays du Cèdre, comme sa croissance économique, ses relations avec l’Arabie saoudite, les tensions avec Israël, la situation en Syrie et la politique régionale iranienne, sans oublier naturellement le statut du Hezbollah ou encore l’état de la francophonie. 

Mais c’est tout naturellement par l’évocation d’un rendez-vous prochain d’une grande importance pour le Liban que l’ambassadeur entame la rencontre, à savoir la déjà fameuse conférence Cedre (Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises), prévue le 6 avril à Paris. 

Pourquoi Cedre – un sigle habilement trouvé, somme toute – et non pas Paris IV ? « L’idée initiale, c’est qu’il ne fallait surtout pas inscrire Cedre dans la lignée de Paris III (2007), explique M. Foucher. Ce sont deux conférences qui ne se ressemblent pas. Cedre est une conférence avec des projets économiques qui doit déboucher sur de l’aide à des projets. Ce n’est pas de l’aide budgétaire. Elle fera une part très large au secteur privé. Une autre différence encore, c’est qu’elle doit inclure des réformes : c’est le « R » de Cedre. Enfin, elle sera accompagnée d’un mécanisme de suivi multilatéral et robuste qui devrait normalement se réunir tous les trois mois pour assurer le suivi d’exécution à la fois des projets et des réformes. »

« Cedre n’est en fait pas une conférence, c’est un processus, dont la première étape sera la réunion de Paris », ajoute-t-il, précisant que cette réunion sera probablement présidée par le président Macron. Et d’évoquer les deux autres rendez-vous du Liban avec la communauté internationale : « On ne peut pas isoler Cedre de son contexte, dit-il. Les trois conférences font un ensemble cohérent. Le calendrier est le suivant : vous avez le 15 mars Rome, le 6 avril Paris et le 25 avril Bruxelles. »

« Rome a pour but de consolider l’armée libanaise et les FSI, précise l’ambassadeur. Cela répond à une volonté des partenaires du Liban que (celui-ci) soit un État fort, parfaitement capable de contrôler sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, ce qui n’est pas toujours le cas ; Paris, c’est pour relancer l’économie parce que le taux de croissance n’est pas suffisant pour absorber les demandeurs d’emploi ; et enfin Bruxelles, c’est pour répondre à la question très importante de la présence du million et demi de réfugiés syriens (au Liban). »

« L’hospitalité dont le Liban a fait preuve mérite d’être soulignée, mais cela ne suffit pas. Il faut soutenir le Liban face à ce fardeau, dit encore M. Foucher (…) Nous prenons note de ce que les autorités libanaises souhaitent le retour de ces personnes. Ce n’est pas une décision que nous contestons. Mais ce que nous dit le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), c’est que les perspectives d’un retour massif ne sont pas au rendez-vous. »


(Lire aussi : « Tant que Macron sera au pouvoir, il ne laissera pas le Liban se faire déstabiliser », affirme Foucher)    


« On a besoin de l’Arabie »

Sur la participation à Cedre, M. Foucher revient sur les efforts de la France et de l’ambassadeur en charge du montage de la conférence, Pierre Duquesne, en direction des monarchies du Golfe. M. Duquesne a fait une tournée englobant le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, rappelle-t-il, et a plaidé pour que ces pays participent physiquement d’abord à cette conférence et puis qu’ils apportent une aide aux projets qui seront proposés. « Les retours que nous avons eus de ce voyage ne sont pas négatifs du tout. Le Qatar et le Koweït, bien sûr. Les Émirats et l’Arabie saoudite trouvaient l’initiative extrêmement intéressante et s’apprêtaient à prendre une décision », note-t-il.

 « On a besoin de l’Arabie saoudite dans ce pays, plaide l’ambassadeur. Il y a eu une crise au mois de novembre, mais cette crise doit être dépassée. Il faut que l’Arabie continue de s’intéresser à ce pays et ne lui tourne pas le dos. La meilleure façon de participer à la stabilité du Liban, c’est de participer à sa prospérité économique, parce qu’avec la prospérité, les populations seront moins tentées de se diriger vers d’autres modèles qui effraient des acteurs de la région. »

Et de renchérir : « L’intérêt que nous avons pour que le Liban reste un pays stable et applique la politique de dissociation que nous lui avons recommandée, ce n’est pas un intérêt proprement français. Les Américains et les Européens ont exactement la même position. Tourner le dos au Liban ne servirait l’intérêt de personne, sinon de ceux qu’on voudrait contrer. » Or « le Liban va mieux, parce qu’il y a des institutions qui fonctionnent », estime-t-il, exprimant le souhait que les législatives du 6 mai prochain « couronnent la remise en route de ces institutions ». 

Et pour ce qui est des montants prévus de Cedre, M. Foucher se veut réaliste. Face aux évaluations des besoins faites par Beyrouth, et qui se montent à quelque 16 milliards de dollars, il tempère : « On a beaucoup parlé de chiffres. Mais dans la première phase (du processus), on parle de 4 à 6 milliards. Ce sont des chiffres qui correspondent à la capacité d’absorption de ce pays. Cela ne sert à rien de dire que l’on va faire un plan de 20 milliards sur 4 ou 5 ans si on ne sait pas comment on va dépenser l’argent efficacement. »

Pour lui, l’adoption par le Liban d’un budget pour 2018 avant la conférence n’est pas une exigence, mais un signal extrêmement positif à l’adresse de la communauté internationale. « Nous ne voulons pas parler de conditions. Le message que nous adressons au Liban, c’est que si des signaux de cette nature sont envoyés avant la tenue de la conférence sur tous les textes qui sont à maturité au Parlement, sur l’adoption du code de l’eau ou sur les nominations de hauts responsables à la tête d’institutions de régulation, cela encouragera les investisseurs à venir à Paris », dit-il.


(Lire aussi : Conférence du Cèdre : « Les préparatifs se passent bien », assure la France)


« Ne pas laisser de vide » 

Dans des propos tenus jeudi dernier, M. Foucher avait évoqué le face-à-face au Liban entre ce qu’il appelle « l’État milicien » et « l’État légal ». Revenant sur cette question, il précise sa pensée : « L’État légal doit se renforcer, dit-il. C’est une des raisons pour lesquelles nous poussons à ce que l’armée, qui est la colonne vertébrale du pays, et les FSI, qui ont fait un travail magnifique dans la lutte contre le terrorisme, aient les moyens d’assurer la sécurité du pays et puissent asseoir leur autorité sur l’intégralité du territoire. »

 « Après, le Hezbollah est un parti politique qui a des membres au gouvernement avec lesquels nous avons des rapports ordinaires. Nous leur disons : vous êtes un parti libanais, occupez-vous du Liban. Il n’y a aucune raison que vous conduisiez une politique étrangère à l’extérieur du pays qui ne soit pas celle du pays officiel. C’est tout le sens de la politique de dissociation, poursuit le diplomate. Plus l’État libanais sera fort, plus l’armée sera forte, moins les discours qui leur font concurrence auront de crédit. »

En Syrie, par exemple, la situation est loin d’être éclaircie. « La guerre contre Daech paraît quasiment terminée aujourd’hui, note-t-il. Mais il y a, sans doute, une autre guerre qui commence, encore plus complexe. On ne sait pas avec certitude ce que sera la situation dans ce pays demain. C’est pourquoi il faut que le Liban adopte réellement cette politique de dissociation pour se préserver de ce qu’il ne peut pas maîtriser hors de ses frontières. »

Quant à l’Iran, « il conduit une politique régionale qui profite du vide laissé par les autres, estime-t-il. Je pense justement qu’il ne faut pas laisser de vide. Et la politique que nous conduisons au Liban, le fait que nous souhaitons renforcer l’armée et les FSI, que les institutions fonctionnent normalement, que la croissance économique soit relancée, c’est précisément pour ne pas laisser ce vide à d’autres influences ». « Dans le même temps, ajoute-t-il, notre politique n’est pas de diaboliser l’Iran. C’est dans ce contexte que Jean-Yves Le Drian effectue en ce moment une visite à Téhéran. » 

Sur les tensions avec Israël, M. Foucher évoque le rôle central de la France, tant sur le terrain, au travers de la Finul, qu’au Conseil de sécurité de l’ONU, pour empêcher toute escalade. « On voit bien sur la frontière qu’un dérapage est parfaitement possible », affirme l’ambassadeur, qui s’était rendu sur place, et qu’il « convient d’appeler les uns et les autres à continuer à faire preuve de modération ». « Mais nous constatons quand même que sur le long terme, il y a une gestion des tensions entre les deux pays », par le biais du comité tripartite sous l’égide de l’ONU.

« Autant sur la frontière terrestre, la surface contestée n’est pas très importante : on parle de 55 000 mètres carrés (0,05 km2), autant sur la mer on est à 860 km2, et il faut trouver un point d’entente entre les deux pays », poursuit-il, en précisant toutefois que le consortium mené par le géant français Total va entamer des prospections d’abord dans le bloc 4, qui n’est pas contesté, puis dans une partie du bloc 9 qui est très éloignée de la zone contestée. 

« Les Américains se sont investis sur cette question plus récemment que nous, dit encore M. Foucher. C’est une opinion personnelle, mais je pense que cela est lié au fait qu’ils s’apprêtent à lancer une initiative sur la question de la Palestine et qu’ils ont besoin que les esprits soient calmes pour aborder des discussions sur ce sujet essentiel dans les prochains mois. »


La francophonie : état des lieux

Aux yeux de M. Foucher, les relations bilatérales sont « excellentes ». « Quand j’ai présenté mes lettres de créance au président Aoun, il m’a dit : “les relations franco-libanaises sont au plafond”. Alors je ne vais pas faire mieux », relève-t-il, avant de réaffirmer que la visite du président Macron au Liban, initialement prévue les 15 et 16 avril, a été ajournée sine die pour des raisons de calendrier français. « Cela n’a aucun lien avec les élections (au Liban) ni avec l’actualité régionale, assure-t-il. Mais il viendra parce qu’il y tient. » Enfin, sur le plan culturel et de la francophonie, l’ambassadeur réfute « le discours pessimiste » et rappelle les chiffres : « Il y a au Liban 55 % des écoliers qui ont le français comme première langue étrangère. Mais nous avons également 60 000 élèves qui étudient le programme français dans 41 établissements homologués. Le Liban est donc le premier pays du monde (après la France) pour ce qui est de l’enseignement du programme français. Nous envisageons de porter ce chiffre à 100 000. En comparaison, Le deuxième pays au monde, c’est le Maroc avec 37 000 élèves », observe-t-il, expliquant qu’il y a toujours au Liban « une demande de français. On a une demande de français dans la Békaa, au Sud et au Nord, et il y a aussi une demande de français de qualité ».

 « On n’est pas en train de se battre contre l’anglais. Le multilinguisme fait profondément partie de l’ADN des Libanais. Cela fait du Liban un pays à part », souligne M. Foucher, affirmant avoir entendu dire qu’à l’AUB, par exemple, « les meilleurs étudiants sont ceux qui viennent des écoles francophones ». 





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Wlek Sanferlou

Intéressant de voir l'intérêt de la France au Liban.
Lueur d'optimisme, peut être, surtout pour ces 60000 élèves dont les meilleurs seront français...

LA TABLE RONDE

Le seul hic c'est que celui qui parle et ceux qui ont le pouvoir de décider au M.O sont séparés par un fossé que des paroles seules ne peuvent réduire.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PROCESSUS QUE JE SOUHAITE REUSSIR !

NAUFAL SORAYA

"« L’hospitalité dont le Liban a fait preuve mérite d’être soulignée, mais cela ne suffit pas. Il faut soutenir le Liban face à ce fardeau, dit encore M. Foucher (…)" : le meilleur moyen est de l'en délivrer...

"Mais ce que nous dit le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), c’est que les perspectives d’un retour massif ne sont pas au rendez-vous. »": En d'autres termes, vous pouvez toujours rêver de les voir partir???

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